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REVUE
DE PARIS.
REVUE
DE PARIS,
EDITION AUGMENTEE
DES PRINCIPAUX ARTICLES
DE LA REVUE DU XIXe SIÈCLE.
TOME PREMIER.
JANVIER 1838.
SOCIÉTÉ TYPOGRAPHIQUE BELGE,
ADOLPHE WAHLEN ET GOMl>ie.
1838
LE BONHEUR D'ÊTRE FOU.
I.
— Ne remarquez-vous pas, ma (oute belle, comme ce jeune
mousquetaire vous regarde ?
— Moi ! je ne m'en apercevais pas.
— Allons donc, petite hypocrite ! Comment vous ne voyez
pas que depuis deux heures il fixe sur vous des yeux fascinants?
un petit eoupd'œil de son côté ; vous verrez qu'il en part des
étincelles. Mais c'est qu'il est fort bien, ce jeune homme ; son
visage est expressif; un peu pâle seulement, un peu maigre.
Tenez, le voilà qui se lève et s'appuie négligemment contre une
colonne; mais vraiment, sa taille est élégante; il est grand,
svelte, un peu fluet. Moi, je préfère les beaux hommes.
Les deux jeunes femmes qui parlaient ainsi étalaient leur
parure et leur beauté dans une loge de l'Opéra. C'étaient deux
merveilles de l'époque, deux fleurs autour desquelles volti-
geaient les papillons de 1762. Celle qui absorbait l'attention du
mousquetaire était la plus jeune et la plus jolie; c'était une
beauté chaste et décente qui, dans le siècle de Louis XV,
faisait une brillante exception. Aucun de ses adorateurs ne lui
avait arraché un mot d'espoir, et n'avait pu lire dans son âme;
car elle ne marchait dans le monde qu'enveloppée de réserve et
de pudeur. Ses longs yeux bleus avaient des regards aimantés
pour attirer à elle, mais ils avaient aussi des- regards sévères
pour arrêter ; son visage, aux lignes pures, était immobile,
mais discret, il gardait les secrets d'une âme à laquelle il servait
de voile plulôtque de miroir; sa bouche, pleine de nacre, pleine
de sourires, était contenue dans son expression et souvent lé-
1 1.
6 REVUE DE PARIS.
^renient contractée. Tous vantaient sa beauté j mais surtout
sa grâce, cette magie des femmes.
Ce soir-là, comme toujours, elle était ravissante, malgré les
efforts inouïs, les veilles, les travaux savants de sa couturière
et de sa coiffeuse pour la rendre détestable. Un corps baleiné
recouvert de brocart, diapré de paillons aux couleurs diverses,
comprimait sa taille souple et gênait l'élasticité de ses mouve-
ments. Sa vaste jupe s'élargissait sur des paniers de baleine
d'une grandeur démesurée, ses joues rosées étaient peintes d'un
rouge vif tt semées de mouches découpées en étoile ; ses che-
veux crêpés formaient autour du front quatre cercles de rou-
leaux étages. Hélas ! qui se serait douté que ces cheveux-là
étaient d'un blond cendré délicieux ! il n'y avait plus ni blondes
ni brunes, à cette époque où la poudre neigeait sur toutes les
tètes. Tout cela aurait fait une maladroite parure sans la ri-
chesse des étoffes, l'éclat des girandoles, les scintillements des
guêpes et des papillons brillants qui étoilaient la coiffure, sans
l'odorant bouquet attaché près de l'épaule gauche et les gra-
cieuses engageantes qui flottaient autour d'un bras blanc.
Le jeune mousquetaire la contemplait toujours avec une at-
tention qui était plus que de l'admiration ; c'était de l'amour,
c'était de la passion. A peine la connaissait-il depuis quelques
mois, à peine Pavait-il vue dans quelques réunions, dans de ra-
res visites, et déjà il l'aimait de toute l'ardeur de sa lèle et de
son cœur. Quand il entra dans la salle, tout lui paroi mono-
tone j les lustres lui semblèrent pâles, l'orchestre discordant et
sourd ; il traînait un ennui qui pesait sur lui comme une masse
de plomb ; mais une loge s'ouvrit : deux femmes, une seule,
dis-je, parut, et tout à coup les lustres s'illuminèrent, l'or-
chestre devint plus sonore, ou plutôt rien ne changea, celle
jeune femme seule fut la lumière et l'harmonie.
— Joli, très-joli, s'écria un jeune homme assis près du mous-
quetaire ! bravo, la Sophie Arnoult, et vous aussi, la svelte
Lany ! bravo, mon harmonieuse chanteuse, ma légère dan-
seuse! L'une a le chant du rossignol, et l'autre en a les ailes.
Applaudis donc, vicomte d'Argency, dit-il en se retournant :
eh bien! tu n'écoutes pas ! voilà que tu as repris ton air roma-
nesque et fatal. Que regardes-tu de ce coté? Mais, en vérité,
c'est la belle Angélique, la belle marquise d'Hervilliers, une
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rose à peine éclose, comme dirait notre délicieux Dorât. A voir
tes regards brûlants, on t'en croirait amoureux ; va, mon cher,
il faut l'oublier et tourner la tête de l'autre côté.
— Mais c'est impossible ! Comment détourner ses regards de
cet ange, de cette enchanteresse !
— Allons, tu es fanatisé. Oh ! mon malheureux ami ! Oh !
mon ami infortuné ! Oh !
— Vas-tu me faire un nouveau chapitre des lamentations de
Jérémie ? Que signifient ces doléances ? me plains-tu d'oser ai-
mer une femme mariée ?
— Est-ce que tu me prends pour un sage, un moraliste? tu
m'insultes. Qu'importe son mariage? Nos dames de qualité ont
beaucoup de ridicules, mais je leur rends justice, elles n'ont
pas celui d'être fidèles à leurs maris. D'ailleurs une femme de
dix-huit ans ne peut aimer un mari de soixante-huit.
— Alors que veulent dire tes exclamations? Parle; je frémis
d'impatience : ai-je un rival ?
— Pis que cela, mon cher. Tu crois être épris d'une femme
qui va t'adorer au moins autant que la petite Julie son jeune
abbé, et tu n'aimes qu'une statue sans âme, une femme privée
d'émotions, dont le cœur est incomplet, car jamais il n'a battu
d'amour ; une séduisante créature, il est vrai, blanche comme
le marbre de Paros, mais froide comme lui.
— Tais-toi, tais-toi, je ne te crois pas. Vois donc cette atti-
tude rêveuse, ces regards perdus.
— Elle pose, mon ami. Va, je te le conseille, contente-toi de
contempler cette femme comme une belle statue de la Madone,
fais-lui, si tu veux, des neuvaines et des prières, mais ne risque
pas un mol d'amour. Enfin, moi qui te parle, et que les femmes
ne dédaignent pas, moi à qui les dames de la cour envoient
leurs plus doux sourires, moi, le baron de Tangis, j'ai été re-
poussé comme un manant, un vilain. Un des poêles que je pro-
tège, et qui lui a adressé un ravissant madrigal, intitulé : A
Chloris, qui niait le pouvoir des flèches de l'Amour, le fi-
nancier Morin, le vicomte de Forlins, tous ses adorateurs enfin
n'ont pas été plus heureux.
Le vicomte d'Argency resta sombre et pensif pendant le reste
du spectacle, et répondit à peine à son ami qui l'étourdissait de
son caquet a la mode ; il lui rapportait les chroniques scanda-
8 REVUE DE PARIS.
leuses, les nouvelles des cercles, des bureaux d'esprit ; lui de-
mandait s'il connaissait la chanson sur madame Favart et
l'abbé Voisenon, le vaudeville en quarante couplets qui faisait
l'entretien de la cour et de la ville, les dernières conquêtes de
madame Pater, petite bourgeoise fort à la mode, et ne s'inter-
rompait que pour s'extasier sur les Tyrcis et les enlevés de Ves-
tris et de mademoiselle Lany. Il s'arrêta subitement au milieu
d'une narration en voyant d'Argency tressaillir.
— Eh bien! lui dit-il, as-tu marché sur un serpent? Ah!
je comprends, reprit-il en jetant un coup d'œil sur la loge
d'Angélique, je vois le serpent : c'est le mari qui vient d'ar-
river.
— Quand cesseras-tu tes fastidieuses plaisanteries? s'écria
d'Argency qui regardait le mari, et sentait une agitation fié-
vreuse.
— Moi plaisanter sur ce cher marquis ! Dieu m'en garde !
C'est un de mes amis, un fort galant homme, fort bien en cour,
un marquis à talons rouges, qui a, depuis longues années, ac-
quis dans les appartements de Versailles de l'élégance et de la
distinction dans les manières, une exquise politesse, une fine
galanterie, mais qui, du reste, ne méritait pas une femme
aussi fidèle ; c'est un ancien roué, un vieil Adonis, qui a cour-
tisé plus d'une Vénus de la régence ; qui a fleuri sous le règne
de madame de Parabère, décliné sous celui de madame de Chà-
teauroux, et qui aujourd'hui entre en pleine vieillesse sous celui
de notre bien-aimée marquise de Pompadour.
La pièce finit. D'Argency sortit précipitamment de sa loge,
sans même attendre qu'un des acteurs vînt annoncer le pro-
chain spectacle, et sans oublier de marcher sur les bas de soie
blancs du baron, qui le suivit en boitant et en enrageant. Il
s'élança dans le vestibule pour attendre Angélique j sans doute
pour lui dire à l'oreille quelques mots tendres, lui glisser dans
la main un billet parfumé ? mon Dieu non ; il n'en fallait pas
tant à l'amant passionné : il descendit pour effleurer sa robe en
passant, et tressaillir de plaisir. Il la vit apparaître sur les es-
caliers, arriver près de lui, tourner la tête de son côté ; il la
salua et mendia un regard, il n'obtint qu'une froide révérence.
Elle passa ; il sentit contre lui le froissement du manlelet de la
jeune femme, et son front devint pâle. Bientôt elle se perdit
REVUE DE PARIS. 9
dans la foule, et il ne la vit plus, ou plutôt il la vit plus vague-
ment, car elle resta dans sa pensée.
Celte image éblouissante et fixe ne le quitta plus ; il ne pen-
sait qu'à l'enchanteresse Angélique; elle passait dans ses rêve-
ries de chaque jour, et devint la reine de ses châteaux en Espa-
gne. Il était dans cet âge splendide où l'on aime avec passion,
où la tète, ce volcan humain, a toutes ses laves, le cœur toutes
ses richesses, l'imagination tout son luxe. Ses visites chez la
belle marquise devinrent plus fréquentes : où le cœur va, les
pieds suivent. Quand il entrait chez elle, c'était toujours avec
la volonté de lui dire le vieux mot, éternellement jeune, je vous
aime ; c'était toujours sans avoir rien dit qu'il sortait : la ré-
serve de cette femme lui imposait. Enfin, un jour, il arriva
plus épris que jamais, et bien résolu de dévoiler son grand se-
cret.
On l'introduisit dans une chambre élégante, tendue de tapis-
series des Gobelins; les fauteuils, également en tapisseries, re-
présentaient des bergers poudrés et des bergères en paniers ;
les rideaux étaient à larges fleurs ; une toilette recouverte en
partie d'une mousseline blanche garnie d'un falbala de dentelle,
une pendule en forme de lyre accrochée sur la tenture comme
un tableau, de nobles portraits de famille aux cadres ronds et
gothiques, et enfin une statue de l'Amour grimaçant un sourire,
complétaient l'ameublement. La marquise était charmante dans
son négligé du matin, qui la dispensait de mouches et de fard ;
à^ demi-couchée sur sa chaise longue, elle tenait une navette
d'or et faisait des nœuds.
Lorsque le vicomte d'Argency se vit seul avec elle, il rougit
comme une jeune fille, seulement ce n'était pas de pudeur,
c'était de plaisir. En chemin il avait préparé pour le début de la
conversation des phrases taillées à facettes et des fusées d'es-
prit ; il fut si ému qu'il oublia tout, et ne trouva que ces mots
après un silence de quelques secondes :
— Vous avez là, madame, un délicieux petit chien.
C'était éminemment spirituel, aussi la marquise se prit-elle à
sourire, en lui répondant d'un air gracieux :
— Vous trouvez, monsieur ?
Il se mordit les lèvres, et dans le fond de l'âme se déclara
stupide.
!0 REVUE DE PARIS.
Second silence : ce n'était pas précisément le moyen d'arri-
ver à une déclaration, à moins de parler avec les yeux, ce que
ne manquait pas de faire d'Argency ; il enveloppait de ses re-
gards la pauvre Angélique, qui détournait la tète. Il fallait ce-
pendant chercher une phrase pour renouer la conversation.
— Devez-vous, lui dit-il, aller cet été dans votre terre d'Her-
villiers ?
Il se serait volontiers arraché la langue, car il était dans une
terrible veine de banalité, et pourtant jamais tant de voix ma-
giques n'avaient parlé dans son cœur ; mais c'était une élo-
quence sans mots et sans phrases, qui dédaignait d'arriver
jusqu'à ses lèvres.
—Je pense, dit Angélique, que cette année nous ne quitterons
Paris que pour Versailles 5 M. le marquis d'Hervilliers tient
beaucoup à aller régulièrement faire sa cour tous les dimanches.
Pendant qu'elle parlait, d'Argency disait à part soi :
Si j'avoue brusquement à cet ange mon idolâtrie, si je laisse
jaillir trop de flamme, elle aura peur et me fuira peut-être.
Voyons d'abord si je suis aimé ; jetons quelque crainte dans son
âme, il y aura toujours un reflet sur son visage ; le frisson du
cœur passe dans le corps.
— Ma famille, lui dit-il négligemment, désirerait aussi me
voir bien en cour. Elle pense que les d'Argency devraient s'al-
lier aux Langeac qui sont tout-puissants ; mon père m'engage à
épouser mademoiselle de Langeac, il m'a déjà présenté à sa
mère.
Si cette femme l'aimait, ! il devait voir sur ses traits une con-
traction de douleur et de fierté blessée ; il leva les yeux sur
elle avec anxiété.
Elle caressait son petit chien, sa main n'était pas crispée et
passait moelleusement dans les soies du petit épagneul ; sa figure
était reposée comme celle d'un enfant endormi. Il sentit quel-
que chose qui lui comprimait le cœur ; il regarda avec amertume
cette jeune femme froide comme la neige, qui le brûlait comme
elle en restant glacée.
— Sans doute, madame, reprit-il avec dépit, vous approuvez
cette alliance ; vous me la conseillez même.
— Mais pourquoi pas ? mademoiselle de Langeac est d'une
ancienne famille; ses aïeux forment une longue chaîne dont
REVUE DE PARIS. 11
un bout louche à Charles V et l'autre à Louis XV; ajoutez à cela
que sa figure est aussi fraîche que ses parchemins sont jaunes ;
sa noblessse a quatre siècles et son visage a dix-sept ans : tout
est bénéfice dans ce mariage.
D'Argency crut saisir dans le ton de la marquise une nuance
de dépit, mais si imperceptible que tout autre qu'un amant ne
l'aurait vu qu'au microscope. Illusion ou réalité, cette décou-
verte l'électrisa.
— Et quand cette femme serait la plus belle de la cour, s'é-
cria-t-il, pensez-vous que je solliciterais sa main? Est-ce elle
qui remplit ma tète de douleurs et d'ivresses folles? Est-ce elle
qui a pour moi quelque chose de magnétique, d'attractif? Est-ce
elle qui me semble environnée d'une atmosphère électrique, d'un
air où Ton respire l'amour? Est-ce elle qui, en passant près de
moi dans les assemblées ou les promenades, laisse dans mou
cœur une traînée de lumière? Oh ! non, madame, ce n'est pas
elle!
Angélique avait pris un air froid à faire geler du vif argent;
et tandis que le thermomètre de d'Argency était aux serres
chaudes, le sien marquait trois degrés au-dessous de glace. S'il
fût resté au jeune hemme assez de sang-froid pour étudier cette
physionomie, il se serait arrêté sur-le-champ, et, sans deman-
der d'autre congé, aurait fait un profond salut et serait parti.
Mais son émotion n'était pas calculée; il ne faisait pas de la
passion de commande , étudiée devant un miroir ; ce qu'il
avait dans l'âme se pressait sur ses lèvres au hasard impé-
tueusement ; la digue était rompue les paroles coulaient. Il
continua :
— Il est une femme dans le monde près de laquelle j'éprouve
un bonheur qui ne s'exprime pas avec des mots, un bonheur
qui double ma vie et semble devoir la briser. Si j'avais la voix
des anges quand ils chantent leurs plus belles saintes, je vous
la raconterais cette femme; si j'avais le pinceau de Raphaël
quand il retraçait la madone, je vous la peindrais; mais les
paroles me manquent, mais les couleurs me manquent. J'aime
mieux vous montrer son portrait, s'écria-t-il en arrachant une
miniature suspendue à la cheminée (c'était le portrait d'Angéli-
que); le voici, oserez-vous me blâmer de mon choix ?
Elle se leva majestueusement, et lui dit d'un ton glacial ;
lii REVUE DE PARIS.
— J'oserai, monsieur, vous prier de sortir de cet apparte-
ment, et de n'y plus rentrer.
Il avait bien prévu quelque réponse fière et dédaigneuse ,
mais faite d'une voix tremblante ; et la voix était ferme. Il se
garda bien d'obéir cependant.
— Ainsi vous me chassez? lui dit-il avec douleur. Mes ex-
pressions ont donc bien mal traduit ce que j'éprouve ; si vous
saviez avec quel délire je vous aime, vous auriez au moins de la
pitié.
— Pouvez-vous bien tenir un semblable langage à une
femme mariée ? un homme qui se conduit ainsi doit mépriser ou
être méprisé : yous avez atteint le dernier but, monsieur, je vous
méprise.
D'Argency aurait payé de son sang un signe d'agitation chez
cette femme, une pâleur, un frisson ; mais le dédain tombait à
froid sur lui ; il ne pouvait plus douter de cette indifférence
qu'il trouvait dans le regard comme dans les paroles. Ces mois
du baron de Tangis lui revinrent alors à l'esprit : « Tu aimes
une statue sans âme. » Un profond désespoir le saisit : il avait
voué à cette femme une passion fanatique immense ; elle avait
dominé en lui les sentiments les plus saints; sœur, frère, amis
d'enfance, tout avait été oublié pour faire place à la pensée
unique ; ses affections, c'était elle; le bonheur, il le nommait
de son nom; il avait bâti sa vie sur une seule base, l'amour de
cette femme ; cet amour lui échappant, tout croulait : le monde
entier devenait triste et sombre, l'amour n'en est-il pas la lu-
mière aussi bien que le soleil ?
Elle lui ordonna de nouveau de s'éloigner pour ne plus re-
venir.
— M'éloigner, s'écria-t-il, jamais ! le bonheur est ici, le dés-
espoir à votre porte, je reste où est le bonheur.
— Vous voulez donc que ce soit moi qui me charge de vous
congédier, dit en apparaissant le marquis d'Hervilliers ?
D'Argency resta confondu, et Angélique fort étonnée ; elle
était loin de croire qu'elle avait près d'elle un témoin si inté-
ressé.
— Vous êtes chaste comme Minerve, madame la marquise, dit
le mari en lui baisant la main avec cette galanterie qu'il conser-
vait même avec sa femme, apparemment pour n'en pas perdre
REVUE DE PARIS. 15
l'habitude ; j'étais sûr d'ailleurs que vous ne faibliriez pas ; n'a-
vez-vous pas dans les veines le noble sang des Miralais !
Il se retourna vers le jeune homme avec une contenance plu-
tôt fîère qu'irritée : ses manières conservaient leur mesure et
leur distinction ; dans aucune circonstance de sa vie l'homme de
cour ne disparaissait.
— Je pourrais, monsieur le vicomte, dit-il à d'Argency, vous
demander raison de votre offense ; je suis vieux, mais je porte
encore au côté Pépée que mon trisaïeul reçut de Henri IV ;
celle épée n'est point rouillée, je vous prie de le croire; elle
est encore aussi claire que l'honneur de ma famille. Mais, dans
une semblable circonstance, le duel me semble maladroit. Cette
scène, une fois connue de la cour, peut se dénaturer,- Sa Ma-
jesté et madame de Pompadour aiment assez ces aventures d'a-
mourettes ; ce sont les maris qu'ils se plaisent à ridiculiser, et
moi, reprit-il en se redressant avec noblesse, je n'ai jamais ap-
pris à jouer dans la vie le rôle ridicule. S'il vous convient ce-
pendant de publier la déclaration malheureuse que vous avez
osé faire à une Miralais, nous sommes tous deux gentilshommes,
et rien ne nous empêchera de croiser nos épées.
Le pauvre amant demeurait anéanti. — Eh bien! monsieur
le vicomte, dit le marquis d'un ton froidement poli, qu'atten-
dez-vous? me permettrez-vons de vous reconduire jusqu'à la
porte?
D'Argency s'élança hors de cet appartement. Il avait le ver-
tige, il était épouvanté de toutes les pensées qui fermentaient
dans sa tête.
— Jamais cette porte ne s'ouvrira pour moi. dit-il d'une voix
déchirante ; du moins j'ai son poitrail, s'écria-t-il en regardant
le médaillon qu'Angélique avait oublié de réclamer, et qu'il
serrait dans sa main.
Quand il rentra chez lui. il avait la fièvre et le délire.
H.
l«Ui>.
lue foule bariolée, eonvulsive et grimaçante faisan nulle coii-
lorsions dans une cour enclose de hauts murs cl fermée par
1 -2
14 RE VIE DE PARIS.
une large grille. Ces gens-là étaient de ceux que nous sommes
convenus d'appeler fous, parce qu'ils ont un autre genre de
folie que le nôtre, où plutôt parce qu'ils disent tout haut les
divagations que nous pensons tout bas j nous autres, qui nous
appelons sages, nous ne sommes autre chose que des fous qui
ne font pas sonner leur grelot. La maison qui renfermait ce
peuple aux cris discordants, aux mouvements saccadés, aux
prunelles fixes et phosphoriques, était située à Passy, et avait
été élevée en 1762. La révolution avait passé renversant les
cathédrales et les châteaux , mais elle avait respecté cette inof-
fensive maison de fous, la trouvant apparemment aussi néces-
saire sous le règne terroriste que sous le règne monarchique, et
tandis qu'elle hurlait en dehors de l'enceinte, elle avait laissé
les fous hurler en dedans.
Chacun des hommes qui se heurtaient dans cette cour avait
une idée fixe logée dans son cerveau, toutes ses pensées s'é-
taient réunies dans une seule case ; au milieu de la cour on
voyait causer familièrement un empereur de la Chine et un
Grand-Mogol,qui avaient de magnifiques empires bâtis dan3 les
nuages ; un peu plus loin se promenait un homme d'une mai-
greur transparente ; c'était un immortel qui se mourait ; plu-
sieurs autres groupes plus ou moins étranges erraient çà et là.
Dans le coin le plus isolé de la cour, un vieillard était assis
sur une pierrre, et contemplait le portrait d'une jeune femme :
On aurait eu peine à reconnaître dans ce vieillard aux cheveux
gris le jeune vicomte d'Argency. Le désespoir l'avait rendu fou,
et depuis quarante ans il habitait cette maison. Plusieurs fois sa
famille, trop confiante dans un retour de raison, avait tenté de
le faire sortir, mais peu de jours après il avait fallu le ramener
plus insensé que jamais. En vieillissant sa folie délirante s'était
calmée et était devenue une monomanie : absorbé par une idée
fixe, son amour, il n'avait pas vu le temps s'écouler et rider son
front, il se croyoit encore le jeune homme de vingt-cinq ans,
amoureux d'une femme de dix-huit ; il lui semblait qu'Angéli-
que n'avait pas plus vieilli que le gracieux portrait qu'il con-
templait nuit et jour. Nous comptons les lustres qui passent
plus encore par le changement de nos idées que par celui de nos
visages, nos pensées, vertes à vingt ans, se flétrissent dans l'âge
mûr, et dans la vieillesse il neige sur elles comme sur nos têtes.
REVUE DE PARIS. 15
Mais d'Argency, abîmé dans une pensée Unique, avait vu les an-
nées fuir indistinctes, et se ressembler toutes tellement qu'elles
semblaient se fondre en un court espace de temps.
— Dis donc, l'amoureux, s'écria un jeune homme qui en trois
bonds fut près de lui, comment trouves-tu ce pas de zéphir?
Celui qui parlait ainsi était une espèce de caricature de
sylphe. Des bas couleur de chair, tigrés de taches, dessinaient
ses jambes grêles, et deux longues ailes de coq, volées sans
doute à quelque cuisinier, étaient attachées sur chaque épaule
avec une ficelle. Le sylphe était un premier danseur sifflé sans
pitié pour avoir manqué un entrechat, et devenu (ou de dépit. Il
se persuadait qu'on le méconnaissait dans son pays, mais que
tous les autres royaumes les plus vastes et les plus lointains se
disputaient ses jambes.
D'Argency ne l'écoutait pas, il portait le médaillon à ses
lèvres.
— Mais c'est trop beau une femme qu'on aime ! s'écria-t-il
avec délire; oh ! mon Angélique , comme tes yeux sont veloutés !
ils me font mal !... Et penser que cette femme-là ne m'aime
pas !... je veux l'oublier.... mais le puis-je? Est-ce à vingt-cinq
ans, à l'âge où le cœur brûle, où la tête fermente, qu'on est roi
de ses passions? Oh ! mon Dieu ! si belle et si indifférente! Il
tomba dans sa tête une idée qui lui donna une sueur froide : in-
différente, répéla-t-il, mais si elle ne l'était pas , si dans ce mo-
ment elle disait à un autre : Je t'aime ! elle saurait dire, je t'aime,
et ce ne serait pas à moi !
— Allons donc, grand-papa, lui dit le danseur, laisse-la ta
vieille passion, et admire l'élasticité de mon jarret. Tiens, il me
prend une fantaisie , je veux d'un bond sauter dans la lune. On
doit se plaire là-haut, tout y danse : les planètes ont des satel-
lites qui font autour d'elles le moulinet, les nuages font de moel-
leuses glissades, et les étoiles de petits battements. Allons, je
m'élance. Regarde bien, une, deux, attention, trois, gare là-haut.
Il fit un bond, et retomba lourdement le nez contre terre. II
se releva, et se sauva en criant :
— Maladroit, j'ai manqué mon entrechat ; ils me sifflent tous,
les impitoyables!
Un instant après il revint tout glorieux, la tète huile. la taille
cambrée; il tenait un papier à la main.
16 REVUE DE PARIS.
— L'amoureux, dit-il à d'Argency, me voici décidément dans
les honneurs • tu vois cette lettre, elle m'est adressée par le
grand kan des Tartares, qui me mande près de lui pour donner
des leçons de danse à sa kane favorite.
D'Argency releva la tète. — Mais pour aller en Tartarie,
dit-il à voix basse, il te faudrait d'abord sortir de cette maison.
Écoute, il faut fuir ensemble. Les doubles clefs des grilles de
sortie et des loges ont été volées hier, c'est par toi, je le sais :
cette nuit, lorsqu'ils dormiront tous, viens m'ouvrir, et sauvons-
nous de leur enfer où l'on ne voit pas Angélique.
— Qu'est-ce que cela me fait de ne pas voir mademoiselle An-
gélique! mais le grand kan des Tartares, c'est bien différent.
Allons, c'est convenu, nous nous envolons de compagnie ; ne va
pas me porter malheur au moins, tu as déjà raté deux fuites.
—Mes petits moineaux, c'est l'heure de rentrer dans vos ca-
ges, dit le gardien avec sa grosse voix.
Chacun est poussé dans sa loge et enfermé.
Bientôt la nuit tombe, dix heures sonnent, tous les gardiens
se retirent dans leur gîte, et la cour se remplit de silence et
d'ombre. D'Argency attend avec anxiété, prêtant l'oreille au
moindre bruit, et croyant toujours distinguer le pas de son com-
pagnon qui vient le délivrer; mais rien ne trouble le silence; de
loin en loin seulement, un rire, un hurlement, partent de la
loge de quelque aliéné. Le pauvre fou tremble d'impatience; ses
nerfs se crispent, son sang bat violemment contre ses tempes.
« 0 mon Augélique, s'écria-t-il, si mes pieds avaient les ailes de
ma pensée ! » Et il embrasse le frais portrait de sa vieille
amante qu'il croit toujours si jeune et si belle. Enfin il lui sem-
ble entendre un pas ; il écoute, il n'a plus que le sens de l'ouïe ;
le pas devient plus distinct, il approche, il s'arrête devant la
loge, une clef grince dans la serrure ; c'est une belle harmonie
pour le prisonnier; la clef tourne avec un bruit retenu, la porte
s'ouvre.
—Viens vite, dit le danseur qui lui saisit la main. D'Argency
se précipite dehors; aussitôt un grand cri retentit :
— Qu'on arrête ces conspirateurs ! crie l'empereur de la
Chine, le visage collé contre ses barreaux, je les entends près de
moi : ils viennent me détrôner, ces voleurs de couronne.
— II va donner l'alarme, dit d'Argency; nous n'aurons
REVUE DE PARIS. 17
pas le temps de nous échapper même de cette première cour.
— Tais-toi, dit son compagnon, tais-toi donc, langue de vif
argent.
Les deux fugitifs se glissent le long des murs silencieux comme
leur ombre; posant à peine leurs pas, retenant leur haleine.
Mais la cour est grande et bien longue à parcourir; ils avan-
cent cependant ; tout est calme autour d'eux, l'empereur de la
Chine s'est endormi, nul ne les regarde, si ce n'est la lune, qui
depuis le temps qu'elle voit des fuites, n'en a jamais dénoncé.
Enfin ils arrivent devant la grille, ils l'ouvrent, et les voilà dans
la seconde cour.
Ils se remettent en marche ; le danseur semble voler, d'Ar-
gency avance rapidement, mais ses jambes de soixante-cinq ans
ne tardent pas à se lasser.
— Va donc plus vite, lui dit le danseur, nous devrions tra-
verser cette cour comme deux sauterelles. Si j'étais seul, en trois
bonds je serais à la porte. Ma foi, dit-il en s'arrêtant, j'ai les
clefs, je peux me passer de toi, il me prend un furieux désir de
te laisser là.
— Oh ! tu ne serais pas si cruel ! dit d'Argency avec déses-
poir.
Le danseur fit une pirouette et partit.
— De grâce, arrète-toi ! au nom de la pitié, au nom de ta bien-
aimée!
— Je n'en ai pas.
— Mon ami, reprend-il en courant après lui, attends-moi :
quand nous serons sortis d'ici je te ferai toutes sortes de biens.
Mais qu'est-ce que je peux donc te dire pour te retenir?... Ah !
je te laisserai voir Angélique !
— Je m'en soucie, de ton Angélique, comme d'un spectacle
sans ballet.
— lise moque d'Angélique ! Il n'y a plus rien à espérer, c'est
un homme sans cœur.
Pendant qu'il parlait, le danseur avait atteint la grille
de sortie; cette grille de prison, si noire pour le captif
quand elle se ferme sur lui, et si dorée quand elle s'ouvre.
Il prît son trousseau de clefs, et en essaya plusieurs inutile-
ment.
— En vérité, dit-il avec colère, je crois qu'il va falloir retour-
18 REVUE DE PARIS.
ner dans ma loge. Au reste, je m'en consolerai, et je m'embar-
querai ici dans un ballon.
Une clef restait encore, il tenta un dernier essai; c'était enfin
la clef de la grille, la clef de la liberté, du paradis. D'Argency
l'en tend tourner, il entend les verroux se tirer; alors il prend un
élan désespéré, et l'impulsion de sa volonté le pousse si rapide-
ment en avant, qu'il rejoint son compagnon de fuite au mo-
ment où la porte s'ouvre, et se précipite avec lui hors de la
maison.
A peine ont-ils fait cinquante pas que le danseur s'arrête, et
dit au vicomte :
— Maintenant nous allons nous séparer; indique-moi le che-
min qui mène en Tartarie.
— Par là, dit d'Argency, qui lui montre le premier chemin
venu.
— Toujours tout droit ?
— Précisément.
— Adieu, ne t'inquiète pas de moi, un pas de zéphir et deux
glissades, et je suis en Tartarie.
II partit en faisant le pas de zéphir, d'Argency ne s'arrêta pas
pour voir si les deux glissades le conduiraient en Tartarie ;
pressé de revoir Angélique, il avança de toute sa vitesse, fran-
chit la barrière, et entra dans Paris.
Il marcha rapidement, et bientôt fut au centre de la grande
ville. Il était près de minuit, on sortait encore des spectacles,
et à chaque personne qui le coudoyait l'ancien mousquetaire
faisait une exclamation d'élonnement.
— Quoi ! se disait-il, les femmes n'ont ce soir ni poudre ni
paniers, qu'est-ce donc que ces jupes en étui? ces femmes-là
sont étroites et grêles comme des oiseaux qui muent. Mais
en vérité les hommes n'ont pas d'habits pailletés , pas de
culottes courtes ! Tout à coup il se frappa le front, et se prit
à rire. — Je vois ce que c'est, se dit-il en continuant sa route,
j'arrive un soir de carnaval, et je rencontre des gens dé-
guisés.
Il se logea dans un hôtel garni, et dès le lendemain écrivit à
Angélique une lettre brûlante dans laquelle il lui demandait à
genoux une entrevue. Il mit l'ancienne adresse de la marquise,
et sonna ; un domestique parut.
REVUE DE PARIS. 19
« Laquais, lui dit-il, porte ce billet à la marquise d'Hervilîiers,
et rapporte-moi la réponse. »
Une heure après le domestique revint, il avait trouvé la mar-
quise à son ancien hôtel, racheté par elle après l'émigration. Il
tenait une lettre. D'Argency la lui arracha ; sa main frémit en
l'ouvrant, un nuage passa devant sa vue, il pensait que l'indif-
férente Angélique lui faisait quelque réponse dédaigneuse, gla-
ciale comme une gelée de janvier, et contenant un refus formel;
il lut en tremblant :
Mon ami,
Je vous attends demain soir à huit heures.
Angélique d'Hervilliers.
a Mon ami! s'écria-t-il, c'est Angélique qui m'appelle son
ami, et elle m'attend demain soir; mais je ne rêve pas aumoins,
j'ai peur de me réveiller. »
Il compta les heures avec une impatience inexprimable ; il
eût voulu activer la marche du balancier et la régler sur les
battements de son cœur. 11 passa ces deux journées, les plus
longues de sa vie, à regarder le portrait d'Angélique, à arpen-
ter sa chambre, et à courir chez un tailleur commander un ha-
bit neuf, car il voulait être délirant, irrésistible.
« Mon cher, lui dit-il en faisant briller à ses yeux quelques
pièces d'or que sa famille ne lui épargnait pas, il me faut pour
demain un uniforme complet de mousquetaire noir. »
Le tailleur le regarda d'un air ébahi.
« Mousquetaire, répéta-t-il, j'ai mal entendu sans doute :
Monsieur veut peut-être l'uniforme de la garde consulaire.
— Qu'est-ce que c'est que cela, la garde consulaire ? Sa Ma-
jesté Louis XV n'a pas de garde de ce nom ! Je vous dis que je
veux un uniforme de mousquetaire noir; tout Paris connaît
cela ; deuxième compagnie, galons d'argent. Que diable me
chanle-t-il avec sa garde insulaire.
— Cet homme est fou, dit le tailleur dès qu'il fut parti.
— Cet homme est fou, dit le vicomte dès qu'il eut quitté le
tailleur.
Enfin le lendemain soir arriva. Le vicomte se fit poudrer et
20 REVUE DE PARIS.
parfumer, endossa son uniforme de mousquetaire, qu'il trouva
fortinexaet, monta en voiture, et arriva chez Angéliqne. Un do-
mestique le fit entrer dans un élégant salon, puis sortit pour
prévenir la marquise.
D'Argency resté seul attendit dans une délicieuse impatience;
car il est une chose qui vaut mieux que le bonheur, c'est l'at-
tente du bonheur. Il tressaillait au moindre bruit, mille impres-
sions palpitantes et mobiles le faisaient rayonner ou pâlir ; cha-
que minute était une vie d'émotions.
— Mon Angélique! disait-il en contemplant le médaillon, ma
belle Angélique! je vais donc revoir ta taille d'abeille, ta dé-
marche de princesse, ton sourire qui m'illumine, ton visage de
dix-huit ans, frais comme le mois de mai !
Il crut entendre le frôlement d'une robe de soie. La voici,
s'écria-t-il.
La porte s'ouvrit, une vieille femme entra. Son front et ses
joues étaient rayés de longues rides; les unes, imprimées par la
douleur et les larmes, se creusaient entre ses sourcils ou s'allon-
geaient sur ses joues; les autres, laissées là par le sourire, mar-
quaient le coin de ses lèvres ; dans les rides des vieillards, il y a
l'histoire de toute une vie. De petites boucles de cheveux blancs,
plaquées sur son front, paraissaient sous son bonnet garni de
dentelle, et sa taille déformée se dessinait sous une robe de soie
brune bien étroite, bien resserrée, et dont la ceinture venait
sous l'aisselle.
Elle s'avança d'un pas pesant, fit signe au vicomte de s'as-
seoir, et se jeta sur une bergère en face de lui.
Il lui fit un salut qui ressemblait à une grimace, et s'assit
d'un air fort maussade. Est-ce qu'Angélique, pensait-il, vou-
drait se railler de moi, et m'envoyer sa grand'mère à sa place?
La vieille femme le regardait tristement, elle lui dit après un
instant de silence.
— Vous avez désiré me parler, monsieur.
— Moi, madame, pas le moins du monde.
— Mais cependant vous m'avez demandé une entrevue.
— Une entrevue, à vous, madame. Oh ! pour le coup je vous
jure qu'il y a méprise.
— Je ne le crois pas, dit la vieille femme avec un sourire
amer. Cette lettre n'est-elle pas de vous?
REVUE DE PARIS. 21
— Mon billet à Angélique ! s'écria-t-il étonné. Il reprit avec
un extrême embarras :
— Effectivement ce billet est de moi, mais il est adressé à
votre petite-fille ou votre petite-nièce, à la belle Angélique
d'Hervilliers.
— Eh bien, monsieur, vous voyez qu'il est pour moi ; c'est
moi qui suis Angélique d'Hervilliers.
Elle se leva précipitamment pour le secourir : il venait de
tomber à la renverse sur son fauteuil.
— Un peu de calme, mon ami, lui dit-elle doucement ; j'ai
appris votre folie, et je veux vous en guérir. Vous veniez ivre
de joie, pensant retrouver ici la jeune femme de 1762. Mais de-
puis ce temps-là, quarante ans sont passés, quarante ans, me
comprenez-vous bien; les jeunes femmes sont devenues des
grand'mères ; et moi, aussi, moi, cette Angélique que vous avez
aimée jusqu'à en devenir fou, j'ai vieilli comme les autres ; mes
pieds de gazelle ont la goutte, et mes yeux, que vous trouviez si
étincelants, ne lancent plus leurs rayons qu'à travers des lu-
nettes. Vous-même, mon ami, vous, le jeune et brillant mous-
quetaire, vous vous êtes métamorphosé en vieillard. Elle lui prit
la main et le conduisit devant une glace : — Regardez, conli-
nua-t-elle, est-ce bien là ce visage lisse ? il est tout couvert de
rides; sont-ce bien là ces yeux qu'on me disait fascinants? ils
s'éraillent, mon cher; est-ce là celte taille si déliée qui se cam-
brait sous l'uniforme? j'en suis fâchée, mon pauvre ami, mais
elle se voûte un peu.
L'émotion fut si grande, que le fou sentit dans son cerveau
une commotion qui fit vaciller toutes ses idées. Peu à peu elles
se replacèrent dans un ordre nouveau. Ses yeux, qui se fixaient
égarés sur Angélique et sur la glace, perdirent leurs regards
effarés, mais prirent une expression de désespoir.
Tout à coup il poussa un horrible sanglot : il était raison-
nable.
Il venait de passer subitement, sans aucune transition, de la
jeunesse éblouissante à la vieillesse aride sans amour, sans ave-
nir, à la vieillesse sans flamme et pleine de cendres. Il regardait
avec effroi les traits d'Angélique et les siens; leurs visages nou-
veaux lui semblaient deux masques qu'il eût voulu pouvoir ar-
racher.
22 REVUE DE PARIS.
— Vieux ! s'écria-t-il avec «ne explosion de douleur, vieux
tous les deux! Quoi! plus de femme à aimer, plus d'idole ! quoi!
tout à l'heure encore des rêves, des émotions ardentes, tout à
l'heure je me croyais jeune, j'étais riche, maintenant je suis
ruiné. Oh! madame, quel mal vous ai-je donc fait pour m'avoir
rendu la raison?... Mon Dieu, mon Dieu, conlinua-t-il en re-
gardant le médaillon, il est donc hien vrai que ce divin portrait
c'est le vôtre ! Hélas ! madame, qu'avez-vous fait de mon An-
gélique ?
— Vous avez mon portrait, oh ! voyons ! comment, j'étais
cette jeune femme là, comment j'avais ces traits presque en-
fantins, cette peau blanche et unie, finement veinée ! et main-
tenant...
Elle pleura amèrement ; toutes ses larmes de regrets, celles
qu'elle avait versées à ses premiers cheveux blancs, celles qui
avaient coulé à ses premières rides, toutes les larmes qu'une
femme vieillissante répand sur son chevet revinrent en foule
dans ses yeux; puis ils se séchèrent, un éclair d'orgueil y
brilla.
— Savez-vous, dit-elle à d'Argency, avec un accent qui ra-
contait toute la coquetterie d'une femme, savez-vous que j'étais
bien jolie.
— Grand Dieu ! je ne l'ai que trop su !
— Mais c'est que mon défunt mari aurait pu être jaloux : c'est
que peu de femmes peuvent se vanter d'avoir eu à leurs pieds
une plus nombreuse cour d'adorateurs.
— Quels souvenirs vous me rappelez !
Elles compta sur ses doigts : Le baron de Tangis, le caprice
des femmes de la cour ; le vicomte de Forlins, qui se parfumait
à l'ambre ; le poète Vernin qui avait un regard si langoureux et
me faisait des madrigaux à la rose 5 le comte....
— Eh que sont-ils devenus tous ces beaux adorateurs? de-
manda le pauvre d'Argency avec un souvenir de dépit.
— Ils se sont tous envolés à la première ride, comme les hi-
rondelles au premier* froid.
— Qu'est devenu le jeune baron de Tangis ?
— Il a perdu hier sa dernière dent.
— Oh ! que ne l'ai-je écouté, cet excellent ami, lorsqu'il m'é-
loignaiî de vous aimer! Que vous m'avez fait malheureux, An-
REVUE DE PARIS. g
gélique ; j'avais jeté mon bonheur à vos genoux, et vous l'avez
foulé aux pieds. J'avais voulu avoir une croyance ici-bas comme
la-haut, avoir une sainte sur la terre comme j'ai un Dieu dans
le ciel ; vous avez repoussé mon culte, et moi, comme un fana-
tique, toute ma vie j'ai apporté des pleurs et de l'encens au
pied de l'autel vide!... Oh! si vous m'aviez aimé ! Que dis-je
le pouviez-vous ? aviez-vous dans le cœur une seule étincelle >
Vous étiez faite de glace et de beauté. De toutes les femmes,
vous avez été la plus indifférente.
— Qu'en savez-vous?
— Oh mon Dieu ! vous me le demandez !
— Qui vous a dit que je n'ai pas su aimer. Oh! mon ami ne
le jurez pas. Vous ignorez toutes mes luttes avec mes ardentes
pensées : mou pauvre enfant de dix-huit ans, mariéeà unhomme
de soixante-huit; moi, qui aurais apporté un amour si pur à
un mari jeune et aimant ! Vous connaissiez la femmeau monde
la femme voilée, vous étiez là, dans les salons, quand ses yeux*
étaient secs; mais connaissiez-vousla femme du fover, étiez-Vous
là dans la solitude quand elle levait son voile, et quand ses yeux
étaient brûlés de larmes? J
D'Argency l'écoutait stupéfait, elle changeait en un instant
les idées de toute sa vie, elle lui apprenait des mystères au'il
n avait jamais soupçonnés.
hn~ ^coute^.con^nua-t-elle, moi aussi j'avais une idole, un
homme que j aimais, vers lequel mes pensées de chaque seconde
s envolaient à tire-d'aile ; un homme dont la voix me vibrait au
cœur, dont la présence était une magie.
- Malheureux! j^avais un rival! s'écria l'ancien amant.
En ce moment il était réellement jaloux, mais jaloux de la
éduisante Angélique qu'il voyait dans son souvenir, et non p
de celle qu'il avait devant lui. - Un rival ! répéla-t-il avec co-
lère ; son nom, je veux le savoir, quel était cet homme >
— C était vous.
sanTlf ^inTf"?'1'"";' SVcriM-i' "'ans"oru; en lui s^is-
n „ H«. m*'hme> re|"'U"il C" laissa'u "*>«*« la
mam des eehee, que ne me le disiez-vous quarante ans plus M,
-C est que quarante ans plus lot cet aveu m'eût coûté bien
des remords, tand.s que mau.tenant. j'en sufc sl,,v. 1 ,, t o "
blera le repos ni de l'un ni de l'autre.
24 REVUE DE PARIS.
Les deux vieillards se séparèrent. D'Argency passa une nuit
de cauchemar; son réveil fut affreux d'amertume : il avait
perdu sa folie, et sa folie c'était la jeunesse, croire c'est avoir.
La raison était revenue sèche et mesquine, lui faisant poser le
doigt sur la réalité, rétrécissent le monde de sa pensée, et souf-
flant sur ses palais de fées. Oh ! qu'il était à plaindre! Plus d'a-
mour, plus de rêves, plus d'illusions, plus de voiles de pourpre
et d'or à jeter sur le néant des choses !
Tous les jours il disait à Dieu pour prière : Mon Dieu, rendez-
moi ma folie ! 11 avait sans doute commis bien des fautes dans sa
vie, mérité des châtiments, car Dieu ne l'exauça pas j et le pau-
vre sage mourut de chagrin de ne plus être fou.
Anaïs Ségalas.
(Chronique de Paris).
L'ESPAGNE
EX 1837.
C'est sans doute un triste spectacle que celui d'un peuple qui,
abdiquant tout amour-propre, j'allais presque dire tout senti-
ment national, invile de lui-même l'étranger à intervenir dans
ses discordes civiles, el donne ainsi de fait sa démission de peuple
libre. Mais les fautes des nations s'expliquent, du moins, quand
elles ne s'excusent pas par leur histoire. Cet abâtardissement
profond où l'Espagne est tombée, ce découragement d'elle-
même. celte fa ligue d'agir et de vivre qui prend aux na lions comme
aux individus, tiennent à des causes trop profondes pour qu'elles
se révèlent à un examen superficiel. Il est facile d'accuser l'Es-
pagne, il l'est moins de la comprendre: il l'est moins de se ren-
dra compte de l'ordre d'idées et de sentiments par où un peuple
a dû passer pour arriver, en trente ans. de la lutte la plus opi-
niâtre contre l'étranger, ù invoquer, à mains jointes, sa tutelle,
et à ne savoir plus ni s'en passer ni l'obtenir.
Ce uni frappe au premier coup d'œil dans l'organisation so-
ciale et politique du peuple espagnol, e'esl l'antique alliance un
trône, du clergé el du bas peuple [popolacho) contre la noblesse
et le tiers état, depuis qu'il y a un tiers état en Espagne. Telles
sont, à peu d'exceptions près, pendant une longue suite d.-
siècles, les ûviw grandes divisions, les deux camps, car c'est de
guerre qu'il s'agit, entre lesquels se partage la nation. D'un
côté, une noblesse destituée de toute influence politique; bannie
de tous les emplois, ou par la défiance du pouvoir, ou par sa:i
propre orgueil, ou par son incapacité, et n'ayant plus pour dé-
penser ses loisirs ?t ses revenus, que k faste vain de quelques
1
26 REVUE DE PARIS.
charges de cour ou de quelques ambassades d'apparat; puis une
bourgeoisie tolérée comme matière corvéable et taillable à merci,
mais privée de tous droits politiques, parquée dans des villes,
jalousées par les campagnes, et moins libres elles-mêmes de
s'administrer que la pins humble commune; une bourgeoisie
assez puissante déjà pour être crainte, trop peu pour être ména-
gée, supportant presque à elle seule le joug des impôts et celui
des lois, si lois il va, et soutenant d'une épaule, comme la no-
blesse de l'autre, tout le fardeau d'un despotisme dont le peuple
seul ne sent pas le poids.
De l'autre côté, nous voyons un clergé recruté dans le peuple,
et peuple lui-même par ses instincts et par ses intérêts, clergé
essentiellement démocratique, jaloux de la noblesse et de la
bourgeoisie comme de deux rivales, et dévoué à la monarchie
par calcul et par nécessité; exempt d'ailleurs de tout impôt, de
toute obligation envers l'État, et n'ayant au lieu de devoirs que
des immunités et des droits; puis un peuple fractionné à l'infini,
jouissant, dans l'étroite enceinte de son municipe, de tous les
droits qu'on lui refuse comme nation , indépendant jusqu'à
la révolte, libre jusqu'à la licence, monarchique par instinct
et par habitude, mais républicain par nature : ne connaissant pas
de lois hors de ses fueros. ni de patrie hors de sa commune ;
se croyant, avec raison peut-être, l'égal de tous, même du
grand d'Espagne, en indépendance et en dignité ; respectant
le clergé sans le craindre . et recevant de lui la seule con-
signe à laquelle il obéisse, le seul drapeau qu'il connaisse : Dieu
et le roi !
Telle fui l'Espagne jusqu'à 1808, telle la trouva la guerre de
l'indépendance, scindée encore, comme sous l'ancienne monar-
chie, en deux partis; l'un ennemi de tout progrès, ou par in-
térêt ou par routine ; l'autre ami des idées nouvelles qui fer-
ment aient dès lors en Espagne, et avaient franchi les Pyrénées
bien longtemps avait l'invasion française. Unies cette fois en-
core pour les accueillir, la noblesse et la bourgeoisie étaient
dès lors conquises à la France : la révolution des idées était
awuiplie avant celle des faits. Mais privées d'influence politi-
que, ces deux castes, faute de moyens de réaliser leurs rêves de
perfectionnements sociaux . les gardaient à l'état de théorie.
Quant aux alliés dr l'autre camp, la royauté.. le clergé et le bas
RENTE DE PARIS. 27
peuple, leur haine de toute nouveauté, «le tout progrès, était
toujours franche et sincère ; car il y a dans les castes, connue
il y a dans tout être animé, un instinct de conservation qui ne
les trompe pas, et leur dit : Là est l'ennemi !
Si Ton veut avoir la mesure de la faute que Napoléon a com-
mise en violentant l'Espagne pour lui imposer un de ses préfets
couronnés, il faut savoir jusqu'à quel tlegré de fanatisme était
porlée pour lui , avant 1808 , l'admiration du peuple espa-
gnol. Dans celte Péninsule si bien gardée, autour de laquelle
l'inquisition et les Pyrénées élevaient une double barrière, les
idées nouvelles auxquelles avait nui longtemps leur cortège de
terreur, n'avaient pénétré que par lui. L'Espagne ne comprenait
notre révolution que résumée dans Bonaparte, et dégagée par
lui de tout son alliage impur. Lui seul avait le pouvoir de rallier
autour de lui les deux grands partis qui divisaient l'Espagne,
et de les rapprocher dans un enthousiasme commun. Mais cet
enthousiasme , il faut le dire , allait jusqu'au culte et presque
jusqu'à l'idolâtrie. On m'a montré dans Cadix la boutique d'un
perruquier, où le portrait de Bonaparte, qu'on trouvait alors
partout en Espagne, même dans la huile du pâtre, se voyait en-
touré de cierges allumés , comme l'image d'une ma.ione ; et
ce peuple espagnol , si facile à l'enthousiasme, et si intelligent
encore, même dans sa dégradation, de tout ce qui est noble
et grand , venait chanter autour de l'image de son héros
favori des litanies populaires, où l'on canonisait la gloire, et où
Je héros était bien près de devenir un saint.
Les deux partis s'étaient ralliés un instant autour de Bona-
parte, dans un même sentiment d'admiration pour le grand
homme ; la haine contre l'usurpateur les réunit également, mais
ce fut là leur seul point de contact ; la fusion n'était qu'appa-
rente, la scission resta profonde et réelle. Creusons au fond des
secrets motifs qui décidèrent la guerre de l'indépendance, et
remuèrent, jusque dans leurs dernières profondeurs, ces masses
aujourd'hui si difficiles à émouvoir. Quel fut le mot d'ordre de
celte insurrection, plus sociale que politique, et où un peuple
se souleva tout entier, moins contre le joug de l'étranger
que parce qu'on louchait à un ordre de choses qui était sacré
pour lui ?
Quand l'Espagne se leva tout entière comme un setH homme.
23 REVUE DE PARIS.
était-ce au nom des idées nouvelles, des idées de liberté et de
progrès ? Nullement. Bonaparte était leur représentant, et s'in-
surger contre lui, c'était s'insurger contre elles. Lui seul, au
contraire, leur avait fait trouver grâce devant la vieille Es-
pagne, et leur popularité tomba bien vite avec la sienne, au
moins chez celte moitié de la nation espagnole, qui a toujours
eu pour elle, à défaut d'autre supériorité, celle du nombre et du
pouvoir. La guerre de 1808 fut une réaction et pas autre chose,
réaction tgute populaire contre Bonaparte et contre les idées,
victorieuses comme lui, qui marchaient à sa suite. Elle fut un
élan du peuple , fomenté par le clergé , et exploité par lui,
avec une habileté qui n'excluait pas le courage du martyre,
au profit des vieux préjugés et des vieux abus. A la voix
de leurs moines , comme un clan écossais à la -voix de ses
chefs, le peuple des campagues se souleva ; mais le cri de
guerre, encore une fois, fut : Dieu et le Roi! et jamais : Liberté
et Patrie !
Tel est, à n'en pas douter, le caractère propre de la guerre
de l'indépendance, et ceux qui disent le contraire ne connaissent
pas l'Espagne. L'élan fut admirable, car il fut unanime, et tout
le monde s'y laissa entraîner, même ceux dont il anéantissait
les rêves généreux d'émancipation et de progrès. Tout le monde
se fît peuple alors, et sentit comme le peuple au lieu de raison-
ner. La nation tout entière ne fut plus qu'une armée, et n'eut
plus qu'une devise, devise essentiellement monarchique et cléri-
cale, et qui ne pouvait réunir des alliés si divers que jusqu'au jour
de la victoire. Les aveugles préjugés d'une multitude ignorante
imposèrent silence aux scrupules des hommes éclairés ; ses cris
sauvages d'enthousiasme couvrirent leur voix qui parlait ti-
midement de garanties et de droits, et demandait qu'on ne sa-
crifiât pas l'avenir au présent, et la liberté du pays à son indé-
pendance.
Comment d'ailleurs eussent-ils été écoutés? Ils avaient contre
eux la pente du siècle et des esprits. Tous ces vieux préjugés
battus en brèche par les idées du dernier siècle et par les se-
cousses de notre grande révolulion, réagissaient avec une force
effrayante contre l'usurpateur étranger, moins odieux encore à
certaines gtms que le cortège d'idées qu'il amenait après lui.
Et puis, M religion s'en était mêlée, puissante encore et respectée
RKVLE DE PAP.IS. i9
des masses ; elle avail idéalisé ce jeune roi. ineonnu du pavs,
mais louchante personnification de ses droits et de ses misères;
elle en avait fait comme un christ monarchique, crucifié en
expiation des péchés de son peuple, et languissant sur la terre
de IVxil, jusqu'à ce que ce peuple le rachetât à son tour en
versant son plus pur sang pour lui !
•lusqu'à 1810. celte impulsion fut la seule à laquelle céda le
peuple espagnol. Désintéressé comme le sont toujours les peu-
ples quand ils se dévouent, il ne comprit pas qu'en se sacri-
fiant ainsi pour son ingrat monarque, il se déshéritait à jamais
de tout avenir de liberté et de progrès ; ou s'il le comprit, peu
lui importa. Le sacrifice fut noble, héroïque, sublime dans son
aveuglement même, car il fui fait sans réserve et sans arrière-
pensée.
Mais, pendant que le peuple mourait pour la monarchie, sans
avoir fait ses conditions avec elle, un autre mouvement s'opé-
rait dans quelques esprits : des hommes à intentions droites, à
vues saines, mais courtes, se proposaient d'exploiter au profit
de la liberté ce beau mouvem.nt national, sans s'inquiéter ni
de son origine, ni de sa devise. Ils ne virent pas ou ne voulurent
pas voir que la guerre de l'indépendance, après tout, était un
pas rétrograde, et essayèrent d'avancer à l'aide d'un élan pris
pour reculer. Ces hommes-là non plus ne manquaient ni de pa-
triotisme ni décourage ; l'histoire, qui enregistre aussi les bon-
nes intentions avortées et les dévouements perdus, aura toujours
une page glorieuse pour ces représentants de l'Espagne, qui sous
le canon de l'étranger, et acculés dans le dernier coin de terre
libre qui restât encore dans la Péninsule asservie, songèrent à
la doter d'institutions de liberté.
Cependant, tout en rendant justice aux intentions, il est per-
mis de blâmer l'œuvre : la constitution de Cadix, formée sous
l'empire de nos idées françaises de 1791. au moment même où
l'Espagne prolestait contre elles à coups de fusil, a pour premier
vice d'être en désaccord eompletavec les idées et les sentiments
qui animaient l'Espagne dans ces terribles moments. Ainsi à
lVpoque même où le peuple mourait pour le trône, sans sa-
voir qui s'asseoirait dessus, les représentants de nie de Léon
attribuaient aux cortès le droit de déposer le monarque et de
changer la succession à la couronne, et faisaient, de celte
5.
30 REVUE DE PARIS,
chambre unique, un tribunal permanent deslinéà jugerses rois.
Zen 'résulta t-il? que la constitution ,1e Cadix, œuvre de
uJie fen"u quede pratique et de nécessité, n'entra pas
SIJ doit le faire tout code politique, "ans es affectas
el les sympathies du pays; qu'elle fut, pour an,s. due, un hors
d'œ vr dan. cette grande lutte, et non le pivot sur eipiel de
s'nppuvait. Les atteintes portées à la prérogative royale dew.en
plis tard lui faire du monarque un ennemi irréconciliable la
pression de l'inqu.silion qui promenait celle £~£%
|„j en fil lout d'abord un du clergé ; el le cierge, c «ait le peuple
alors ; où les pasteurs allaient, le troupeau détail .uim.
Certes, ce n'est pas moi qui contesterai jamais les dioits des
rorlés de Vile de Léon à la reconnaissance du pays. Je reconnais
la dette plu. franchement que l'Espagne M*™me™*>2ÎTe
mit jamais; mais l'Espagne alors ne "—**£"**.£
qu'i v avait d'antique grandeur dans ces quelques »-■■■£■.
confinés sur un ilôt sablonneux, dernier cl saint •£*»££
pendante de leur pairie, osaient défier ltonaparte, a ors i , lano
!;ée de sa grandeur, et s'élrcindre corps à corps avec le colosse
l'empire L'Espagne les punit plus tard, trop sévèrement 1 oui
,: noble faute, de n'avoir compris, ni leur temps ntteur
,,avs, nila salutaire lerreurqu'inspiraient au peuple espagim
excès de notre grande révoui.ion La eonsti.uliondc 18 2 re la
donc pour le peuple ce qu'elle était au fond, col-a-due une
tum "spéculation politique, qui ne se rattachait par auc un
lien ni aux mœurs ni aux besoins du pays; œuvre sans date
a," èTaux temps où elle fut faite, e. plus «"«»~£
à ceux où on a, par deux fois, et toujours vainement, essave de
en foulant ce noblesol, arrosé du sang de lant dema tjis.vers..
pour v mener. Les deux partis qu'il avait laissés divises en par-
an pour Ù, erre de l'exil, et que la haine de l'étranger avait un
££*£ se trouvèrent encore séparés a son re.ou, , o».
deux lui offrant leur alliance, tous deux axant à faire valoii ou
, Z verte et des services rendus, tes uns à la monarchie, les
aures au navs Les premiersseuls entrèrent en ligne de compte:
dinad' l'eût compris sa situation, eut tout accepte ; mais
1 tZ * ieussjsavoifcou.bauue.uerùece.tev.ctone
RENTE DE PARIS. "l
«,,'il devait au peuple, il se heurta impatiemment contre une
au peuple et au clergé qui Pavaient émaue.pé, et le ele.ge,
Jene^euxp * , pubiieiste 1 a esquissée à
nières années de 1 Espagne, quuu p« > ailleurs d'arriver
a 1 Espagne ac nu e ne çonnaig pas, et
ïrr::izr:;:r:.i;r~i,-Si.. .«.
j„ ,.,,. „„, j. . 7;::" r. jr.™ « .», « n*
fnk même celle foule ignorante et envieuse applaudit a la sen
moins aimé leur roi que leur pays ; mai* ce nom o
ZgLr. au lieu de s'en *^~tt£~£Ï£
de voir exhumer »u à « tous ies debm d »^^r
milieu .le tari de ruines ; c'était de voir les dunes, tel co.vees,
n M. Louis fe(M ■— <'"' *«- "5** B"*" ''" ? °C"
Wbrc, du 15 novembre, et d« 15 détendue Wf.
v2 tmm DE PARIS.
l'inquisition, les jésuites mêmes, et toutes ces institutions démo-
lies, sortir de leur poussière, et une restauration s'opérer en
quelques mois, a l'aide d'une nouvelle édition, sans errata, de
VJlinanacJi Royal de 1807. Tels étaient donc les fruits de cette
lutte généreuse, héroïque malentendu où l'Espagne victorieuse
n'avait reconquis que son passé. Et c'est pour arriver à un pareil
résultat quêtant de sang et de courage avait été dépensé, et que
s'étaient usées, pendant six ans, toutes les forces vives du pays,
jusqu'à ce qu'il ne lui en restât plus pour lutter contre le despo-
tisme !
Après un effort aussi violent, il ne fallut pas à l'Espagne moins
de dix ans de repos, ou plutôt de léthargie, pour reprendre ha-
leine. Depuis 1814, le peuple en Espagne avait donné sa démis-
sion ; les amis d'une liberté ou imprudente ou sage languissaient
dans l'exil ou dans les prisons ; mais l'armée restait, instrument
et contrôle à la fois d'un despotisme qui ne connaissait plus
d'autre frein; dans ses rangs s'étaient réfugiés à lajfois et les mé-
comptes de l'ambition et ceux du patriotisme. Le mécontente-
ment était partout, sourd et silencieux, mais il n'avait une voix
que dans l'armée, et cette voix c'était la révolte. De temps en
temps, quelques complots isolés, quelques insurrections mort-
nées éclataient avant l'heure; le gouvernement sévissait, un peu
de noble sang coulait sur l'échafaud, et puis tout était dit. Mais
enfin l'insurrection de l'armée de l'île de Léon vint à temps, car
elle put durer, et durer c'était vaincre. Le signal une fois donné,
l'Espagne, après avoir attendu quelque temps pour être sûre
qu'il s'agissait celte fois dune révolution et non d'une émeute,
répondit au signal, des quatre coins de la Péninsule à la fois; et
la monarchie absolue fut remersée du jour où l'armée se pro-
nonça contre elle, et où le peuple, naguère son appui, resta
neutre dans le conflit.
Malheureusement, celle fois encore, ledrapeau fut malchoisi,
el les deux partis qu'il devait rallier restèrent plus que jamais
séparés. Ce drapeau fut toujours l'impraticable constitution de
Cadix, que lous les torts de la royauté n'avaient pas rendue plus
populaire. Ainsi, la malheureuse Espagne, ne se reposant d'une
réaction que par la réaction opposée, semblait destinée à oscil-
ler sans cesse du despotisme à l'anarchie, et de l'anarchie au
despotisme, sans jamais connaître ce milieu tutêlaiie, où
REVUE DE PARIS. 33
les nations no s'arrêtent pas. mais où du moins elles fonl une
pause.
Je n'ai point à retracer ici les événements de celte révolution
de 1820, plus pure d'excès que la nôtre, mais où manquent à la
fois les grandes actions et les grands caractères ; révolution ou
l'enthousiasme ne fut qu'à la surface, et l'indifférence au fond ;
où l'Espagne des clubs et des gazettes se battit les flancs pour
faire du patriotisme, mais où l'Espagne des couvents et des chau-
mières resta froide, quand elle ne fut pas hostile; où les sym-
pathies du peuple furent toutes, par un reste d'habitude, pour
le monarque parjure, mais opprimé, et jamais pour ceux qui le
tenaient en tutelle ; car il ne faut passe méprendre à l'agitation
extérieure créée et entretenue par les sociétés secrètes : l'amour
de la constitution de Cadix ne descendit jamais dans les profon-
deurs des masses populaires. Et si Ton en doutait, qu'on voie
l'armée française, exécutrice des hautes œuvres de la sainte-al-
liance, traverser l'arme au bras toute la Péninsule, de la Bidas-
soa à Cadix, et les portes s'ouvrir partout devant elle, et les po-
pulations empressées venir semer des fleurs sous les pas de leurs
libérateurs. Or. pourquoi cet accueil, pourquoi ces chants d'al-
légresse devant la pierre de la constitution partout abattue, si
ce n'est parce que l'intervention de 1823, justement reniée par
la France, comme contradictoire avec le principe qui la régis-
sait, n'en était pas moins populaire auprès des masses espagno-
les? La France, en acceptant de la sainte-alliance la consigne
d'aller clans la Péninsule au secours du principe monarchique,
avait conquis toutes leurs sympathies ; elle les perdit bientôt en
défendant, contre une. populace avide de sang et de pillage, les
malheureux negros, c'est-à-dire les libéraux, qui, reniés A leur
tour par le pays tout entier, ne trouvaient plus d'abri qu'à l'om-
bre de ces mêmes baïonnettes qui étaient venues jeter bas leur
constitution.
Ainsi, malgré tous les crimes, toutes les lâchetés, tous les par-
jures du tartutV couronné, le prestige n'était pas détruit ; la
vieille alliance entre la royauté, le clergé el le bas peuple sub-
sistait encore, assise sur tant de ruine-, bien ou mal recrépies ;
si les corlès tombèrent avec leurœuvre. c'est pour avoir méconnu
celte triste vérité : c'est pour avoir cru l'Espagne plus vieille de
quelques siècles qu'elle no L'était, mais c'e-t avant tout pour
H iu:\n: df p.uus.
n'avoir pas su attacher le peuple à leur cause par le plus puis-
sant de tous les nœuds, par l'intérêt.
Jetons une voile sur les dix déplorables années qui suivirent,
années d'oppression et de deuil, où l'Espagne, violemment en-
traînée en arrière, perdit pas à pas tout le chemin qu'elle avait
fait depuis quinze ans, Le bas peuple, qui gagnait à ces change-
ments du pillage et de la licence, battait des mains en voyant
gémir dans les prisons tout ce que l'Espagne comptait d'illustra-
tions, de patriotismes et de talents. Le clergé jouissait de sa
victoire avec celte espèce d'enivrement qui accompagne toujours
un pouvoir qui ne doit pas durer. Et cependant, chose étrange!
par le seul fait qu'il existait dans celte grande république fédé-
rale, décorée du nom de monarchie, une autorité une et centrale
qui lui imposait au moins l'Unité de la servitude, l'ordre se ré-
tablissait peu à peu ; un progrès silencieux s'opérait dans les
esprits à l'insu ou en dépit du pouvoir, qui subissait lui-même,
sans s'en rendre compte, cette impérieuse nécessité de progrès.
A défaut de civilisation intellectuelle ou morale, la civilisation
matérielle s'emparait du pays et le façonnait à des besoins et a
des intérêts nouveaux; des routes s'ouvraient de toutes parts,
des communications promptes et faciles s'établissaient entre tous
les point de la Péninsule.
L'Espagne, d'ai leurs, était fatiguée, et le repos, pour elle,
c'était déjà du bien-être. Si Ferdinand, avec le repos, eût voulu
lui donner, non pas la liberté, elle ne la demandait pas alors,
mais un despotisme un peu plus intelligent, un peu moins stu-
pide, un despotisme éclairé, comme on a dit plus tard, l'Es-
pagne eût retrouvé de l'enthousiasme pour ce roi que tant de
fautes n'avaient pu lui rendre odieux. Mais l'ingrate nature de
Ferdinand ne pouvait pas comprendre tout ce qu'il y avait
d'élevé et de grand dans ce rôle de despote civilisateur, qui a
tenté depuis un siècle tant de novateurs couronnés qu'aurait
moins séduits, peut-être, le rôle de monarque constitutionnel.
Ferdinand mourut enfin, en léguant à son pays la guerre
civile contenue en germe dans ce bizarre testament, qui sera
pour la postérité une éternelle énigme ; testament où l'ordre de
la succession au trône elles destinées de l'Espagne se trouvaient
réglées en quelques lignes par un caprice de moribond ; où les
noms des ennemis les plus fanatiques de la liberté et de ses amis
RLYIL l>t PARIS. 5d
lespius sages et les plus vrais se rencontraient accouplés au sein
d'un conseil de régence, cinquième roue au char politique, em-
barras pour le pouvoir quand il n'était p;is un obstacle, et qui n'a
cessé d'être dangereux qu'en devenant inutile. Il mourut, riant
d'un rire de démon à tous les maux qu'il prévoyait, heureux et
fier, même sur son lit de mort, d'avoir tenu séparés les deux
partis dont l'union peut seule sauver l'Espagne, et de leur léguer
encore ôes haines à ajouter à toutes leurs haines, et de nou-
velles réactions à infliger ou à subir.
Ferdinand mort, l'Espagne respira, et un de ces pressentiments,
souvent trompeurs, qui révèlent aux nations leur avenir, sem-
bla lui promettre des jours meilleurs. Un instant, sous l'empire
de cette jeune et malheureuse reine, à laquelle se rattachaient
les espérances du pays, et qui avait plaidé sa cause et celle de la
liberté au chevet du roi mourant, les deux partis qui divisent
l'Espagne parurent près de se rapprocher. L'insurrection carliste
naissait à peine, et le clergé seul avait pris parti pour elle ; le
peuple hésitait encore. Les classes éclairées, réveillées d'hier au
sentiment de la liberté, n'en avaient pas encore toutes les exi-
gences. Le parti carliste était sans puissance et sans chef, et le
parti exalté n'existait même pas encore. Le moment était favo-
rable pour constituer fortement le pouvoir et la liberté à la fois,
en écrasant l'insurrection au berceau, et en dotant le pays d'in-
stitutions libres en harmonie avec ses besoins réels.
C'est alors que le gouvernement de la reine, dominé par
l'exemple et les inspirations de la France, chercha à créer eu
Espagne ce qui n'y avait jamais existé, un juste-milieu, et lui
donna un drapeau dans Yestalufo. charte bâtarde plus rappro-
chée de notre charte de 1814 que de celle de 1850, et dont le
moindre défaut était de trahir à chaque ligne son origine étran-
gère. Mais ce gouvernement, appuyé sur la classe moyenne qui
n'a jamais été en Espagne un appui bien énergique ni bien sûr,
n'avait pas pour lui la niasse du peuple, indifférente ou hostile :
il s'aliéna donc à la fois les partisans de l'absolutisme, avec le
bas peuple qui jouissait, sous son ombre, d'un grande liberté et
d'une impunité complète, et les vieux libéraux qui fraîchement
revenus de l'exil, avaient sur la jeunesse l'autorité de leurs con-
victions inébranlées, et de leurs utopies sanctifiées par l'exil et
par la souffrance.
06 REVUE DE PARIS.
Au dedans, le gouvernement de la reine s'appuyait donc sur
une charte d'origine étrangère, au dehors sur la promesse des
secours de la France; mais la France refusa son intervention,
espérée ou promise, et les revers de la guerre de Biscaye jetè-
rent bas l'un après l'autre tous ces impuissants ministères, qui
sentaient se dérober sous eux leur unique étai. Un levier fut
mis aux mains des vieux puritaine de 1812 et de 1825, pour
remuer, non pas les mases sur lequelles ils n'eurent jamais
d'action, mais la bourgeoisie, leur véritable camp; et le parti
exalté, qui n'existait pas six mois avant, fut crée tout d'un coup.
Le gouvernement de la reine se trouva, au sein de ce juste-milieu
qu'il avait constitué, entre deux partis extrêmes qui l'attaquaient.
l'un par la guerre, l'autre par l'émeute. Quant au peuple, il
resta neutre , comme il l'est encore aujourd'hui, attendant le
coup de dés des batailles, pour savoir le maître qu'il aurait, et
résigné d'avance à subir tout pouvoir qui serait assez fort pour
le proléger.
La situation n'était pas tenable pour un gouvernement atta-
qué de front et sur ses derrières : les revers de la guerre de
Biscaye donnaient aux attaques de l'opposition une force irré-
sistible ; mais il fallait un coup de collier pourjelerà baslV#-
tatvto et le frêle ministère qui s'appuyait encore sur lui. Alors
vint fort à propos l'insurrection de la Granja, événement a
jamais déplorable, car il fit avorter la seule tentative sérieuse que
la France ait jamais Faite pour soutenir l'Espagne, et entraîna la
chute du mil ministère qui ait jamais porté un intérêt réel à sa
cause. D'un bout de la Péninsule à l'autre, les juntes restèrent
seules maîtresses du pays, et Mendizabal, leur fondé de pouvoir
d'abord, et bientôt leur instrument, acheva cette grande œuvre
de désorganisation qui s'est poursuivie sans relâche pendant no
an et a mené l'Espagne où elle est aujourd'hui.
Après ce rapide coup d'ceil qu'il était nécessaire de jeter sur
les trente dernières années de l'histoire de la Péninsule, nous
voici enfin arrivés à l'Espagne actuelle, à l'Espagne de 1857,
plus malheureuse et plus déchue peut-être qu'à aucune époque
de sa triste et douloureuse histoire. Le ministère Mendizabal
n'est pas cependant sans avoir rendu quelques services à l'Es-
pagne. El d'abord, sous ce ministère, l'opposition, qui avait si
chaudement déclamé conlre l'appui de l'étranger, a fini par
REVUE DE PARIS. 57
l'invoquer, par l'organe de ses représentant au pouvoir. Elle
ne l'a pas obtenu, il est vrai, plus que Marlinez et Toreno ; mais
elle les a absous du moins de l'avoir demandé. Ensuite ce mi-
nistère, comme en compensation de tout le mal qu'il a fait au
pays, lui a rendu ie service de mettre a nu l'impuissance d'un
ministère du mouvement à fermer les plaies de l'Espagne, im-
puissance plus complète et plus avérée encore que celle de ses
prédécesseurs. Renié par ceux-là mêmes qui l'avaient porté au
pouvoir, maudit par les modérés, maudit par les exaltés eux-
mêmes, le cabinet Mendizabal a désabusé de leurs dernières
illusions tous les honnêtes gens qui se trouvaient encore dans
ce dernier parti. Ils ont vu, comme l'a vu le pays, qu'avec un
ministère d'exaltés, les caisses n'en étaient pas plus remplies,
les généraux plus habiles, les soldats plus disciplinés, l'inter-
vention plus facile à obtenir.
Alors on a tourné contre le ministère ses propres armes : on
l'a attaqué par la presse, miné par les sociétés secrètes; on lui
a montré en perspective le fantôme des juntes, prêt à se dresser
plus menaçant que jamais. La guerre civile, d'un autre côté, a
pris un caractère plus inquiétant et plus grave ; elle a passé
TÈbre et s'est promenée librement dans toute le royaume, sans
qu'un effort sérieux fût fait pour l'arrêter. Les villes de Test et
du midi qui n'étaient pas occupées par les factieux, se sont dé-
clarées en pleine insurrection, sinon politique, au moins com-
merciale et administrative; et le ministère est tombé enfin
devant cette masse d'obstacles et de difficultés entassés devant
lui. Tous les ministères qui étaient venus avant lui avaient
succombé sous l'émeute et sous les revers de la guerre ôv Bis-
caye ; lui seul n'a succombé que sous le poids de ses fautes.
Je me trouvais en Espagne quand le cabinet Mendizabal est
tombé sous l'espèce de 18 brumaire tenté par celte caricature
de Bonaparte qu'on appelle Espartero. J'étais a Cadix, ville qui
a toujours passé pour un des quartiers-généraux du parti du
mouvement, et j'ai été témoin de la joie que sa chute a causée
à tout le monde, même aux exaltés. En voyant cbeoir ce minis-
tère, qui avait su du moins réunir tous les partis dans une
commune animadversion contre lui. l'Espagne a respiré et a
senti .s'alléger un instant le fardeau de ses misères. Toutes ne
dataient pas certainement de lVéncmcnf de M. Mnidi/abal au
1
SS R£VUE DL PARIS.
pouvoir, mais en était-il une qu'il n'eût pas aggravée ? Est-il
des mots pour peindre l'affreux état de désorganisation où ce
ministère a laissé l'Espagne, triste héritage de désastres et de
fautes qu'il a légué à ses successeurs, et que ceux-ci ont déjà
légué à d'autres.
Les maux qui pèsent sur l'Espagne peuvent se ranger en
quatre catégories : le fédéralisme, les partis, la guerre civile et
le mauvais état des finances. De ces quatre plaies, une seule
suffirait pour déranger l'équilibre du corps social le mieux or-
ganisé : qu'on juge du ravage que ioutes les quatre réunies ont
dû faire, depuis trenie ans, chez un peuple où elles sont entrées,
pour ainsi dire, dans la constitution du pays et y sont passées à
l'étal chronique.
Tout le monde connaît la singulière organisation physique de
l'Espagne : grâce aux chaînes de montagnes qui la hérissent de
toutes parts, il semble que la nature, se plaisant à détruire la
compacte unité de cette Péninsule, séparée du monde, ait voulu
la découper comme à plaisir en sept ou huit États bien distincts
qui se touchent sans se confondre et que sépare chacun une
barrière de montagnes. L'homme ici a encore aidé la nature :
les délimitations factices imposées par la politique, les souve-
nirs historiques, les préjugés nationaux, et les haines de pro-
vince à province, ont encore séparé des populations qui n'avaient
déjà pas trop de penchant à s'unir. En dépit de la monarchie uni-
taire qui, après avoir pesé trois siècles sur l'Espagne, n'a pas su
même lui donner Tordre et l'unité, les deux seuls beaux cotés
du despotisme, les provinces se souviennent encore qu'elles ont
été des royaumes : race, mœurs, physionomie, langage même,
tout change quand vous passez de l'une à l'autre, tout est divers
et ennemi. L'Andaloux, le Yalencien, le Catalan, TAragonnais,
le Castillan, le Basque et le Galicien constituent, sans compter
les nuances, sept races parfaitement distinctes, et quiconque
voyage en Espagne a peine à croire, en les passant en revue. que
ce soient là les fragments d'un même peuple, les enfants d'une
même famille.
Or, si cette ligne profonde de démarcation a subsisté, même
sous la monarchie absolue, dans toute la plénitude de sa force
etdesa grandeur, penset-on qu'elle soit moindre aujourd'hui, où
la guerre civile et la pénible enfance d'un gouvernement repré-
P.EM L HK PARIS. 39
sentatif I peine vieux de quatre ans, ont relâché les rênes du
pouvoir dans les frêles mains qui les retiennent ? A cette ques-
tion, chacun, hélas ! a répondu d'avance ! les faits sont là pour
attester combien est fragile le lien qui unit à l'autorité centrale
les provînees les plus éloignées de la capitale. 11 y a à Madrid
un gouvernement de nom. il y en a un de fait dans chaque
province. Les capitaines généraux, fidèles représentants du pou-
voir dont ils émanent, sont sans autorité dans leurs capitaineries
et même d ans leurs chefs-lieux, comme le gouvernement l'est
dans sa capitale. Les dêputations provinciales et les ayun-
tamicnfos (conseils communaux» de chaque ville, comme autant
de cortès au petit pied, attirent à' eux toutes les affaires, et fixent
eux-mêmes la part da contributions qu'ils veulent bien payer,
et la part du pouvoir qu'ils consentent à laisser au délégué de
l'autorité royale.
Chaque province, isolée des provinces voisines, et se dérobant
sans cesse à l'action du gouvernement central, s'habitue tout
doucement à s'administrer d'abord, puis à se gouverner et à
s'imposer elle-même. Les provinces basques, qui jamais, à vrai
dire, n'avaient appartenu à l'Espagne autrement que de nom,
ont fait bande à part dès le commencement de la guerre civile,
en prenant don Carlos pour drapeau ostensible, mais dans le but
secret de constituer sous son nom une véritable république
fédérale. La riche et industrieuse Catalogne est toujours prête
à briser les liens qui l'attachent à la monarchie nominale
dont Madrid est le siège, et ce lien fragile, à chaque secousse
nouvelle, est toujours plus près de se dissoudre. L'Andalousie,
la moins malheureuse des provinces d'Lspagne, choisit, entre
les ordresdu gouvernement, ceux auxquels il lui convient d'obéir;
et dans le conflit soulevé par la fameuse question du derecho
de bandera (privilège de pavillon), accordé par de récents Irai-
lés aux provenances de la France et de l'Angleterre, force a été
au dernier ministère de transiger, ou. pour mieux dire, de cé-
-der. pour maintenir l'ombre d'obéissance que lui conservent en
core Cadix et Malaga.
Le même décousu, la même contradiction de penchants et
d'intérêts qui régnent en Ire chaque province, régnent également
entre les principales villes ci t- ces mêmes provinces. Ain i. Cadix
et Malaga sont en lutte permanente avec Séville et Grenade,
40 BEVUE DE PARIS.
résidences des capitaines généraux et de la dépulalion provin-
ciale; l'opinion exallée est parvenue à régner longtemps dans ces
deux premières villes par l'audace du petit nombre et par la lâcheté
du grand, tandis que les deux autres, atteintes et convaincues
de modérantisme, sont même accusées tout bas de pencher pour
don Carlos. Cordoue, la cité sainte, la ville des couvents et des
prêtres, si rudement traitée par G ornez, n'en fait pas moins des
vœui pour la cause du prétendant, liée à celle du clergé, dé-
trôné comme lui. Barcelone passe, à tort je crois, pour apparte-
nir aux idées du mouvement, tandis que Gironne et Tortose, deux
des principales cités de la Catalogne, sont dévouées à la cause
de l'absolutisme.
Ainsi, rien ne se ressemble, rien n'est homogène dans la Pé-
ninsule, ni l'État, ni même les provinces; les parties elles-mêmes
sonTaussi fractionnées que le tout, la circonférence aussi brisée
que le centre. L'ordre politique n'existe plus que de nom ; Tordre
social même se disjoint et menace ruine de toutes parts. Le pou-
voir, dans quelques mains qu'il passe, est devenu impuissant à
protéger, et ne conserve plus de force que pour nuire. Une af-
freuse misère décime ces populations baves et décharnées, qui
meurent de faim sur le sol le plus fertile du monde ; le com-
merce est mort dans la Péninsule, et l'insécurité des communi-
cations lui est encore moins funeste que les absurdes prohibitions
et les exigences toujours croissantes du fisc, et la contrebande
effrénée dont Gibraltar est le centre. Les propriétaires de biens
ruraux n'osent plus aller surveiller leurs propriétés à travers
des routes toujours infestées de bandits, et n'en acquittent pas
moins d'énormes impôts pour des biens dont le revenu a dimi-
nué de moitié. Les communications entre les villes les plus po-
puleuses sont suspendues, là même où la guerre civile n'a pas
pénétré, comme en Andalousie. Les diligences, établies dans le
dernier règne, el qui, à elles seules, eussent suffi pour répandre
la civilisation sur tous les points de l'Espagne, ont cessé de
marcher. IJn ou deux muletiers qu'osent à peine accompagner
de loin en loin quelques rares voyageurs, sont le seul lien qui
unisse entre elles des villes aussi importantes que Malaga, Gre-
nade et Cordoue. Un voyage de Sévilte à Madrid demande
maintenant vingt jours, et ne s'achève qu'à travers mille dan-
gers. On se rassemble en caravanes, en convois de vingt à (rente
REVUE DE PARIS. . il
chariots ; on prend une armée, pour escorte, et Ton marche au
pas des soldats et des mules, à ciini lieues parjour. Récemment
à Almoraz, bourg de l'Esîramadure, une de ces caravanes a
été pillée la nuit par les gens mêmes du village où se faisait la
couchée; les voituriers, qui le savaient, n'en ont rien dit pour
sauver leurs propres effets qu'on leur avait promis d'épargner.
Le gouvernement, bien entendu, n'a pris aucune mesure pour
punir l'attentai, ou pour l'empêcher de se renouveler. 11 y a plus;
les voyageurs n'ont pas même songé a le demander; car le re-
dressement comme c'est l'usage en Espagne, eût coûté plus cher
que l'offense.
Les rues mêmes des villes ne sont pas plus sûres que les grands
chemins. A Séville, passé huit heures du soir, on ne sort plus sans
armes, ou l'on se fait escorter pour rentrer chez soi. La nuit, on
est pris d'assaut par les voleurs ; le jour, par les pauvres ; et
l'Espagne tout entière semble partagée entre ceux qui demandent
l'aumône et ceux qui la prélèvent eux-mêmes à la façon du men-
diant de Gil Blas.
Tel est, sans exagération aucune, le déplorable état où se
trouve la Péninsule, dans ses parties les plus heureuses et les
plus privilégiées; et je ne crains pas d'affirmer que le pen-
chant des provinces à s'isoler de toute direction centrale, et
leur haine jalouse contre Madrid, sont pour la plus grande
part dans toutes ces misères. Là est le secret de la faiblesse et
des malheurs de la Péninsule; là, en un mol, est toute son
histoire. Sans le fédéralisme, la lutte entre don Carios et la
reine, enlrele passé et I avenir, l'immobilité elle progrès, serait
dès longtemps terminée : 1 Espagne, qui marchait, même sous
Ferdinand, bien que d'un pas insensible et lent, n'aurait certes
pas reculé.
Venons maintenant aux partis, plaie de l'Espagne presque
aussi profonde et aussi inhérente à sa constitution même que le
brigandage et la guerre civile. Nous avons vu la société espa-
gnole de tout temps scindée en deux camps; mais celle antique
division, que nous avons suivieà travers toutes les phases de son
histoire contemporaine, s'est nécessairement modifiée avec des
circonstances nouvelles : la monarchie, en devenant constitu-
tionnelle, d'absolue qu'elle était a dû déserter se» anciennes
alliances; elle a abandonné le parti des moines et des paysans
4.
« REVUE HE PARIS.
se jeter du côlé de la bourgeoisie et de la noblesse, et le poids
qu'elle retirait d'un des côtés de la balance, a fait nalurellemeDt
pencher l'autre.
Le malheur de l'Espagne, depuis trente ans, c'est d'avoir
perdu l'initiative de sa propre destinée, et de la subir au lieu de
la faire. Les minorités décident de son sort, sans elle et malgré
elle, et l'étranger vient toujours, en dernière analyse, lui
apporter la solution des grandes questions qui l'agitent. Quant
aux masses, depuis la guerre de l'indépendance, où elles se sont
soulevées pour la dernière fois, elles se sont retirées de la
lice, et laissent faire, en protestant par leur seule force d'i-
nerlie contre des événements qui s'accomplissent sans elles ou
malgré elles.
S'il y a réellement une opinion dominante en Espagne, c'est
l'opinion modérée, qui veut du repos et de Tordre à tout prix.
Cette opinion, malheureusement, car on ne peut lui donner le
nom de parti, a le tort de toutes les majorités, celui de ne pas
savoir se compter, et d'enhardir par sa pusillanimité l'audace des
minorités, toujours souveraines dans ce monde. C'est dans les
rangs de celte opinion, toujours nombreuse chez les peuples
qui ont beaucoup souffert, qu'on trouve en Espagne, tout ce qui
possède quelque chose, et même beaucoup de ceux qui ne pos-
sèdent rien ; car il y a dans ce peuple espagnol, le peuple des
campagnes j'entends, à côlé d'un énergique instinct d'indépen-
dance, un profond sentiment d'ordre et de subordination. Ici,
ce n'est pas le peuple qui manque à la loi, c'est la loi qui man-
que au peuple, toujours prêt à obéir, s'il y avait un pouvoir
qui valut qu'on lui obéit. Les carlistes de cœur et d'affection
sont beaucoup plus rares qu'on ne le pense dans la Péninsule -, et
là même où les masses semblent incliner vers le prétendant, ce
n'est qu'en désespoir de cause, et par ce confus instinct du fai-
ble qui se lourne du côté où il croit trouver protection et abri.
Quant au parti exalté, le ministère Mendizabal, par son exis-
tence aussi bien que par sa chute, a proclamé assez haut l'im-
puissance de ce parti, pour qu'il ne soit plus besoin de la discu-
ter. L'anarchie, plus ou moins régularisée, les juntes et les
emprunts forcés, peuvent morceler l'Espagne, mais ne peuvent
pas la sauver. Habitués que nous sommes en France à voir sié-
ger dans les chambres, en attendant que son tour vienne d'ar-
REVUE DE PARIS. 4.1
river aux affaires, une opposition compacte, disciplinée, vou-
lant, à quelques rares exceplions près, le maintien de l'ordre de
choses fondé en juillet 18-50, et agissant en vertu de certains
principes qu'on peut redouter en pratique, mais, non blâmer en
théorie, on a commis l'erreur, bien naturelle, de supposer que
tout cela existait en Espagne. xMais par malheur, il n'en est
rien : ce qui manque justement à la plupart des exaltados es-
pagnols, ce sont des principes et des opinions arrêtés. Parodiâ-
tes impuissants de notre grande révolution, Mirabeaux moins
le talent, et Dantons moins 1 audace, qu'ont produit jusqu'ici
leurs levées d'hommes sur le papier, et leurs pompeux appels à
la nation ? Eux aussi ils essayaient de Soulever les masses. Est-
ce le point d appui, est-ce le levier qui a fait faute? Je l'ignore,
mais le peuple n'a pas remué! Aussi la durée de ce triste pou-
voir, parodie du directoire, renversée elle-même par une pa-
rodie du 18 brumaire, et les funestes événements de la Granja,
digne point de départ d'une pareille carrière, ne peuvent-ils s'ex-
pliquer que par l'inconcevable faiblesse du parti modéré et la
mauvaise composition de la milice nationale, qui n'est nulle
part intéressée à l'ordre qu'elle est chargée de défendre.
Heureusement que les élections actuelles ont enfin révélé à
l'Europe, et à l'Espagne elle-même qui l'ignorait, la véritable
opinion de l'Espagne. Sauf quelques exceptions, qu'un peu plus
d'énergie légale de la part du pouvoir eût pu rendre moins
nombreuses , les choix des électeurs se sont, en général, portés
sur des hommes honorables , et l'élite de la nation se trouvera
réellement assemblée dans les cortès quand elleaura eu le
courage de s'y rendre. Là même où rémeule a triomphé et dicté
des choix anarchiques , ce n'est pas l'émeute qu'il faut en ac-
cuser, ce sont les modérés qui, à la moindre apparence de
danger, se sont absentés des élections , et ont été se verrouiller
dans leurs maisons, au lieu de défendre leurs droits sur la plate
publique. Là où la milice citoyenne a fait défaut à l'ordre me-
nacé, ce sont encore les modérés qu'il faut en accuser ; ce sont
les indifférents, les hommes qui ont des intérêts au lieu d'avoir
des opinions, et qui, pourse soustraire à quelques inconvénients
ou à quelques dangers , ont déserté les rangs de la garde na-
tionale, et l'ont laissée devenir un instrument de désordre et de
subversion dans les mains des factieux.
44 REVUE DE PARIS.
Mais l'Espagne , grâce à sa législature nouvelle, semble enfin
vouloir rentrer dans l'ornière légale, et la véritable opinion du
pays s'est déjà fait jour dans l'adresse des corlès. Le remarqua-
ble discours de M. Martinez de la Rosa inaugure pour la Pénin-
sule une ère nouvelle, et lui trace la voie a suivre entre deux.
éeueils également dangereux, l'exagération du mouvement et
celle de la résistance. Certes, il y a pour cet homme d'État, le
seul qui n'ait pas déserté son poste au moment du danger, un
courage d'abnégation, plus difficile peut-être que celui qui
brave l'émeute ou les poignards, à renier ainsi la ebarte dont
il est l'auteur, pour inviter tous les Espagnols à se rallier
autour de la constitution actuelle. Puisse l'Espagne enten-
dre cette voix généreuse , et écouler ce conseil , qui , certes ,
n'est pas suspect dans la bouche qui le donne! Puisse-t-elle, eu
effet, se réunir tout entière autour de cette constitution et de la
reine qui l'a jurée, et adopter, comme un sage moyen terme
entre le bâtard estatuto de 1854 et l'impraticable constitution
de 1812, cette charte de 1857, terrain neutre où se rapproche-
ront deux partis fatigués de se haïr.
La réaction d'ordre qui s'accomplit en ce moment d'un bout
à l'autre de la Péninsule est une révélation précieuse sur la vé-
ritable disposition des esprits. Les réactions ne s'opèrent avec
tant de facilité que quand elles sont mûres; si l'ordre s'est si
vite et si facilement rétabli dans ces villes du littoral, où les
juntes et l'anarchie avaient longtemps régné en maître, c'est
que ces villes, comme toute la Péninsule, voulaient l'ordre, et
ne voulaient plus des juntes et de l'anarchie. L'Espagne est fa-
tiguée, l'Espagne veutla paix et la veut à tout prix ; car je n'en
sais pas un devant lequel elle reculerait pour l'acheter. Mais
que ceux-là mêmes qui exploitent au profit des idées d'ordre
cette heureuse disposition des esprits y prennent bien garde:
reculer ne vaut pas mieux qu'avancer trop vite; les furieux de
modération ne vont pas plus pour médecins à une société malade
que les furieux de progrès. Point de constitution de Cadix,
mais aussi point ftestatuto; le repos de l'Espagne n'est qu'à
ce prix!
Venons maintenant à la guerre civile, car pour expliquer la
durée de cette lutte opiniâtre il fallait bien se rendre compte du
plus ou moins d'intérêt qu'a chaque province à la faire finir, et
REVUE DE PARIS, *&
des forces respectives des partis dans la Péninsule. Quant à
celles des deux armées belligérantes, à ne considérer que les
événements extérieurs, elles semblent, depuis quelque temps, se
balancer avec une égalilé vraiment désespérante pour le repos
de l'Espagne. Les troupes que le prétendant a sur pied sont
sansdou'e moins nombreuses ; mais peut-être ya-t-il compensa-
tion a cette infériorité numérique dans les dispositions du pays,
qui, sur les points occupés par la guerre civile, est arrivé à un
tel état de découragement et de fatigue, qu'il appartient, en
quelque sorte, au premier occupant, et est prêt, avec tout le
fatalisme arabe, à croire le plus juste le parti qui sera le plus
fort.
Mais à regarder plus au fond des choses, il est aisé de se con-
vaincre que l'armée de la reine, outre la supériorité du nombre,
en a aussi une autre : ce n'est pas la discipline, qui n'existe ni
d'une part, ni de l'autre, mais c'est la régularité dans la levée
des troupes, ce sont les éléments réellement nationaux dont
elles se composent. Tous ceux qui ont vu, autre part que dans
les bulletins d'Ognate ou des feuilles légitimistes de France, ce
ramassis de prétendus volontaires, recrutés par forcerons peine
d'amende ou de prison, et. de malfaiteurs, de bandits ou de dé-
serteurs, qu'on décore du nom d'armée carliste, confessent que
le découragement et l'indiscipline y sont portés au dernier degpî.
Les indigènes des provinces basques qui en composent de beau-
coup la partie la plus respectable, se voient avec regret éloi-
gnés de leurs foyers, et perdent, en quittant leur sol natal,
l'énergie qu'ils puisaient sur ce terrain, où tout combat pour
eux, les habitants, le climat et jusqu'au sol lui-même.
Les troupes de la reine, au contraire, recrutées indifférem-
ment parla conscriplion sur tous les points de la Péninsule, ont
oublié leur pays natal en perdant de vue le clocher de leur village,
Mal vêtues, mal nourries, mal payées, et, ce qui est pis encore, sans
confiance dans les chefs qui les commandent, elles n'en vont pas
moins se faire tuer, là où on les envoie, avec celle résignation
patiente qui caractérise le peuple espagnol. Habitué à souffrir
et a se passer de tout dès le jour de sa naissance, le paysan es-
pagnol a en lui le fonds d'un soldat accompli; endurci à toutes
les intempéries des saisons, n'ayant pour la plupart du temps
jamais couché dans un lit. ni dîné à une table, il fait pa'iem-
m REVUE [tE PARIS.
ment, sous le soleil, le froid ou la pluie, ces marches prodigieu-
ses qui nous frappent d'étonnement. même après celles de nos
armées de l'empire, en se nourrissant toute une journée avec du
pain et un oignon, ou en remplaçant par un cigarre le pain qu'il
n'a pas. Ce qui lui manque, ce sont des officiers \ il le sait et vous
le dit au besoin, mais n'en marche pas moins au feu, assuré qu'il
est d'y rester quelquefois tout seul, et privé de cet appui moral
que donne au soldat la confiance dans le général qui le dirige et
dans les chefs qui le guident.
Que de fois, sur ces routes brûlantes de l'Espagne, où vous ne
trouvez pas. pendant dix lieues, lin buisson pour vous abriter,
j'ai admiré l'héroïque résignation de ces pauvres quintos (re-
crues) qui se traînaient d'étape en étape, à dix lieues de France
par jour, pour aller chercher, à l'autre bout de l'Espagne, uri
tombeau dans quelque ravin de la Biscaye, sans être même as-
surés de rencontrer, jusqu'à leur dernier gite, le pain et l'abri
de chaque soir, après leur pénible journée. Pas une. plainte ne
sortait de la bouche de ces pauvres enfants, enlevés d hier à la
charrue, mais déjà faits à celte rude vie de privations et de mi-
sère que tout Espagnol apprend dès l'enfance (1). Donnez à ces
hommes-là des chefs dignes de leur commander, et ils seront
invincibles, puisqu'ils ont vaincu plus d'une fois avec ceux qui
les commandent.
11 est maintenant établi, par les dernières opérations militai-
res, que les carlistes, à nombre égal, évitent tout cngagemert
avec les troupes de la reine, et ne leur échappent la plupart du
temps cpie grâce à la prodigieuse rapidité de leur marche. A Dieu
ne plaise cependant que je veuille, comme les journaux chrisli-
nos, refuser tout courage à leurs ennemis, et traiter, comme
eux, de couards et de lièvres, des hommes qui les ont battus
plus d'une fois! Le double mouvement opéré par les généraux
de don Carlos jusqu'aux portes de Madrid n'annonce pas moins
d'intelligence de la guerre que d'activité et d'audace. Mais il
reste aussi prouvé, par cette tentative même, que. tant que la
(1) 'Ara te , cai'a te , more te enterra te ; laboure, pioche , meurs et
qu'on t'enterre ! Telle est la devise du paysan espagnol. A la pîoelie
substituez le fusil, et ajoutez l'obéissance passive , et ce sera aussi la
devise du soldat.
REVUE DE 1 AKi?. 47
reine continuera, avec une énergie digne d'un meilleur sort, à
tenir bon dans sa capitale, le prétendant n'a absolument aucune
cbance de s'y établir.
Tout le monde, en Espagne, est las de la guerre, même ceux
qui la font : tout ce que l'armée de don Carlos compte de vérita-
bles soldats, d'hommes qui font la guerre pour une conviction et
non pour le pillage, soupire, comme la Péninsule tout entière,
après le repos et une solution, quelle qu'elle soit Aussi voit-on
les opérations languir et n'aboutir à aucun résultat. Don Carlos,
par impossible, entrerait même à Madrid que la guerre ne fini-
rail pas pour cela, les pillards qui maraudent sous son drapeau
marauderaient alors sous celui de la reine : l'argent d'ailleurs
manque des deux parts, et dans celte Péninsule à moitié déserte,
où vous faites quelquefois dix lieues sans rencontrer un village,
la guerre ne nourrit pas la guerre. C'est un miracle chaque jour
renouvelé et qui ne peut s'expliquer que parla ténacité prover-
biale du peuple espagnol, que celle lutte acharnée, qui dure
déjà depuis quatre ans, sans enthousiasme et sans pitié, de
part ni d'autre, et avec des troupes qui n'ont pour solde que ce
qu'elles pillent.
Il ne faut pas, du reste, se faire illusion sur la précaire pros-
périlé qui semble s'attacher depuis quelques mois aux armes de
la reine. Les ressources du prétendant, malgré l'appui qu'il peut
trouver au dehors, ne sont pas assez étendues pour lui permet-
tre de tenir campagne toute l'année sur une moitié de la Pénin-
sule à la fois. Le royal guerrillero a besoin de temps en temps
de rentrer dans ses montagnes, comme le bandit dans son fort,
ou le châtelain féodal <!ans son manoir, afin d'y reposer ses mi-
lices qui ne veulent pas perdre de vue trop longtemps la glèbe
dont on les a arrachées. On doit être habitué, d'ailleurs, depuis
bientôt quatre ans que dure la guerre de Biscaye, à voir ces
sortes de trêve de Dieu , que les deu\ partis s'oclroyent comme
d'un commun accord, ne lùt-ce que pour enterrer leurs morts
et panser leurs blessés. De part et d'autre aussi, par une con-
vention tacite, on veut attendre l'issue des actives négocia-
tions entamées par la diplomatie, qui entre toujours en cam-
pagne au moment où les deux armées mettent I'épée dans le
fourreau.
Quelle transaction bâtarde, quel impraticable compromis sor-
48 HhVLt DE PARIS.
lira de ces négociations? c'est ce que j'ignore. Mais qu'on ne
s'y trompe pas, du jour où la diplomatie aura manqué sa cam-
pagne, le prétendant recommencera la sienne; i! sortira de ses
montagnes, fort de tout l'appui moral que lui prêtera l'impuis-
sance avouée de ses adversaires ou de ses alliés à dénouer avec
des protocoles une question que l'épée seule peut trancher. Déjà
pour tenir ses ennemis et ses propres soldats en haleine, il pré-
pare à grand bruit une expédition en Caslille, qu'il ne veut pas
faire encore, mais qu'il fera, n'en douiez pas, au moment même
où se dissiperont quelques illusions qu'on garde encore à Madrid
sur la possibilité d'obtenir un appui étranger. Les troupes de la
reine, de leur côté, ont encore moins d'intérêt que don Carlos
à rompre cette suspension d'armes, dont les deux partis ont éga-
lement besoin. Au lieu d'écraser, comme on le pourrait peut-être,
la guerre civile dans son ancien berceau, on l'y laissera repren-
dre des forces; puis le conflit recommencera avec le même
acharnement, mais avec aussi peu de chances d'arriver à un
résultat décisif, entre deux ennemis trop opiniâtres pour cé-
der, et trop égaux en force ou en faiblesse pour vaincre.
De la guerre aux finances, il n'y a qu'un pas : depuis Carnot,
ce n'est plus avec des caisses vides qu'on organise, la victoire. Je
n'entrerai pas dans de longs détails de chiffres pour prouver ce
que tout le monde sait, c'est-à-dire que les finances espagnoles
sont, depuis plus d'un demi-siècle, dans l'état le plus déplorable;
mais ce qu'on sera peut-être curieux de connaître, c'est le taux
effrayant auquel les nécessités de la guerre et celles du gouver-
nement on fait monter les impôts en Espagne. Et je ne parle pas
ici de ces malheureuses villes où les carlistes se chargent de
prélever eux-mêmes, en argent ou en nature, les contributions
dont ils les frappent. Je prendrai pour exemple la ville la plus
riche de l'Andalousie et peut-être delà Péninsule. Séville, éloi-
gnée de cinquante lieues au moins du théâtre de la guerre, et je
dirai a combien s'élève la somme des contributions qu'elle se
trouve forcée d'acquitter,, d'après une répartition nouvelle,
dont les bases ont été arrêtées à Madrid.
Séville, dans T'élat normal, si jamais l'Espagne a connu en
rien, même en contributions, un état normal, payait 5 pour 100
du revenu net des propriétés, pour l'impôt dit des frutos civiles,
ou impôt foncier, plus ê pour 100 pour l'éclairage. Ajoutez
KLYtL l>L PAR», 19
maintenant à ces contributions directes, sans parler des indirec-
tes et de l'octroi, le décime imposé par la contribution de
guerre, soit 10 pour 100 ; et pour la contribution dite des deux
cents millions, près de trois fois le montant des impôts ordinai-
res, en y ajoutant une fois la valeur de l'impôt appelé paja e
Kstcncilïos, qui ne se paye pas dans les villes où il y a un octroi,
valeur qui monte encore à 0 pour 100 du revenu ; en tout, pour
cette seule contribution des deux cents millions. "0 pour 100. Et
vous trouverez que chaque propriétaire de Séville qu'il touche ou
non ses revenus souvent fort aventurés, doit en prélever cette
année à peu près la moitié pour les verser au trésor.
Qu'est-il résulté de cette intolérable surcharge d'impôts pour
un pays déjà accablé par toutes les misères de la guerre civile?
Que Séville, plus durement traitée que les autres cités d'Anda-
lousie, s'est refusée à payer la part exorbitante qu'où lui avait
donné à supporter dans les charges du pays ; qu'elle a réclamé
avec une énergie qui ressemble beaucoup à de la menace ; et
que, quand je l'ai quittée, la populace nombreuse qui pullule
dans cette ville, véritable capitale de la vieille Espagne, était à
la veille d'une insurrection, si le gouvernement, toujours placé
entre un double danger, celui de trop demander et de trop peu
obtenir, ne consentait à la dégrever d'une partie de ses charges,
pour les reporter sur d'autres villes plus favorisées.
Tout en pliant sous ce fardeau, qui s'allourdit à mesure que
se tarissent les sources de la prospérité publique, le peuple es-
pagnol, résigné par nature et par habitude, consentirait encore
à payer et à souffrir, s'il se sentait au moins protégé par ce gou-
vernement qui lui coûte si cher. 11 implore a haute voix un pou-
voir fort, dur même, pourvu qu'il soit juste, et le refrain que
vous entendez d'un bout de la Péninsule à ''autre, c'est que l'Es-
pagne a besoin d'être menée con la vara de hierro( avec une
verge de fer): accablé d'impôts de toute nature, ordinaires
et extraordinaires, il les payerait avec résignation, avec joie
même, s'il les voyait consacrés A pousser la guerre avec vi-
gueur et à ramener l'ordre et la paix dans cette malheureuse
Péninsule.-
Mais qui peut dire où passent les énormes contributions qu'a
supportées depuis trois ans le peuple espagnol .'aucune subie
ne se paye plus, depuis celle des généraux jusqu'à l'humble sj-
1 5
60 KEMfc Dfc. PAKlS.
laire des ciyareras (ouvrières des tabacs) de la manufacture de
Séville. Un affreux gaspillage épuise les ressources de l'Élat,
déjà si minimes. A moins d'un changement tout à fait imprévu
dans la face des affaires, tout emprunt est devenu impossible;
l'Espagne a dévoré jusqu'à son avenir, et la banqueroute elle-
même, le dernier et le plus misérable de tous les expédients, a
été vainement essayée.
Et cependant l'Espagne paye encore, là du moins où les per-
cepteurs de don Carlos, qui marchent à la suite de ses expé-
ditions comme les corbeaux à la suite d'une armée, ne lèvent
pas au nom du prétendant les contributions imposées au nom
de la reine. Mais la patience des peuples n'est pas éternelle, et
celle de l'Espagne s'usera quelque jour. Elle se lassera à la fin
de voir le fruit de ses sueurs passer dans ce gouffre sans fond
qu'on appelle le trésor espagnol. Quand ce n'est pas par
l'insurrection, c'est toujours par le refus d'impôt que les
révolutions commencent; et il reste encore en Espagne
assez d'énergie négative pour attaquer ainsi par sa base
un gouvernement qu'elle ne connaît encore que par ce qu'il lui
coûte.
Aussi l'ordre social tout entier est-il ébranlé, et une lente dé-
composition en mine-t-elle tous les ressorts. Les revers de la
guerre de Biscaye ont fait tomber, l'un après l'autre, tous les
ministères qui se sont succédé aux affaires, et l'absence de di-
rection et d'autorité centrale a fait, à son tour, les revers des
généraux ; déplorable cercle vicieux où se débat l'Espagne,
sans pouvoir en sortir. Ajoutez à tous ces maux la mollesse ou
l'impéritie des chefs, l'indiscipline des soldats qui éclate de
temps en temps en sanglantes révoltes, et surtout le manque
d'argent, qui est au fond de tous les malheurs de l'Espagne, et
vous en viendrez à ne plus comprendre ni comment la guerre a
pu durer si longtemps, ni comment elle pourra finir.
J'ai passé en revue une à une toutes les misères qui pèsent
sur l'Espagne, et, bien loin d'assombrir le tableau, je l'ai plutôt
adouci. 11 est facile à ceux qui contemplent de loin toutes ces
misères de rester froids devant elle, ou de se borner à cette
pitié stérile qui accuse les peuples de leurs maux pour se dis-
penser de les plaindre. Mais quand on vu et louché de près ces
plaies toutes saignantes, quand on a assisté à ce déchirant spec-
REM K [>F. PARIS. Bl
tacle de l'agonie d'un grand peuple, à cette lenle dissolution
d'une société qui s'en va en poussière, impuissant qu'on est à
guérir tant de maux, le moins qu'on puisse faire pour eux, c'est
de les raconter à d'autres ; c'est de détruire surtout ces com-
plaisantes illusions qu'on se fait ou qu'on a l'air de se faire sur
des malheurs qu'il ne faut pas nier du moins, quand on ne veut
pas les secourir.
Du reste, en analysant le mal, je n'ai accompli que la moitié
de ma tâche, tant que je n'ai pas indiqué le remède; ce remède,
chacun l'a deviné d'avance : c'est l'appui de l'étranger, et
l'étranger, ici, c'est la France. Ceux-là seuls qui ne savent pas
les faits ou qui ne veulent pas les savoir répondront par celte
phrase faite « que l'Espagne repousse l'étranger. » Mais j'af-
firme moi. après cinq mois de tournée sur tous les coins de la
Péninsule, que le seul point peut-être sur lequel tous les Espa-
gnols de tous les rangs et de tous les partis soient d'accord,
c'est sur l'impossibilité de rien terminer sans un secours
étranger. La masse de la nation, fatiguée de souffrances et
d'une lutte sans dénoûment possible, sent avec son confus in-
stinct qu à la France seule il appartient d'en finir, et implore à
mains jointes son appui. Les modelés l'appellent de tous leurs
vœux, les exaltés s'y résignent, les carlistes le redoutent, et
tous le pressentent comme la seule issue à la sanglante impasse
où l'Espagne se débat. Depuis le muletier jusqu'au grand d'Es-
pagne, tout le monde est unanime; les conversations du soir, à
la porte de la posada du village, roulent toutes sur ce sujet ;
le marchand, tout en vous déballant sa marchandise, vous étale
ses griefs contre la France et vous demande quand elle fera
quelque chose pour l'Espagne. Tous les nouveaux députés ont
emporté à Madrid, avec le vœu unanime de leurs commettants.
la mission expresse de réclamer l'appui de la France, non pas
comme on l'a fait jusqu'ici, d'une manière timide et détournée,
mais avec assez de solennité pour donner à cette démarche la
sanction de la volonté du pays exprimée pat ses représent mis.
Enfin il n'est pas jusqu'au parti exalté, représenté par son
chef M. Calairava. qui ne tienne de déclarer par l'organe de
l'ancien président du conseil que • l'Espagne à elle seule esl
impuissante à en finir avec la guerre civile, et qu'il a toujours
désiré et désire encore l'appui de la France, aux termes exprès
o-2 REVUE DE l'\M$.
du traité de la quadruple alliance, bien qu'il s'abuse moins que
d'autres peut-être sur la possibilité d'obtenir cet appui. »
On sait maintenant à quoi s'en tenir sur celle prétendue ré-
pugnance du peuple espagnol contre l'assistance de la France,
son alliée. Maintenant, cette assisîance est-elle d'une exécution
aussi difficile qu'on veul bien le croire ? Mais quand on a vu de
près celle profonde apathie des populations, soupirant après
une solution quelconque, et qui se croiraient trop heureuses de
la recevoir toule faite des mains de l'étranger : quand on a vu
de près la terreur des carlistes, l'œil toujours tourné vers les
Pyrénées bien plus que vers TÈbre, et n'attendant qu'un pré-
texte honnête pour mettre bas les armes, on ne s'étonne que
d'une chose, c'est qu'avec des chances aussi belles la partie ne
soit pas encore jouée.
Quant aux moyens d'exécution, ce n'est pas ici qu'il convient
de les discuter ; c'est à la tribune de poser le principe; c'est au
gouvernement de choisir le temps et les moyens de l'appliquer.
Ce qu'il suffit d'établir e'est que la France ne peut pas laisser
périr un allié, et, qui plus est, un principe identique avec celui
qui la régit, sans tenter au moins un effort pour les secourir.
On a prouvé surabondammeut que le traité de la quadruple al-
liance, s'il est autre chose qu'un chiffon de papier, nous imposait
celle stricte obligation. Mais ce qu'on ne sait pas assez, c'est que
du jour où le gouvernement français se sera décidé, non pas à
intervenir, mais à dire et à dire bien haut qu'il ne laissera pas
une conlre-révolution s'établir à ses portes, et qu'il est prêt,
s'il le faut, à jeter son épée dans la balance, la guerre civile est
finie dans la Péninsule. J'en appelle sur ce point à l'opinion
unanime de tous les Français qui connaissent l'Espagne, à quel-
que parti qu'ils appartiennent d'ailleurs ; lous diront, s'ils sont
de bonne foi, que du moment où le drapeau tricolore apparaî-
trait seulement sur la crèle des Pyrénées, les carlistes met-
traient bas les armes, et qu'il ne se tirerait plus, dans toule
la Péninsule, un seul coup de fusil sans la permission de la
France.
Rossefaw Saiist-Hilaire.
UNE MATINEE
A L'HOTEL DE RAÎIBOULLET,
Ah ! qu'on élait heureux de se voir admis à l'hôtel de Rara-
boui lct, en 1628, lorsque la divine réunion des poètes et des
précieuses brillait de tout son éclat ! mais qu'il fallait se sentir
de hardiesse ; qu'il fallait être sûr de bien dire et maître de
tous ses moyens, lorsqu'on franchissait le seuil de ce temple du
beau langage! Malheur à celui qui s'embarrassait dans ses
phrases ! Malheur à l'imprudent qui hasardait une tournure
triviale, un mot populaire et grossier! Il ne trouvait sur les
visages que la froideur la plus dédaigneuse, et regagnait hon-
teusement la rue en se promettant de ne plus remettre les pieds
de sa vie dans le sanctuaire du bel esprit.
C'était une collection formidable de plaisants, de satiriques
et de limeurs, que la société tfJrthëniee. La marquise aimait
la plaisanterie sans y exceller. Ce n'était pas sa partie; elle n'y
mettait point ses prétentions; mais qu'elle savait bien appro-
fondir un sujet sérieux ! qu'elle montrait de sagacité dans l'ana-
lyse, de recherche dans le tour et de finesse dans le choix des
mots !
Le temps et le local étaient singulièrement distribués à l'hôtel
Rambouillet, qu'on pourrait appeler, en style précieux, le
pays de couver alion. La première moitié du jour était con-
sacrée aux badinages, aux malices, aux vers légers, aux pointes
et facéties. On se tenait alors dans le petit salon. Le soir, les
rires n'étaient plus permis. On parlait sur des matières d'im-
portance. On raffinait sur un sentiment; on imaginait des ulo-
34 REVUE DE PARIS.
pies, ou bien l'on écoutait la lecture de quelque grande produc-
tion inédile. Le plus communément on adoptait un sujet pour
la soirée entière; il fallait l'épuiser et le couler à fond. Après
cela, comme vous le pensez bien, aucun philosophe, présent
ou à venir, n'avait plus à s'en occuper. On choisissait une pas-
sion ou une vertu, un caractère ou une mode La marquise
disait, par exemple : « Causons aujourd'hui de la bienfaisance,
nous passerons demain à la jalousie. » Et je vous assure qu'il
se débitait là de quoi faire un volume in-quarto. C'était alors
dans la chambre bleue qu'avait lieu la conférence. Cet endroit,
où Arlhénice recevait les visites de conséquence, est assez cé-
lèbre. On y voyait un ameublement de velours bleu rehaussé
d'argent,
Parmi les habitués les plus éminents, il faut citer en première
ligne Mme la princesse de Condé (celle qui avait failli coûter la
raison au feu roi Henri IV) et le cardinal de Lavalelle, qui était
homme de beaucoup d'esprit, amoureux de la princesse et dans
ses bonnes grâces, disait -on. Parmi les gens de qualité figuraient
encore M. d'Andilly. M. Arnaud de Corbeville, M. l'évèque de
Grasse, Mll« Paulet, M. le marquis de Montausier qui devint
gendre de la marquise. Les poètes et écrivains avaient tous des
noms aujourd'hui fameux; ce sont MM. de Gombauld, Voiture,
Conrart, Chapelain, Co'.letel, Des Yveteaux.
La vicomtesse d'Auchy était une précieuse d'un genre particu-
lier. Cette dame poussait l'amour des belles choses jusqu'à la
fureur. Elle ne manquait pas une séance eljuuait plus volontiers le
rôle du peuple athénien que celui d'orateur. Un jour, saisie du
désir d'être comptée pour bel-esprit, elle acheta d'un docteur en
théologie, nommé Maucors, un énorme manuscrit de commen-
taires sur les Ëpilres de saint Paul, et le fit imprimer avec son
portrait au frontispice. La nouveauté était si étrange, de voir
une dame de la cour commenter un apôtre, que le monde acheta
le livre. On devina bien que la vicomtesse ne savait pas le latin
et ne connaissait saint Paul que de nom; mais comme elle ne
voulut jamais répondre aux questions qu'on lui fit sur son ou-
vrage et continua de rester muette aux entretiens de l'hôtel
Rambouillet, on ne lui contesta pas ses droits à l'immortalité.
Voilure lui ayant demandé un jour sérieusement lequel elle
mettait le plus haut de saint Thomas ou de saint Augustin, elle
REVUE DE PAR!*. 18
répondit avec assurance que c'était saint Thomas; mais elle refusa
nettement d'en donner les raisons par des scrupules de dévotion.
Depuis son grand succès, la vicomtesse avait un maitre-d'hô-
tel qui la servait à table avec le manteau, les grandes chausses
et l'épée au côté, suivant la coutume des princessts.
Les originaux étaient en nombre chez Mmm de Rambouillet;
mais, avant les conviés, il est juste de faire connaître d'abord le
m;iitredu logis.
Le marquis n'était pas un mince personnage. 11 avait, près du
roi Louis XIII, la charge de grand-maître de la garde-robe. Il
montra longtemps une assiduité extrême à remplir ses fonctions.
C'eût été lui faire un mortel outrage que d'empiéter sur ses droits;
aussi ne souffrait-il jamais , que pendant la toilette de Sa Ma-
jesté, le plus simple vêtement panînt jusqu'à la personne royale
sans avoir passé par ses mains. Il résultait de cette exactitude
minutieuse que le premier valet de chambre n'avait presque plus
rien à faire, ce qui le contrariait fort. Le marquis eut bientôt
un ennemi au plus avant de la cour, chose dangereuse dont il
ne se garda pas assez. Le second valet de chambre s'unit contre
lui au premier. Messieurs les ordinaires se mirent de la partie ;
mais comme le marquis n'abandonnait pas la place et qu'il se
tenait au beau de son emploi, on n'avait que bien peu d'occa-
sions de le desservir.
Pour son malheur, M. de Rambouillet avait la vue très-basse..
Il ne s'aperçut pas que sa ponctualité même ennuyait souvent le
roi, qui aimait à voir de nouveaux visages. Les signes d'impa-
tience qui se manifestaient dans le mouvement des épaules et les
muscles delà figure échappèrent aux yeux myopes du marquis.
Ce qui n'était d'abord qu'une manie d'un moment chez le roi,
finit par se changer en antipathie complète.
Un jour que dans l'exercice de sa charge, le grand-maître de
la garde-robe offrait le justaucorps, Sa Majesté ne pouvant plus
dissimuler son aversion, tourna son dos vers le marquis, et lui
présenta, en se courbant, toute autre cl/ose que II tète.
— Si Votre Majesté ne veut plus de mes services, dit M. de
Rambouillet d'un air fort peiné, je la supplie de me le faire sa-
voir autrement.
Le roi vil qu'il avait affligé unexcellent serviteur et le pria de
ne se pas formaliser ; mais depuis ce moment, le marquis devina
36 REVUE DE PARIS.
qu'il n'était point agréable au prince, et sa vie en fut empoison-
née. Il comprit, en voyant la faveur de bien des courtisans,
qu'il ne parviendrait jamais* comme eux. Louis XIII disait un
jour en accordant le brevet de duc à Saint-Simon, le père du
faiseur de mémoires :
— J'aime beaucoup ce gentilhomme parce qu'il me donne tou-
jours des nouvelles certaines de la chasse, qu'il ne tourmente
pas ses chevaux, et qu'en prenant un cor dont il vient de jouer,
on trouve qu'il n'a point trop bavé dedans.
Telles furent les causes d'une des plus belles fortunes du
xvne siècle, et le marquis de Rambouillet sentit avec douleur
que son mérite et ses qualités solides ne le mèneraient à rien.
Son caractère s'en aigrit. Il devint disputeur et ne voulut plus,
dans les conversations de la chambre bleue, avouer jamais que
d'autres eussent raison sur lui.
Celui qui donnait le ton à l'hôtel Rambouillet, on le sait de
reste, c'était le fameux Voilure. Fils d'un marchand de vin,
Voiture offre l'exemple unique d'un homme d'aussi basse origine
devenu de la cour par son seul esprit. C'était un garçon petit et
délicat, de chétive apparence, quoiqu'il fût assez bien de visage; il
était toujours enrhumé, se plaignait sans cesse pour être caressé
par les dames, et se faisait appeler le pitoyable Voiture. Une fois
animé, il tenait bien le dé, rencontrait admirablement en bons
mots, et maniait comme il faut l'épigramme. Pour de la facilité, il
en avait peu. Quinze jours lui suffisaient à peine pour tourner une
de ces lettres qui lui ont valu sa réputation. Il feignait souvent
d'improviser, mais on le soupçonnait d'apporter des vers tout
faits. Néanmoins c'était un si bel esprit et on lui avait tant d'o-
bligation de montrer au reste des hommes à dire les choses ga-
lamment, qu'on ne laissait pas de l'applaudir et de s'assembler
autour de lui avec empressement dès qu il faisait mine d'ouvrir
la bouche II était joueur comme les cartes, et passablement li-
bertin, sans oser le laisser voir. Mme Sainclot, qui l'aimait à
l'adoration, reçut de lui bien des chagrins.
Le seul écrivain dont la réputation pûtbalancer celle de Voi-
ture, était M. Chapelain. Avant qu'il eût fait sa Pucclle, il pas-
sait pour le premier poète du monde, et comme il travailla
vingt ans à cet ouvrage, sa gloire eut loisir de briller sans pa-
reille. II louchait des pensions sur toutes les cassettes. Ses rêve-
REYUÉ DE l'VRIS. o7
venus s'élevaient bien à G,000 livres, ce qui était énorme alors ;
M. le cardinal, à lui seul, en donnait 5,000. Cependant M. Cha-
pelain était d'une avarice sordide ; toujours vêtu d'une mode en
arrière de dix ans. Son justaucorps moucheté venait le plus
souvent des vielles robes de sa sœur. Son pourpoint de salin
colombin avait sans doute la même origine et la doublure en
était de panne verte, comme les rideaux des cabarets. Cepen-
dant, quelque vieille et dégarnie que lût sa perruque, il en avait
une encore plus usée pour la chambre. Il étad petit et laid, cra-
chottait toujours ; mais en cette enveloppe repoussante était le
grand génie que vous savez. Chapelain faisait la cour a une
jeune fille, habituée de l'hôtel, qu'on nommait M,le Pelloquin,
qui riait de lui et regardait plus la corde de son manteau qu'elle
n'écoutait ses beaux discours.
Des Yveteaux était gentilhomme et riche, Il pouvait se flatter,
pour l'originalité des manières, de surpasser tous les autres. Il
portait habituellement des chausses à bandes, comme un suisse
du roi, un pourpoint de peau, et une chaîne de paille tressée à son
cou, en guise de collier; car il aimait la paille et les vieux cuirs
dorés, à tel point que sa maison en était pleine. On le rencontrait
dans les rues en cet équipage-là, et il avait habitué les gens à le voir
ainsi. Du resle, plus libertin que Voilure lui-même, il ne cachait
passes faiblesses. Son logis élait toujours occupé par une dou-
zaine de nymphes qui bouleversaient tout et le volaient souvent.
Il s'habillait en satyre, en berger ou en faune, et faisait des or-
gies. Quand on n'était pas en cérémonie chez la marquise, Des
Yveteaux y venait dans ces costumes-la en se cachant au fond
de son carrosse pour n'être point vu des passants. Ses épigram-
mes eurent beaucoup de vogue. Il plaisantait agréablement.
Comme les précieuses n'aimaient point le cynisme, il se piquait
de dire poliment et avec recherche devant les dames. La rue des
Marais, où était sa maison, près le couvent des Pelits-Auguslins,
se trouvant à l'extrémité de la ville, Mme de Rambouillet l'ap-
pelait malignement le dernier des hommes .Des Yveteaux ne sou-
pirait pour aucune des belles de l'hôtel, et trouvait ridicule le
bon ton de la galanterie, qui consistait à faire le malade et le
languissant, et a parler comme s'il se fût agi de s'évanouir.
Gombauld n'était pas non plus un être ordinaire. Malgré ses
cinquante ans il avait la mine encore jeune ci la taille, belle. Il
58 ft¥\Tf. DE PARIS.
semblait un héros de roman des temps passés. On trouvait plai-
sant de 'e voir, dans la rue. saluer à l'ancienne mode quelqu'un
de ses amis. L'obligation de partager ses rejjards entre le pas-
sant et les pavés dont il cherchait soigneusement le milieu, la
crainle de se crotier et celle de ne point donner à temps son
salut, le faisaient piétiner d'un air d'embarras dont on riait;
mais ce spectacle m'aurait attendri si j'en eusse été le témoin,
car rien ne m'intéresse et ne m'afflige comme la pauvreté chro-
nique et dégénérée en habitude, chez un homme qui mérite un
sort meilleur.
Les autres intimes de la marquise ne se singularisaient que
par leur esprit; les dames étaient divinement belles, puisque
tous ces poêles les ont célébrées ; quant à la céleste Julie, sa
guirlande et les treize années de constance du marquis de Mon-
tausier ont assez fait connaître ses appas, Elle était petite et mal
faite. C'est à trente-huit ans qu'elle récompensa le marquis
d'un amour sans égal, par la possession de sa personne et de
son cœur.
Le duc de Montmorency, qui venait de recevoir le bâton de
maréchal pour sa grande victoire de Veillanc, brillait alors à la
cour par-dessus tous les autres capitaines, et c'était sans doute
afin de cacher ses projets contre la puissance de M. le cardinal
qu'il montrait un amour extrême de la poésie. Le duc était,
comme on sait, frère de SI*16 la princesse de Condé. Sa sœur le
pria d'assi 1er à Tune des réunions présidées par Arthénice. Ce
fut un événement d'importance pour les habitués de l'hôtel. On
demanda trois jours de délai : ce n'était pas trop pour choisir con-
venablement les sujets de conversation. Gombauld fut prié de
lire quelques vers sérieux ; Des Yveteaux se chargea des ma-
drigaux, et Voilure fil une ample provision d'impromptu. Les
dames s'assemblèrent extraordinairemenl pour la répétition gé-
nérale des badinages et propos légers qui devaient servir d'in-
termèdes.
De son côlé, le vainqueur de Casai se sentait moins d'assu-
rance pour paraître devant ce bataillon littéraire qu'il n'en avait
montré sous le feu des canons de l'Espagne. C'était un homme
charmant que le duc de Montmorency, grand seigneur de sa
nature, chevaleresque en toute sa personne comme par le ca-
ractère, et quoiqu'il eût les yeux un peu louches, les femmes
ULVLfc bt PARIS. o9
l'aimaient à la folie. Son seul défaut était de manquer d'élo-
quence, et cette qualité n'est pas moins nécessaire à un ambi-
tieux que le courage et la générosité. Peut-être est-ce à la pri-
vation de ce grand moyen de manier les hommes que le maréchal
a dû sa fin déplorable. Il demeurait souvent court en parlant.
Aussi avait-il à ses gages deux poètes, Théophile et Mairet, qui
faisaient des vers pour lui, et l'entretenaient une heure chaque
matin, afin de lui bien arranger d'avance ce qu'il avait à dire
dans la journée. Ils lui apprenaient aussi le jugement qu'il con-
venait de faire sur les choses qui couraient. Comme si la nature
eût voulu suppléer dans cet illustre seigneur au manque d'é-
loquence, elle lui avait donné une grâce particulière dans le
geste. Le petit Ménage l'ayant vu discourir un jour s'écria :
— Jésus ! que ce duc est heureux d'avoir des bras !
Ce qui fai'lit lui procurer des coups de bâton.
Le grand jour de l'audience étant arrivé, M. de Montmorency
entra en consultation avec ses deux poètes à gages.
— Mes maîtres, leur dit-il, trouvez-moi, s'il vous plait. quel-
que chose de superfin à conter aux précieuses. Je vais ce matin
à l'hôtel Rambouillet.
— A l'hôtel Rambouillet! répondirent les deux marchands
d'esprit en changeant de couleur; il fallait donc nous prévenir
plus tôt, monseigneur, Ce n'est pas une petite affaire que de pa-
raître devant Voiture et Chapelain !
— Eh ! morbleu î c'est moi qui leur fais honneur, j'espère.
— Sans doute, inonseiguenr; mais si d'abord vous parlez aux
dames de cet endroit avec des morbleu ! vous allez les voir
tomber toutes en syncope.
— Je sais cela : ne craignez rien. Préparons-nous un peu.
Dois-je faire compliment à Gombauld de soq dernier ouvrage?
— Assurément, monseigneur. N'oubliez pas qu'il s'appelle Les
IJanaïdcs, et que c'est une comédie héroïque.
— Fort bien. Je lui répéterai les éloges que j'ai donnés à Mal-
heibe la dernière fois que je l'ai vu. Je voudrais une phrase
pour prouver que je fais grand cas des vers.
— il faut dire que les Muses vous donnent vos plus doux dé-
lassements des travaux de Bellone.
— Bellone ! reprit l'autre, cela est commun, il vaut mieux
dire la fille de Phorcys et de Géto, ou bien la sœur de Mai s
Gd RfcVLfc \)h PAR».
— Au diable ? dit le duc. On me fera bien assez de flatteries
sans que j'aie l'air de les quêter. Ce n'est pas à moi de mettre
Bellonesurle tapis.
— Si monsieur le maréchal disait seulement qu'il don-
nerait son bâton de commandement pour une couronne de
poète?
— A la bonne heure ; c'est parfait. Au moment où l'un de ces
immortels petits messieurs aura lu quelque sonnet, je dirai en
me levant, comme ceci : Ah ! que je donnerais vo'ontiers mon
bâton de maréchal pour une couronne de poêle ! — Je suis très-
content de ce mot-là, Théophile.
— I\e voulez-vous pas aussi lire des vers? demanda Mairet.
— Donne-m'en toujours une demi-douzaine.
— Voici justement un quatrain et une épigramme qui font le
compte.
— Bien. De quoi s'agit-il?
— Dos courtisans qui réussissent sans bouger du château.
— C/est ce qu'il me faut. Maintenant, à vous deux, trouvez-
moi un sujet de conversation digne de l'occasion.
— Que pensez -vous de la magnanimité ? dit Théophile.
— Magnificence plutôt, reprit Mairet.
— Je préfère magnanimité ; cela sonne mieux, dit le duc.
— J'ai la-dessus d'assez belles phrases. Le sujet est bon ; par
désir de vous-ètre agréables, les précieuses y tomberont néces-
sairement.
— D'ailleurs je saurais les y amener au besoin. Voyons tes
phrases.
— a La magnanimité est une qualité qui passe souvent les
bornes de la raison commune. Ce sont des événemens heureux
qui la viennent par après justifier. En effet, il faut être magna-
nime à un roi de Macédoine, pour aller combattre le grand em-
pire des Perses et former le dessein de la conquête du monde,
n'ayant qu'une armée de trente mille hommes. «
— C'est fort beau ce que tu dis là. Attends un peu que je l'ap-
prenne, u N'ayant que trente raille hommes. » Et qui est ce
roi de Macédoine?
— Alexandre, monseigneur.
— Alexandre le Grand?
— Lui-même. Je poursuis ; Dans les actions extraordinaires
REVUE DE PARIS. 61
qu'ils font, les conquérants sentent en eux une main qui les
mène....»
— Est-ce qu'on peut sentir une main en soi? Le diable m'em-
porte si, quand je gagne une bataille, je sens d'autre main que
celle qui tient mon épée !
— Aimez-vous mieux une force?
— Une force, oui; cela s'entend, une force. Continue.
— « Une force intérieure qui les soutient et les assure. Dans
ces moments, il semble qu'on soit d'accord avec le ciel et le dan-
ger, que la mort même soit votre humble servante et comme
parmi vos gens. »
— J'aime beaucoup la mort qui est delà maison d'un conqué-
rant. C'est fort bien dit tout ceci, maître Théophile. N'allons pas
plus loin. Je pourrais manquer de mémoire. Ventrebleu! si les
précieuses ne trouvent pas que je parle comme un Grec, elles
iront au diable. Repassons cela un peu : Mon bâton pour une cou-
ronne de laurier.... la magnanimité.... une armée de trente mille
hommes... une force intérieure qui vous... Comment dis-tu?
— Qui vous assure.
— Qui vous assure.... la mort qui semble être à vous. Je suis
content, mes maîtres ; on vous donnera, comme à l'ordinaire, un
quartier de viande à chacun. J'y ajoute pour aujourd'hui une
gratification de quatre écus. Il me faudrait cependant encore
une anecdote divertissante, quelque mot pour rire, s'il y a lieu.
— Monseigneur veut-il raconter le duel de M. de Lenclos?
C'est tout frais d» ce malin.
— Le père de la petite Ninon s'est battu ?
— Le plus plaisamment du monde. Ses seconds l'ont traîné
de force sur le terrain. Il se mourait de peur. Au bout de cinq
minutes, son homme n'étant pas venu, il s'en voulait aller et
disait mille rodomontades.
— Bon cela.
— Enfin, on entend au loin un carrosse : « Messieurs dit Len-
clos, vous êtes témoins que le lâche n'est point venu, je me
relire.» On le relient au collet. Le carrosse arrive. Son adver-
saire va pour en descendre : Te voila donc, misérable? lui crie
Lenclos. Je le vais châtier comme il faut. » Et. disant cela, il
court à son homme Cépée haute, et le lue sur le marche-pied
de son coche.
1 t>
62 REVUE DE PARIS.
--L'histoire est impayable, mais elle n'est pas neuve. On a
accusé le chevalier de Guise du même coup.
— Ce n'était pas vrai, tandis que ceci est exact.
— J'aime mieux autre chose.
— Voulez-vous M. d'Angoulême payant les gages de ses valets
en leur commandant de détrousser un passant en pleine rue?
— Il y a six ans que je connais cela. Vous n'entendez rien à
la plaisanterie, mes maîtres. Qu'on m'aille chercher à l'instant le
petit Patru. Il est farci de contes, et fera mon affaire.
L'avocat Patru, ayant été appelé, fournit les anecdotes dési-
rées, et le duc partit pour l'hôtel Rambouillet avec certitude
d'être fort goûté de la coterie. Il savait assez le vocabulaire des
précieuses pour les menus détails d'usage. Il ordonna donc à
son valet de pied de s'enquérir si la marquise était en commo-
dité d'être visible, et sur la réponse qu'on volait au-devant
de lui avec les ailes de V impatience, il monta les escaliers.
La marquise un peu émue, vint en effet le recevoir en haut du
degré. M. de Montmorency offrit galamment sa main, et s intro-
duisit dans la célèbre chambre bleue en passant devant une
ligne de beaux esprits rangés comme en bataille. Les dames,
qui formaient un demi-cercle à l'entour de la cheminée, se le-
vèrent pour donner la révérence. Les hommes s'approchèrent
un à un pour faire leurs respects, et tout le monde s'assit au
moment où le duc s'élant posé sur son siège, la marquise dit
avec majesté :
— Messieurs, prenez figure.
Puis elle toussa trois fois pour se remettre, et poursuivit en
s'adressant au duc :
— Vous êtes ici, monsieur le maréchal, dans le pied à terre
des muses à Paris. Les neuf sœurs sont trop modestes filles pour
avoir un logis digne de recevoir le premier capitaine de notre
siècle.
— Eh ! Dieu me pardonne, je ne les savais pas de si bonne
maison. Si l'on en croit la fable, ne vivaient-elles pas en plein
air comme des bohémiennes sur une montagne ? Ce sont des
muses de qualité chez qui me voilà.
Voiture, qui ne pouvait rester longtemps en place, feignit
d'avoir froid aux pieds pour venir à la cheminée.
— Ce n'est pas une petite bonne fortune pour les muses de
REVUE DE PARIS. 65
Paris, dit-il on se dandinant, que de tenir un héros en leur logis,
elles qui font métier de courir les champs pour mettre les grands
généraux dans leurs chants.
Voiture équivoquait sur les mots.
— De grâce, reprit la marquise, ne nous jetons pas au plus
avant des badinages, mon cher Voiture, car vous êtes vous-même
un véritable héros une fois tombé dans une mêlée de ce genre.
Vous plairait-il, monsieur le duc, entendre un poème de M. Cha-
pelain ?
— C'est un plaisir que je souhaite depuis bien des années.
— Oh! dit Ml!e Pelloquin, il y a quatre révolutions solaires
que je l'eus pour la première fois.
— Vous êtes une méchante, dit Chapelain en déroulant un
énorme manuscrit. N'est-ce pas assez des traits de vos yeux
sans aiguiser encore contre moi ceux de votre langue?
— Mes vainqueurs ne vous ont pas blessé suffisamment a
mon gré.
— Allons ! interrompit la marquise, laissez M. Chapelain
ouvrir les écluses de son génie.
Chapelain fit lecture d'une ode fort longue. Elle vantait les
vertus de M. le cardinal, et le duc ne put réprimer trois ou
quatre grimaces dans les passages où il y avait le plus d'exal-
tation. Néanmoins il applaudit beaucoup à la fin, et trouva, non
sans peine, quelques lieux communs d'encouragement dont le
poëte fut à demi satisfait. La marquise, voyant le moment de
procéder au premier intermède se tourna vers une assez jolie
personne, et lui dit :
— Ma chère demoiselle d'Arquenay, ne nous alliez-vous pas
conter une aventure étrange lorsque M. le duc est entré?
— Une aventure effroyable, madame, qui m'est arrivée hier.
— Voyons donc cela.
— Vous savez quelle aversion naturelle j'ai pour la vue d'un
homme en bonnet de nuit.
— Vn homme en bonnet de nuit, s'écria M"0 Paulet. Fi! cela
doit être bien affreux en effet.
— Je croyais, murmura le duc involontairement en secouant
ses épaules, que vous en aviez vu plus d'un.
Mais on n'entendit paa cette réflexion.
— Un homme en bonnet de nuit ! dit la maîtresse de Malherbe
64 REVUE DE PARIS.
en se penchant à la renverse sur son fauteuil ; cela fait naître
dans l'esprit d'horribles idées. Ah ! ma chère, cette histoire me
va faire mal.
— Et moi donc, madame, concevez-vous que je n'en sois pas
morte? Mon frère, le chevalier d'Arquenay, m'a pensé jeter dans
les convulsions. Hier, madame, j'errais dans notre jardin, sous
les agréments rustiques (1) un instant avant que l'astre du jour se
fût mis au bain. Lorsque je rentrai dans la maison, je vis en
face de moi M. le chevalier coiffé d'un bonnet de nuit, et le
traître ferma la porte pour m'empêcher de fuir ce spectacle. Ce
n'était rien encore; non-seulement il me força de prendre la
collation avec lui et resta daus ce costume, mais les six fidèles (2)
qui nous servaient s'étaient affublés de même par son ordre, et
ne voulurent pas ôter leurs coiffures malgré mes cris.
— Vraiment, dit M. de Montmorency vous avez un bien vilain
frère, mademoiselle. Pour moi, je n'ai jamais montré par force
mon bonnet de nuit à de jolies filles ; mais quelquefois...
Le duc s'arrêta, voyant autour de lui toutes les lèvres pincées.
— Votre aventure n'est pas pour en mourir, mon enfant, dit
Mmede Rambouillet. Moi qui ai un mari, je sais qu'on peut voir
un bonnet sans horreur.
— Comment avez-vous pu en prendre l'habitude, madame ?
— Cela vient tout seul.
— Je ne trouve pas précisément que celte aventure soit triste,
dit M. Des Yveteaux.
— Triste, triste, répéta plusieurs fois la vicomtesse d'Auchy.
Monsieur Voiture, est-ce que triste n'est pas une expression à
bannir de la conversation? un méchant mot?
— Non, madame; vous le pouvez prononcer sans crainte.
— Mon cher Gombauld, dit la marquise, mon beau ténébreux ,
lisez-nous donc quelques vers.
Gombauld rougit comme s'il eût eu vingt ans. Mais il se mit à
côté de Voilure, qui ne voulait point céder la cheminée. 11 récita
de mémoire le sonnet suivant :
Je consens à ma peine, et pour la soulager,
J'ai recours à l'objet qui la rend animée.
(1) Les arbres.
(2) Les laquais.
REVUE DE PARIS. C5
D'une si douce ardeur mon àmc est consumée,
Qu'une faveur du ciel ne pourrait m'obliger.
Quand de feux et de traits Philis est toute armée.
C'est avecque plaisir que je cours au danger ;
Et quand de mon audace elle se veut venger,
C'est lorsque ma douleur en est toute charmée ;
Mais à la fin ma vie éprouve tant de morts ,
Qu'il faut que je succombe à de si doux efforts,
Et qu'avecque le cœur je perde la parole.
Dieux .' qu'un bonheur extrême est proche du malheur !
Je ne saurais juger si mon àme s'envole
Ou de trop de plaisir ou de trop de douleur (1).
- Oh ! que cela est beau ! s'écria le duc enthousiasmé Voilà
(lu moins qui est du plus galamment tourné que je connaisse
Monsieur de Gombauld, je vous tiens pour l'homme du meilleur
goût. Ce que vous faites est clair et facile en même temps
?UC". Diable! Ie mot Réchappe. N'importe? le transport où
je suis m excuse suffisamment.
Toutes les dames firent chorus avec M. de Montmorency.
- Ce Gombauld, répétait le marquis de Montausier. qu'il dit
bien ! et qu'il connaît à fond le friand des choses! Quelle déli-
catesse de sentiments l Que ce qu'il fait est de qualité ■
M'épaule"6 "" ^^^ * ** dé°enCe danS Sa bou<*e! disait
d'Audi'3' Un fUlieUX temlre P°Ur SeS VerS' tHt la vicomlesse
- Et moi de même, crièrent toutes les précieuses : un tendre
tout particulier.
- Malherbe, a mon sens, dit M. Courait, est du dernier bour-
geois à coté de ceci.
- Gombauld. mon ami, dit M. Des Yveteaux en faisant une
Pirouette, il me monte une incertitude a la gorge au sujet de
l'un de les vers. Tu as écrit : J
Mais à la fin ma vie éprouve tant de morts.
(1) Ce sonnet de Gombauld est, à mon avis, le plus mauvais qu'il ait
gri-ti «««c'est u» de ceux <un«i*at&it le plus nmm£L£
G.
G6 REVUE DE PARIS.
J'aimerais mieux mon âme que ma vie. l/anliihèse est une
si belle chose, qu'il la faut ménager.
Gombauld promit de changer ce vers ; mais 1 nen fit rien,
car on le trouve dans ses œuvres tel qu il 1 avait reçue
_ Ça, reprit Des Yveteaux, je n'ai pas encore trouve matièie
à rire dans tout ce que nous avons dit aujourd nui.
1 Ri < '"cria H- de Rambouillet ; voilà encore un mot que
je ne^uis nVempêcher de trouver trivial. Si nous le chansons,
messieurs? qu'en pensez-vous?
- J'en suis d'avis, dit la vicomtesse; «1 me déplaît fort aussi.
Remplaçons-le par quelque chose de gracieux.
- Si nous mettions en notre vocabulaire : Don.iei coins a
Sa ^Gaieté n'est guère mieux, dit la marquise; cela sent le
^ £ -"teaffaire, assura, M. Conrart. 11 faut dire : Montrer
"Ï ^^^Tiecl? hasarda » Paulet : ***** *>»
sérieux (]).
— C'est hardi, mais de bon goût.
- L'expression est recherchée, dit la marqn.se. Les autres
en feront à leur idée ; pour moi, je l'adopte. ,
Voilure venait de s'approcher de la sœur d ÇUapela n e
regardait très-altenlivement. Cette demo.selle ctart d.gae e
tous points dn chantre de la r«<*^™lTèWn«™
montrer un véritable génie dam :1e. moyen. «£ rg
chéiives dépenses, elle réussissait à porter es hardes tro.»
„n,s longtemps que les -W*-MJ? ^«'de. ,,-
,le mérite, puisqu'elle les gardait braveme il, e.
ches et de l'usure. Roide comme un portrait ££■£
passée autant que son frère. H * Chape a,n . v d d e je un q
son âge. Voiture, en examinantsa toilette, qm W ""
fort oLrre par le choix des étoffes et la coupe des robes,
, t , •-;, ,1„ Mlle P-u'el s'est installée jusque
(l)On voit que la fantaisie de M», raam .
ns le Uwr.se familier. On peut jeger P«r '» de 1 .ntluenc i
daixs le langag
cieuses.
RF.VITF. TIF. PAMR. 67
causa pas le moindre embarras. Elle était de ces créatures à
nart mie rien lie saurait troubler.
' - Vous avez là, disait Voiture,,», joli po„-de-so,e, ma e-
mniselle- c'est affa re à vous pour bien chois.r les morceaux.
H me semble voir le fauteuil de feu H. le connétable ayant pris
un êfo me humaine. Ah! -lue je me voudrais asseou- sur votre
leU_b lïîef vous êtes un petit fou, dit la demoiselle Je sais que
vous me choisissez pour but de vos railleries; £»£H~ a»*
«ointes de votre malice le bouclier de mon indifférence.
_ Oue n'ai-je une armure pareille contre les traits de toi
me„r«eres ! Mais que. combat avez-vous livré, bon Dieu! pour
uue vos manches soient ainsi noires et chiffonnées .
q - Eh "ne vous gênez point; critiquez mes manches a votre
aise Je saurai bien me venger de vos satires.
_ e les veux mettre dans mes vers, pour vous prouver com-
ble,, e u s d v„t a tout ce qui vous touche. Je les rendra, im-
morteUes par ma plume , comme vous les voudriez vo.r par leur
S°La marquise devina de loin qu'il y avait une improvisation
«nus ieu et vint aussitôt secourir \ oiture.
- ce n'es pas, lui dit-elle, un sujet a méditer longtemps
pour un esprit comme le vôtre. Il faut rimer à l'instant sur les
manches de M"- Chapelain.
-Oh! s'écria la demoiselle, je donne le champ libre à sa
méchanceté, s'il nous fait un impromptu. .
- Un impromptu, dit Voiture, je n'oserais m'y hasarder, de
neur de m'embourber en chemin.
_ Allons, Voiture, embourbe-loi, dit M. Des Iveteaux.
_ Il en meurt d'envie, murmura Gombauld.
Voiture ne se laissa pas prier davantage, et après avoir feint
de se recueillir un peu, il débita lentement les vers «P^enl,
en ayant soin de s'arrêter entre chaque stance, pour donne, aux
précieuses le loisir d'admirer.
Vous qui tenez incessamment
Cent amants dedans votre manche,
Tenez les au moins proprement
Et faites quelle soit plus blanche.
63 REVUE DE PARIS.
Vous pouvez avecque raison,
Usant des droits de la victoire, %
Mettre vos galants en prison ;
Mais qu'elle ne soit pas si noire.
Mon cœur qui vous est bien dévot
Et que vous réduisez en cendre,
Vous le tenez dans un cachot
Comme un prisonnier qu'on va pendre.
Est-ce que, brûlant nuit et jour,
Je remplis ce lieu de fumée,
Et que le feu de mon amour
En a fait une cheminée (1) ?
— Où ce garçon-là va-t-il chercher tant d'esprit? s'écria
M. de Montmorency.
— Ah! que nous sommes heureuses de vivre dans le même
siècle qu'un si grand génie ! murmuraient toutes les dames
prèles à s'évanouir de plaisir.
Chapelain seul souriait méchamment, mais c'était par envie
et par ressentiment de l'affront fait à sa sœur, qui ne paraissait
pas démontée de ces attaques et applaudissait comme les autres.
Cependant, la marquise ayant repris gravement sa place près
de la cheminée, les dames se rangèrent en cercle, comprenant
que le moment était venu d'entamer la conversation sérieuse.
D'après ce qui était réglé à l'avance, deux des précieuses cau-
sèrent à voix basse de Spinola et du prince d'Orange. Mme de
Rambouillet se mit en tiers, et le sujet posé sur le tapis fut
bientôt la gloire. On trouva l'occasion de flatter agréablement
le maréchal à l'article des talents militaires que Mmc de Ram-
bouillet se chargea seule d'approfondir. La princesse de Condé
dit merveilleusement sur la distinction entre l'honneur et la
gloire. Mne Paulet phrasa joliment sur la gloire d'être aimée
d'une personne de mérite. M. Chapelain rappela bien à propos
que les Romains avaient placé le temple de l'honneur proche de
(1) La raison pour laquelle je ne crois pas que ces vers soient impro-
visés, c'est qu'ils sont les meilleurs que Voiture ait laissés. Dans cette
circonstance, on n'osera plus dire que l'enthousiasme de« précieuses
tombait à faux.
REVUE DE PARIS. ■ 60
celui de la verlu, comme pour apprendre qu'il y fallait passer
d'abord, et que par l'honneur, ils entendaient les qualités qui
vous font tenir pour vertueux ; preuve que les anciens étaient
beaux esprits en tout. On en vint alors à comparer ingénieuse-
ment les conquêtes militaires avec celles de l'amour, et il fut
dit un torrent de choses délicieuses. Nous ne mettons pas ce
torrent sous les yeux du lecteur, parce qu'il coula trois heures
durant.
— La gloire n'est point faite pour les femmes, disait la mar-
quise, car il faut pour conquérir que nous soyons belles, et une
personne d'une grande beauté ne mérite, selon moi, pas plus de
gloire qu'un guerrier qui viendrait à bout d'une petite ville avec
une armée de cent mille hommes et une intelligence dans la
place. Je fais principalement consister la gloire des dames en
leur esprit, lorsqu'il est au-dessus de leur beauté, et qu'elles ont,
en un mot, assez de mérite pour être encore aimées quand elles
ont perdu ce qui les rendait belles.
Après en avoir dit beaucoup sur ce ton, la marquise céda la
parole à une autre, qui ne paria pas moins longuement. La
compagnie était dans le ravissement, et chaque visage trahissait
cette pensée secrète :
— Il n'y a pas dans le reste du monde de quoi former une
seconde réunion comme celle-ci.
Lorsqu'on en fut arrivé au chapitre des grands capitaines,
M. de Montmorency trouva un joint pour placer la tirade arran-
gée par son poète. Malheureusement, il s'embarrassa fort dans
la dernière phrase ; mais il remua le bras droit avec tant de
grâce que la marquise, lui soufflant le mot qu'il cherchait,
ajouta en même temps :
— Que cela est bien pensé, monsieur le maréchal !
Aujourd'hui que cette terre est livrée à une génération fulile
et énervée, qui ne prend de plaisir a rien, si ce n'est d'un goût
rehaussé, ces belles conversations semblent glaciales ; mais alors
qu'on se plaisait à écouter une ingénieuse définition de la gloire,
un discours piquant sur les conquêtes amoureuses, une bue ap-
préciation des nuances qui distinguent deux choses semblables !
un parallèle surtout 1 Ah ! si j'avais eu le bonheur de naître <n ce
siècle du bon langage, que j'aurai eu un furieux tendre pour
les parallèles ! Mais je gage que si je donnais ici la moitié des
7<» REVUE DE PARIS.
périodes qui 6e donnèrent ce jour-la dans la chambre bleue, le
lecteur tomberait endormi avant la page ÔP,0 seulement. Ainsi
l'amour du beau se perd tous les jours davantage.
La conférence sur la gloire durerait encore sans doute si les
valets ne fussent venus présenter des rafraîchissements. Le feu
de la cheminée s'était ralenti, et la discussion n'étant pas de
nature à réchauffer beaucoup la compagnie, on sentit du froid.
La marquise commanda à ses fidèles de ranimer le foyer, et
malgré la recherche de ses expressions, on exécuta ses ordres,
parce que les laquais de cette honorable maison étaient habi-
tués au divin phébus des précieuses. Cependant, comme le feu
avait peine à se rallumer. M. de Rambouillet dit à son valet :
— Cela n'ira jamais bien, si vous ne prenez la petite maison
d'Éole.
— Qu'est-ce, monsieur le marquis, que celle maison ? de-
manda le grossier personnage.
— Et c'est le soufflet. Ne savez-vous pas qu'Éole était le dieu
des vents?
— Excusez-moi, monsieur le marquis, je m'en souviendrai
pour une autre fois.
— Que ces gens sont imbéciles !
— Voilà encore de ces mots que je n'aime pas, dit la mar-
quise : sot, bélilre, mmécile, cela sent l'injure, et par consé-
quent le populaire.
— Si nous mettions en place de ces expressions quelque
chose de meilleur ton ? demanda la princesse de Condé.
— J'en suis d'avis.
— Il serait mieux de dire un homme privé des faveurs de la
nature.
— On s'y pourrait tromper. La laideur est aussi une dis-
grâce naturelle.
— Que pensez-vous de ceci, dit MUa Paulet : Un être d'intel-
ligence épaisse ?
— J'aime celte locution, s'écria la marquise. Je ne veux plus
dire autrement. Adoptons cela, mesdames.
Le mot de Mlle Paulet eut l'approbation générale, et fut en-
registré au vocabulaire précieux, d'où il est passé dans la lan-
gue la plus bourgeoise, car les petites gens s'appliquaient à
imiter en tous points la cour.
REVUE DE PARIS. 71
Pour se délasser de la grande tension d'esprit causée par la
conférence, on fit des historiettes. On joua des gants de fran-
gipane à qui dirait l'anecdote la plus plaisante. Des Yveleaux
conta qu'ayant laissé la porte de son jardin ouverte, une jeune
mendiante y était entrée et que, voyant à celle malheureuse une
figure honnête, il lavait recueillie et lui confiait, depuis peu. le
gouvernement de sa maison. Voiture, raconta que, dans une
promenade avec Mnic Sainctot, cette dame, en voulant sauter
un fossé, était tombé sur les mains et que la chute avait relevé
ses robes de façon à donner un spectacle assez étrange. Le su-
jet était difficile à aborder devant la compagnie. Voiture s'en
lira avec une adresse merveilleuse. Il avait envoyé le lende-
main, à Mme Sainctot, les vers suivants :
Je m'étais gardé de vos yeux ;
Votre visage gracieux
Oui peut faire pâlir le nôtre
Contre moi n'ayant pas d'appas,
Vous m'en avez fait voir un autre
De quoi je ne me gardais pas.
M. de Montmorency, enhardi par le succès de celle histoire,
voulut risquer une anecdote que Patru lui avait contée, peut-
être avec l'intention de le jeter dans un écueil, car ce petit
avocat n'aimait point le monde précieux.
Il faut remarquer en passant que la bonne société était alors
divisée en deux classes très-distinctes. Les gens qui ne voyaient
pas la marquise avaient encore un langage aussi plein de gros-
sièreté que celui de l'hôtel de Rambouillet avait de recherche.
Tandis qu'on proscrivait avec acharnement, d'un côté, des ex-
pressions souvent fort innocentes; de l'autre, on continuait à
se servir des mots réputés aujourd'hui orduriers ; de sorte que
l'anecdote racontée délicatement par Voilure pouvait bien être
dite ailleurs, dans le même moment, de façon à faire rougir la
personne la moins prude.
If. le maréchal, partagé entre les deux partis et fréquentant
les gens de toutes sortes, se serait trouvé plus à l'aise pour
faire des contes à messieurs les gardes qu'a des précieuses; ce-
pendant il s'embarqua dans son récit à tout hasard.
— Le petit Patru, dit-il, se trouvait il y a quelques jours, au
72 REVUE DE PARIS.
cabaret avec d'autres avocats, ses confrères. Un officier qui
dînait dans le même lieu eut querelle avec un marchand, et, la
dispute s'échauffanl, le bourgeois fut frappé à la joue : « Mon-
sieur, dit Patru. je vous fais compliment; vous avez reçu là un
fort beau soufflet. » Monsieur Pairu, répondit l'homme sans
s'émouvoir, vous è(es bien honnête. Je m'estime plus heureux
que ce bravache qui me vient quereller, puisque le coup qu'il
m'a donné m'a valu votre compliment. Encore que je ne porte
point l'épée, je manie les armes assez proprement, et lorsque
j'aurais rendu, à ce domestique du roi, la monnaie de son écu,
si vous lui adressez aussi des politesses, il les pourra bien
recevoir avec une grimace fort laide. Allons, monsieur, prenez
votre rapière, ajouta le bourgeois en s'adressant à l'officier, et
suivez-moi sur le pré ; nous allons jouer la contre-pointe en-
semble comme une paire d'amis. » Le militaire se tourna vers
le mur où son épée était suspendue, et le bourgeois, saisissant
l'instant favorable, dit tout à coup : « Je serai fâché, décidé-
ment, de priver ce galant des compliments de M. Patru ; il faut
qu'il les emporte dans l'autre monde. » Et, parlant ainsi, il
donna de toutes ses forces du pied au cul...
Si le plafond de la chambre bleue se fût écroulé sur les têtes
des précieuses, la commotion n'eût pas été plus forte que celle
qui remua l'assemblée à ce mol inouï de M. le maréchal. Un fré-
missement involontaire parcourut le cercle consterné. Les hom-
mes pâlissaient d'effroi, et les dames immobiles d'horreur,
agitaient convulsivement leurs lèvres sans articuler un son.
Depuis le jour où le roi Louis XIII avait montré à M. de Ram-
bouillet ce que le duc venait de nommer, jamais le marquis
n'avait connu de position plus cruelle. M. de Montmorency per-
dit complètement la tramontane. Il balbutia quelques mots in-
terrompus et remua ses bras à faire pitié, sans pouvoir achever
son récit. Peut-être cet événement terrible aurail-ilbien fini ;
peut-être en considération de la grandeur du personnage, les
assistants auraient-ils feint de n'avoir rien entendu, si, par
malheur la princesse de Condé, reprenant ses esprits, ne se fût
écriée avec colère :
— Ah ! monsieur mon frère, de quel pays arrivez-vous, et
où avez-vous appris ces expressions abominables ?
— Eh ! par Dieu ! répondit le duc en passant de l'embarras a
REVUE DE PARIS. 73
l'impatience, je les ai apprises dès mon enfance, madame ma
sœur, et vous les savez tout comme moi, morbleu ! Semble-l-il
pas que je gardais les vaches pendant que vous étiez sur les
coussins? Je parle franchement ma langue naturelle, et je com-
mence à m'ennuyer de vos puérilités. Yentrebleu! ce que j'ai
dit est tout simple ; ceux qui s'en fâchent n'ont qu'à me faire
savoir s'ils ne me trouvent pas d'assez bonne maison pour les
visiter.
Les précieuses poussèrent des gémissements lamentables à cha-
cune des vertes exclamations du maréchal, ce qui acheva de lui
enlever son sang-froid. M. de Montmorency n'était pas commode
à manier quand il avait les oreil'es échauffées.
— Oui, vive Dieu ! poursuivit-il en s'adressant toujours à la
princesse, parce que vous dites mille sornettes, croyez-vous pas
avoir gagné déjà le paradis et que les autres sont des chiens ga-
leux? Apprenez qu'un homme de ma qualité, qui fait état de bat-
tre les ennemis du roi, n'a pas le temps d'apprendre par cœur
vos balivernes. Je n'ai rien dit d'ailleurs de si singulier. Je ne
conterais pas la chose autrement à Sa Majesté elle-même. Voilà
comme, à force de raffiner, on tombe dans le ridicule. Aussi bien
j'ai de plus graves affaires à traiter que vos tripotages de gram-
maire, et je m'en irai bien volontiers ailleurs, pour ne vous pas
envoyer à tous les diables.
— Monsieur le duc, s'écria le marquis au désespoir, ne nous
quittez pas ainsi, je vous en supplie. Malgré tout le respect que je
dois à madame la princesse, je ne partage pas son opinion. Je
n'ai rien remarqué de choquant dans le récit que vous nous avez
fait. Il m'a même fort diverti.
— Je m'en soucie fort peu, continua le maréchal toujours ir-
rité. Je ne suis pas pour divertir les gens. C'est bien plutôt mon
métier de leur tailler des croupières. Je laisse à ceux qui enfilent
de méchantes rimes le soin d'amuser les oisifs et les mijaurées.
Je ne vous en veux pas, marquis. Mesdames, je suis votre servi-
teur et vide le plancher.
Ayant ainsi donné à chacun son coup de griffe, le maréchal
traversa fièrement l'appartement et gagna son carrosse sans se
retourner aux révérences de M. de Rambouillet, qui le suivit au
pas de course jusqu'à la rue.
Après celle incartade, la précieuse assemblée resta dans une
1 7
74 KKVLE DE PARIS.
confusion impossible à décrire. On en parla huit jours de suite.
On fut obligé de chercher des tours de phrases ingénieux pour
qualifier la conduite du maréchal comme elle le méritait, sans
blesser cependant les convenances qui nécessitaient des égards
pour un personnage aussi illustre par la naissance que par le
le pouvoir et le mérite. On se remit peu à peu de ce grand trou-
ble. Au bout d'un mois on ne pensait presque plus à cette aven-
ture malheureuse.
Mmc de Rambouillet, qui se méfiait sans cesse en frais d'ima-
gination pour surprendre agréablement ses amis par quelque
nouveauté, fit une heureuse diversion à l'événement qui occu-
pait les habitués de l'hôtel.
Des ouvriers travaillaient la nuit, depuis longtemps, à con-
struire une chambre neuve à la suite du petit salon ; la mar-
quise leur commanda de faire diligence, et la chambre nouvelle
se trouva bientôt achevée. Un soir qu'on ne s'attendait à rien,
Arthénice souleva une tapisserie derrière laquelle on vit, avec
étonnement, apparaître un boudoir délicieux. Le reste de l'hôlei
élait trop bien voué au culte du bel-esprit pour que cet appar-
tement reçût une destination profane. On rima sur le joli bou-
doir, qui fut baptisé la loge de Zyrphêe. C'était comme la sa-
cristie de l'église, dont la chambre bleue représentait le grand
vaisseau. M. Chapelain apporta, dès le lendemain de l'ouver-
ture, une ode copiée sur parchemin par un habile calligraphe.
et la suspendit au cou d'une statue. 11 disait, en vers charmants,
que cette loge était construite pour y mettre Arthénice à l'abri
des atteintes du temps.
L'hôtel Rambouillet survécut au maréchal de Montmorency,
qui mourut généralement regretté, mais du supplice des traî-
tres au roi. Les précieuses devinrent si nombreuses, qu'il leur
fallut plus d'un temple. En 1GG0, elles en avaient par toute la
ville. La maison d'Arthénice demeura toujours en première
ligne. Les deux seules rivalités digne d'être mentionnées sont le
salon delà vicomtesse d'Auchy, qu'on appelait la petite acadé-
mie, et les samedis de Sapho{MUe Scudéry). Le reste est demeuré
obscur; mais il n'est personne aujourd'hui qui n'emploie, au
moins une fois par jour, et sans s'en douter, quelqu'une des ex-
pressions introduites dans la langue par ces illustres dames.
Paul de Mlsset.
COMÉDIES SOCIALES.
INTRODUCTION.
Le Juge, — le Législateur, — et le Prêtre, représentant la
LOF. - LA JUSTICE, — H DIVINITÉ. SOIll les agents des tTOÏS plllS
foi'midables influences sociales.
Le but de ces esquisses, est de mettre simplement en oppo-
sition et relief l'idéale et souveraine poésie de ces trois impo-
santes missions avec les intérêts prosaïques et les penchanls
inexorablement humains de quelques-uns de leurs fonction-
naires.
L'espèce de choeur dialogué qui précède et suit chaque acte
de ces comédies, est destiné à montrer chacune de ces trois
fondions, telle qu'elle devrait être pratiquée, selon toule la
majesté de sa lettre et de son esprit... La comédie la montre
telle qu'elle est, souvent exercée selon toute la pauvreté de
notre nature.
Ainsi, dans celle première partie, dont un juge est le sujet,
le chœur tâche de faire comprendre tout ce qu'il y a de presque
surhumain dans ce redoutable sacerdoce, et non-seulement de
prouver combien peu d'hommes vertueux, parmi les plus ver-
tueux, sont dignes de l'exercer, mais encore par combien d'é-
preuves, de méditations et dé sacrifices sérieux, ils ont à s'épurer,
pour s'y préparer, el prétendre à une autorité morale et person-
ne;!.', qui devrait seule garantir l'autorité de fait, dont ils sont
revêtus par la constitution de pouvoirs.
La comédie montre, au contraire, comment la cupidité, jointe
à un misérable népotisme, décide absolument de la vocation
d'un de ces fonctionnaires, qui plus tard, dans la profession de
76 REVUE DE PARIS.
sa charge (quant aux faiblesses ou aux vices de l'humanité), ne
diffère en rien des autres hommes, dont il demeure pourtant le
suprême arbitre.
Sans doute ceci est une des dernières et des plus épouvanta-
bles vulgarités sociales, sans doute il est difficile qu'il en soit
autrement, sans doute il en a été, il en est, et il en sera bien
souvent ainsi, l'homme dans quelque position éminente qu'il se
trouve, subissant presque toujours l'inévitable réaction de sa
condition humaine ; mais enfin ou ne peut nier que bien des fois
cela ne se passe de la sorte, et ce contraste entre l'idéal et le
positif des trois fonctions, qui résument les moyens d'action de
la société toute entière; ce contraste a semblé un curieux sujet
d'étude à celui qui écrit ces lignes.
Quant à la pensée première de celte œuvre, elle dérive du pro-
fond mépris que l'auteur a toujours eu pour ce paradoxe, à son
sens aussi puéril qu'immoral et dangereux, à savoir qu'il est une
distinction à établir entre la me publique et la vie privée de
l'homme public
Non, il n'y a pas de vie privée pour l'homme public, sa mai-
son doit être de verre, et l'imposante autorité de son caractère
public doit être seulement la conséquence rigoureuse et absolue
de l'autorité morale de son caractère privé; sans cela, on se
soumet indifféremment à la justice qu'il rend, — à la loi qu'il
fait, — à la Divinité qu'il proclame; on la subit, mais on n'y
croit pas.
En un mot, si ceux qui représentent celte loi, — cette justice,
— cette Divinité, — n'inspirent pas par une vie exceptionnelle,
comme réminent' sacerdoce dont ils sont revêtus, une sorte de
respect religieux et sacré ; si, au lieu d'exercer saintement des
fonctions austères et solennelles, ils font un métier , — on
n'aura en eux ni foi, ni créance. Or, du manque de foi au mé-
pris, il n'y a qu'un pas ; — du mépris à la négation d'autorité,
un autre pas. — La conclusion de ceci va de soi-même.
REVUE DE PARIS. 77
I.
UN JUGE.
LE CHŒUR.
0 justice! ô justice sainte et sacrée! magnifique reflet de la
Divinité ! quel est celui qui ne tremblera pas d'effroi en abordant
ton sanctuaire? quel est celui qui comprendra dans toute son
immensité la redoutable mission qu'il accepte, en osant t'inter-
ptéler? quel est celui qui sans terreur viendra dire aux hommes
assemblés : Ecoutez-moi... ceci est la vérité!
Et pourtant, ô justice sainte et sacrée ! les hommes austères
majestueusement assis ù ton suprême et terrible tribunal, doi-
vent être sages... parmi les plus sages, éclairés parmi les plus
éclairés ! Ils doivent imprimer à leur vie privée le caractère re-
ligieux et pur de leur mission solennelle, et de même que leur
imposant costume ne ressemble en rien à celui des autres hom-
mes, de même aussi leur existence solitaire et recueillie ne doit
ressembler en rien à l'existence frivole et joveuse des autres
hommes !
r>E voix.
Mon père, je" sens dans mon âme une incurable tristesse ! les
plaisirs de mon âge me sont indifférents; souvent le soir, ô mon
père, dans notre solitude, je vous ai vu pensif, le front chargé
de soucis, méditer et méditer encore sur de longues pages, et
vous disiez en levant les yeux au ciel avec une douloureuse an-
goisse : Homme! je dois juger les autres hommes! mon Dieu,
éclaire-moi d'un de tes divins rayons!
UNE AUTRE VOIX.
Mon fils mon devoir est si formidable, que mon âme est
toujours inquiète, mon sommeil toujours agité; en vain ma vie
estpure et sainte; en vain je me recueille dansl'isolement; en vain
je fuis les vaines joies du monde ces mots, homme tu dois
jwjcr tes autres hommes, m'épouvantent chaque jour, car c'est
l;t une bien effrayante mission, ô mon fils!
— El pourtant malgré l'amertume où je vous vois, ù mon père.
78 REVUE DE PARIS.
malgré vos longues nuits passées en réflexions dévorantes, mal-
gré la mélancolique retraite ou vous vivez loin de tous, je me
croirais béni de Dieu, ô mon père, si un jour je vous semblais
digne de juger aussi les hommes !
-Pauvre et ambitieux enfant ! sais-tu ce que lu demandes .
sais-tu les continuelles épreuves que tu devras subir? les priva-
tions que tu devras supporter, sais-tu qu'il te faudra renoncer à
tons les plaisirs du monde? sais-tu que l'homme place si haut
parmi ses semblables, ses semblables qu'il doit rencontrer au
jour du malheur, devant son tribunal redouté ; sais-tu que
celui là ne doit jamais être vu parmi leurs enivrements, car si
raccusé que demain je dois condamner ou absoudre, allait re-
connaître sous la toge magistrale celui qu'il coudoyait hier dans
le tumulte d'une fête ? que penserait-il, en me voyant si grave
sur mon siège alors qu'il ma vu emporté, si frivole dans un
joyeux tourbillon ? il penserait qu'à l'heure dite, je revêts avec
ma toge, un caractère faux et factice.
- Comme vous, ô mon père ! je m'abstiendrai de ces joies
bruyantes. Je vous le dis, les paisibles jeux de mon âge m attris-
tent • je préfère songer en silence, à l'ombre de nos grands ar-
bres, à tout ce qu'ily a de grand et de saint dans la mission que
vous remplissez si vertueusement.
- Sais-tu encore, ô mon fils ! qu'il te faudra peut-être redou-
ter ou fuir jusqu'aux tendres épanchements de l'amitié, de peur
que cette douce influence n'amollisse la froide et inexorable im-
partialité de ton jugement, hélas ! ne me vois-tu pas pour cela
presque solitaire ? ,
- Je vous le dis, ô mon père! l'isolement plaît a mon came,
qu'ai-ie besoin d'autre ami que vous, ô mon père?...
- Sais-tu encore, mon fils, qu'il te faudra vivre de notre mo-
deste patrimoine, car notre sacerdoce est de ceux qui ne doivent
nas èlre rémunérés ici-bas.
' _ Comme vous, ô mon père ! je vivrai eonlent du peu que
T» mon fils, qu'il te faudra de nouveau pâlir sur de
Iristes et bien arides enseignements, et consumer ainsi, dans
lie laborieuses veilles, les" fraîches et florissantes années de ta
* -^nouvel avenir de travail me plaît et m'intéresse, car il
RESTE DB PARIS- 79
peul me mener si mis m'en trouve! digne, an terme <|ii<- je son-
haile si ardemment, ù mon père ! ■
_Hest vrai, mon file, que lu es laborieux, grave et penaf, .1
est mit» le germe des plus sévères et des plus rares vertu,
es en toi Je sais que les uobles aspirations de la jeune âme s
, re et si radieuse t'emportent vers cette souveraine miss o a
mais hélas ! mon entant, songe bien que celui qm .i* juger •»
semblables n'aura jamais la satisfaction M £ -J»**
de savoir qu'il ajustement jugé ! toujours un doute effiajanl. o
« fi™ toujours craindre que notre raison, obscurcie, par un
"fluence humaine, n'ait peut-être pas su distinguer le juste de
"S" ait confondu le coupable et l'innocent ! O mon enfant
m 11! cela n'esl-il pas bien affren.de penser enfin, q„ a
tour de l'éternité seulement..... la voix de Dieu nous dira s, le
ineement nue nous avons porté est selon la vente .
J Sto m on pire, vous m'épouvantez !... Je le sens aux cram s
oui m'agite. • je ne suis pas encore à la hauteur de celte WM-
Uo K solennelle -Je vais m'épurer davantage, e unjo r
peut-être, un jour! me trouverei-vou. digne d'aspirer humble-
nient à ce divin sacerdoce.
LE CHOEIR.
O justice' ô justice sainte et sacrée, magnifique reflet de la
Divinité 'quel st celui qui ne tremble pas d'effroi en abordant
,cn c. e quel est celui qui comprendra dans toute son
n men'i é a terrible mission qu'il accepte, en osant t interpo-
ler' quel est celui qui, sans terreur, viendra dire aux hommes
assemblés : Écoutez-moi, ceci est la vente .'..'
UN JUGE.
COMÉDIE.
PERSONNAGES.
ACTE 1er.
M. DE CLERVILLE. conseiller d'une cour de justice
M-« DE CLERVILLE, sa femme.
ÉPAMINONDAS DE CLERVILLE, leur fils, d'abord étudiant en
droit, puis juge, puis conseiller.
MARCELINE, femme de charge.
ACTE II.
MUeFANNY LELOUP, figurante d'un petit théâtre.
SIMONNE AU, ami d'Ëpaminondas.
M. DE BLÉNAC, colonel en retraite.
Un Président de Tribunal.
Ln Avocat.
Gardes Municipaux, etc., etc.
ACTE III.
M™ GRASSET.
BfBeGEBMEUlL.
Le Ministre.
(La scène se passe à Paris. )
REVUE DE PARIS. 81
ACTE PREMIER.
SCÈNE PREMIÈRE.
Un salon moderne.— Il est quatre heures.
M. ET MADAME DE CLERVILLE.
m. de ci.erville. à madame de Clerxille qui entre.
Eh bien ! madame?
MADAME DE CLERVILLE, avec un soupir.
Eh bien ! mon ami. vous aviez raison, Épaminondas esl rentré
hier à minuit!
m. oe clermli.e, éclatant.
C'est un monstre !
madame de clerville, timidement.
Mon ami, peut-être sera-t-il resté beaucoup plus lard que
d'habitude chez son répétiteur de droit, afin de travailler à ses
examens.
m. de clerville.
Oui! va-t'en voir s'ils viennent... chez son répétiteur de
droit !...U faut en vérité que vous soyez aussi aveuglée que vous
l'êtes, pour croire à cela ; je parie qu'en sortant, il aura été dans
quelque café, dans quelque estaminet, avec son garnement de
M. Simonneau.
madame de clerville. effrayée.
Epaminondas dans un café ! dans un estaminet?
M. DE CLERVILLE.
Et pourquoi pas? Je vous dis que ce sera encore ce mauvais
sujet de M. Simonneau, qui l'aura entraîné là pour boire du
punch ! fumer... que sais-je?
madame de CLERVILLE Joignant les mains arec terreur.
Fumer dans une pipe ! notre Épaminondas... élevé comme
nous l'avons élevé... Ah ! mon ami, c'est impossible !
M. DE CLERVILLE.
Je vous dis qu'il en esl capable, moi ; vous ne connaissez pas
le caractère impérieux et opiniâtre de cet enfanl-là. Joignez à
82 REVUE DE PARIS.
cela la détestable influence de ce misérable Simonneau sur lui...
Vous verrez qu'il le perdra... son avenir m'épouvante!
MADAME DE C 1ER VILLE.
Mais aussi, ne vous exagérez-vous pas l'influence de M. Simon-
neau sur Épaminondas ? Ils sont du même âge, camarades de
collège ; M. Simonneau est bien né, sa famille honorable; quel
mal voyez-vous à ce que Épaminondas aille avec lui?
M. DE CLERVILLE.
Le mal? le mal ?... vous voilà toujours à voir tout en beau.
Quand je vous dis que ce Simonneau est un vaurien, qui, sous
prétexte d'étudier la peinture, passe sa journée à ne rien faire, et
à manger l'argent que ses parents lui envoient de leur province!
C'est lui, je vous le répèle, madame, qui dérange mon fils, qui
lui met cent balivernes dans la tête, et, j'en suis sûr, lâche de le
dégoûter de la carrière de la magistrature. Mais il aura beau
faire, il sera magistra, eorbleu ! ou il dira pourquoi !
MADAME DE CLERVILLE.
Mais aussi , mon ami, peut-être Épaminondas n'a-t-il pas la
vocation ; et puis à son âge, à dix-sept ans, que voulez-vous?
la magistrature doit sembler une chose bien grave.... bien sé-
vère.
M. DE CLERVILLE.
La vocation? qu'est-ce que cela signifie, la vocation? Y a-t-il
besoin de vocation pour faire son droit, prendre ses degrés,
devenir substitut, procureur du roi, juge, et peut-être conseiller
à 12,000 francs inamovibles? Mais en vérité, madame, vous êtes
folle avec votre vocation ; est-ce que j'avais plus que lui la vo-
cation, moi ? cela m'a-t-il empêché d'arriver? Et d'ailleurs n'a-t-il
pas été élevé là-dedans? n'est-il pas enfant de la balle, comme
on dit? est-ce qu'il ne voit pas sans cesse chez moi des magis-
trats? Qu'y a-t-il donc là de si effrayant? Est-ce qu'il n'y a pas
parmi nous devrais boule-en-train? est-ce qu'on doit être triste
comme un bonnet de nuit, parce qu'on est juge? Et pourvu que
notre vie publique soit convenable, personne n'a lien à voir
dans notre vie privée : seulement il y a certains dehors à garder,
et on' peut bien, ce me semble, faire ce sacrifice-là, à l'espoir
dune aussi belle position! 12,000 francs d'appointements ina-
movibles, bien positivement inamovibles ; où trouvez-vous un
tel avantage? Et dans cette vie, ii faut avant tout songer au
RENIE bE PARIS. 83
solide; aussi, avec cet avenir et la fortune que nous lui laisse-
rons, il pourra faire un superbe mariage. Voilà à quoi vous ne
songez jamais.
MADAME DE CLERVILLE.
Vous avez raison, mon ami; mais sans vouloir excuser Épa-
minondas, il a les goûts de son âge : iî est gai, il n'a ni sérieux,
ni gravité dans le caractère, et pour une profession aussi
austère... il me parait bien étourdi.
31. DE CLERV1LLE.
Mais enfin puisqu'on ne peut le changer... n'est-ce pas? il
faut bien le prendre comme il est.
madame de clerville. hésitant et avec timidité.
Mais puisqu'on ne peut changer son naturel, ne pourrait-on
pas, au moins... changer sa carrière?
m. de ci.erville. avec une effroyable explosion.
Changer sa carrière, madame... changer sa carrière !... Ah !
ça. y pensez-vous? Et qu'en ferai-je. s'il vous plaît? Où trouve-
rai-je ailleurs toutes les facilités que j'ai pour le pousser là-
dedans? Est-ce que mes amis, mes protecteurs, ne sont pas
dans la magistrature? Est-ce que sa ligne n'est pas ainsi toute
tracée ?... Changer sa carrière, mais c'est absurde. Après tout,
voilà ce qui arrive : suez sang et eau pour assurer l'avenir de
vos enfants... el ils prennent justement tout au rebours...
Changer sa carrière... Et c'est vous, vous, sa mère ! qui l'enlre-
lenez peut-être dans ces idées-là !
MADAME DE CLERVILLE.
Mon ami, le pensez-vous, le pouvez-vous penser ?
M. DE CLERVILLE.
Ce que je pense, madame, c'est que je n'aurai pas travaillé
quarante années de ma vie. cultivé des connaissances précieuses,
entretenu mes amis de mes projets sur mon fils, pour voir un
beau jour tout cel3 s'en aller à vau-l'eau. Mon fils sera dans la
magistrature, entendez-vous ! et ce n'est pas sa carrière qui
changera : mais, corbleu! ce sera son naturel, ou il dira pour-
quoi.
84 HEVLE DE PARIS.
SCÈNE II.
{Entre Marcelline^ vieille femme de charge. )
M. DE CÏ.ERYILLE.
Marcelline, pourquoi m'avez-vous caché que mon fils était
rentré hier à minuit?
MARCELLINE.
Ah! mon Dieu, monsieur, il ne lui est rien arrivé, allez, à ce
pauvre cher enfant! M. Simonneau Ta accompagné jusqu'à la
porte, et...
m. de clervii.le, avec impatience.
Encore ce M. Simonneau ! mais je retrouverai donc partout
cet homme-là?
MARCELLINE.
Ah ! c'est là un jeune homme jovial et aimahle, et qui a de
l'esprit plus gros que lui. Figurez-vous, monsieur, qu'hier en
revenant avec Épaminondas, il a ahoyé à la porte, mais si na-
turellement, que j'ai cru que c'était un vrai chien. Ah! mon
Dieu, le drôle de corps que ça fait !
m. de clerville, gravement.
Marcelline, quoiqu'il y ait quarante ans que vous êtes à mon
service, je vous chasserai de chez moi la première fois qu'il vous
arrivera de me cacher à quelle heure rentre mon fils, et de
soutenir ainsi ses débordements.
MARCELLINE.
Mais, monsieur, il était avec M. Simonneau, et d'ailleurs il
Va vous répondre lui-même, car il vient de rentrer avec ses
gros livres sous le bras, le pauvre Chérubin.
m. de clerville. avec une colère concentrée.
Ah! il vient de rentrer.
marcelline.
Oui, monsieur, et jamais il n'a été plus gai, il chante comme
un pinson.
m. de clerville.
Ah ! il chante ; eh bien ! dites-lui de monter et de venir me
trouver. {A sa femme. ) Madame, laissez-moi seul avec lui.
MADAME DE CLERVILLE.
Mon ami, ne vous emportez pas; ne le grondez pas trop !
REVUE DE PARIS. 83
Prenez-le par la douceur, vous savez que c'est le meilleur moyeu
d'eu faire quelque chose.
H. DE C LEE VILLE.
Je sais ce que j'ai à faire, madame.
MARCELLINE.
Ah! tenez, monsieur, le voici : l'entendez-vous comme il
chante ?
(On entend une voix chanter : « Il faut rire, Il faut boire à
l'hospitalité. » Sur un signe impérieux de M. de Clcriillc.
madame de Clerville et Marcclline sortent.)
m. DE CLERVILLE, seul.
A nous deux maintenant, monsieur il faut rire.
SCÈNE III.
(Entre Epaminondas. — Il a dix-huit ans, mais l'air
encore fort écolier.)
m. de clerville s'assied gravement dans son fauteuil, et
regarde un instant son fils en. silence.
A quelle heure, monsieur, êtes-vous rentré hier soir?
Epaminondas.
Je suis rentré en sortant de chez mon répétiteur de droit ; il
devait être à peu près dix heures.
M. DEXLERVILLE.
Vraiment... Il devait être à peu près dix heures... (Il le re-
garde fixement.) Vous êtes sûr de cela?
EPAMINONDAS.
Je ne puis pas en être sûr à la minute, car je ne suis pas une
horloge, non plus ! Mais qu'est-ce que lu as donc à me regarder
comme ça? Je dis qu'il était dix heures, c'est qu'il était dix heures,
si. de clerville, éclatant.
Vous êtes un imposteur !... il était minuit, monsieur! minuit
passé... Qu'avez-nous fait jusqu'à cette heure, répondez?
EPAMINONDAS.
Mais puisque je vous dis que je suis rentré à dix heures, en
sortant de chez mon répétiteur de droit.
K; de clerville.
Je vous dis que vous mentez impudemment; nous êtes rentré
1 8
86 ' REVUE DE PARIS.
à minuit, monsieur, avec ce garnement de M. Simonneau qui
vous perdra.
ÉPAMINONDAS.
Simonneau n'est pas un garnement, il a beaucoup de talent
pour la peinture, sa famille est riche, et...
M. DE CLERVILLE.
Il ne s'agit pas de la famille de M. Simonneau, mais de vous,
monsieur, qui vous permettez de rentrer à des heures indues,
et de ce vaurien, qui nous encourage dans votre paresse et votre
dissipation.
EPAJII^O^DAS.
Au contraire, il me donne de très-bons conseils.
M. DE CLERVILLE.
Oui... ils sont beaux ses conseils ; je vous le répète, c'est lui
qui vous met en tète mille balivernes.
Epaj1i;>o:sdas.
Aussi vous lui en voulez toujours, parce qu'il m'a mené une
fois au manège avec lui.
M. DE CLERVILLE.
Au manège!... au manège !... et qu'alliez-vous faire au ma-
nège, monsieur ! Est-ce au manège que vous prendrez vos
grades ?
épam:so:n'das.
Quel mal y a-t-il à ce que je monte à cheval !
M. DE CLERVILLE.
Monter à cheval! est-ce qu'un magistrat monte à cheval?
est-ce que j'ai monté à cheval de ma vie?... Montrez-vous donc
tout de suite à l'école de droit en cravache et en éperons ! A che-
val !... et c'est ainsi que vous pensez vous distinguer dans la
carrière que vous voulez embrasser... n'est-ce pas ?
ÉPAÎIIVOXDAS.
Tiens... Vous savez bien que ce n'est pas moi qui l'ai embras-
sée cette carrière!
M. DE CLERVILLE.
Comment ce n'est pas vous ? vous le regrettez peut-être main-
tenant?
ÉPAMINONDAS.
Je ne dis pas cela... mais enfin j'aurais tout autant aimé en-
REVUE DE PARIS. 87
(rer dans la diplomatie comme «le Verneu.il ou être artiste comme
Simonneau.
■. DE CLER VILLE.
Diplomate !... artiste !... ah ça! mais vous êtes fou! est-ce
que vous avez le nom et la fortune de If. de Verneuil pour être
diplomate? Est-ce que vous avez la moindre disposition pour
être artiste? un bel exemple que vous me citez là, votre Simon-
neau, un mangetout ! un vaurien!
ÉP&MIRONDAS.
Vous attaquez toujours Simonneau parce qu'il n'est pas là
pour se défendre.
H. DE CLERVILLE.
Taisez-vous, monsieur, et ne faites pas l'impertinent.*. Songez
plutôt à mériter votre pardon... Ingrat que vous êtes...
ÉPAMiriOïlDAS.
Ingrat... ingrat...
M DE CLERVILLE.
Certainement oui, ingrat! ingratissime !... n'avez-vous pas,
grâce à moi, à mes travaux, à mes amis, un avenir magnifique ?
qui ferait l'envie de tout le monde? ZSe pouvez-vous pas arriver
un jour à être juge, puis conseiller à une cour souveraine, avec
10 ou lo,000 fr. d'appointements inamovibles... traitement su-
périeur à celui d'un lieutenant général, sur lequel vous avez
même le pas dans les cérémonies, sans compter l'avantage de
juger les autres, ce qui vous donne toujours une grande consi-
dération, un grand relief, et vous met à même de cultiver les
belles connaissances qui viennent vous solliciter et nue vous
pouvez obliger? Mais non, rien ne vous plaît j vous n'avez pas
le moindre amour-propre, pas la moindre vanité : vraiment
c'est à se désespérer pour votre avenir !
ÉP.O11N0XDAS.
Ah oui! de l'amour-propre !... Ayez clone de l'amour-propre
avec un bonnet carré, une bêle de robe noire comme un pro-
fesseur, et un rabat comme un pr<
M. DE CLERVILLE, )W pOUidill crOÙV CC CJU 'il Vtlll'iul.
(Hé bêle de robe noire! un rabat comme un prêtre .'... voilà
autre chose maintenant, il est habillé comme un prêtre !
88 REVUE DE PARIS.
ÉPAMIfîONDAS.
Ne pouvoir pas seulement porter des habits de couleurs
claires.
M. DE CLERVILLE.
Allons... des couleurs claires à présent !
épamikoUdas.
C'est vrai aussi, être toujours vêtu de noir comme un croque-
mort ! et puis vous ne voulez pas seulement me permettre de
porter des bottes !
H. PE CLERVILLE.
Des bottes! non, monsieur!... la botte a un air cavalier et
impertinent qui ne sied pas à un magistrat! et tant que je
vivrai du moins... vous n'en porterez pas. ( Arec une dignité
triste.) Après ma mort, monsieur... après ma mort vous serez
libre.
ÊPAHiR07iDAS,/7eti touché de cette funèbre réflexion.
Ah mon Dieu... mon Dieu ! Je vous demande un peu ce que
ça fait qu'on porte des bottes ou non... mais c'était bon autre-
fois ces préjugés-là !
M. DE CLERVILLE.
C'était bon autrefois... c'est-à-dire qu'autrefois on n'avait pas
le sens commun, n'est-ce pas, monsieur ! Taisez-vous... vous
êtes un novateur... un révolutionnaire, car je soupçonne fort
ce M. Simonneau d'être un fieffé jacobin.
ÉP&HlROlfBAS.
Tous me grondez toujours, aussi.
H. DE CLERVILLE.
Je vous gronde, parce que vous le méritez, ingrat que vous
êtes !
ÉPAMIXONDAS.
Eh non ! je ne le. mérite pas. car c'est ennuyeux à la fin.
Ou'est-ce que ça me fait à moi, après tout, d'être magistrat...
ça m'est bien égal de juger les autres !... Avec ça que c'est bien
régalant, toujours entendre parler de voleurs et d'assassins, et
ne pouvoir pas seulement se déguiser au carnaval !
3i. DECLEm ille. avec épouvante.
Se déguiser au carnaval... Encore une idée de ce monsieur
Simonneau... j'en suis sûr ! Ah ! le malheureux !
REVIT. DE PARIS, «9
tPAMIflONDAS, OUtrê.
Eh bien oui! Simonncau est mon ami. Je le regarde comme
mon frère, je ne puis pas en entendre dire du mal, et si on me
tourmente, je m'engage! voilà ce qu'on y gagnera.
M. DE CLERVILLE.
Ah! vous parlez de vous engager ! eh bien ! c'est moi... mau-
vais sujet, qui vous engagerai ! qui vous ferai manger de la
vache enragée ! et si vous ne marchez pas droit, je vous ferai
mousse, enlendez-vous! mousse sur un vaisseau.
ÉPAano\D\s.
Eh bien ! j'aime autant être mousse sur un vaisseau, que de
passer toute ma jeunesse, toute ma vie dans un état aussi as-
sommant que celui déjuge.
M. DE CLERVILLE. Stupéfait.
Un état aussi ass... (il n'ose prononcer le mot)... Vous
êtes un mauvais fils... sortez de ma présence.
ÉPAMIXONDAS.
Eh bien ! je sors, mais je vous déclare que je déteste la car-
rière que vous voulez que j'embrasse... Oui, je la déteste, je
l'abhorre! et je ne souffrirai jamais qu'on dise du mal de
Simonneau, parce que c'est entre nous deux à la vie et à la
mort.
{Ëpaminondas sort furieux, et M. de Clervillc reste absorbé
dans ses douloureuses pensées.)
LE CDOELR.
0 justice sainte et sacrée, magnifique reflet de la Divinité !
quel est celui qui ne tremblera pas d'effroi en abordant ton
sanctuaire? quel est celui qui comprendra dans toute son im-
mensité la terrible mission qu'il accepte en osant l'interpréter .
quel est celui qui sans terreur viendra dire aux hommes assem-
blés ; Écoutez-moi, ceciest la vérité.
90 REVUE DE PARIS.
ACTE IL
LE CHOEUR.
UNE VOIX.
Mon fils, votre front est sombre et soucieux ? vous êtes pour-
tant arrivé au terme de vos vœux. Il y a cinq ans vous me di-
siez : a Je me croirais béni du ciel, si un jour je pouvais comme
» vous, ô mon père, être digne de la sainte et souveraine mission
» de proclamer l'innocence et de punir le crime, n Celte mission,
vous la remplissez, ô mon fils! qu'avez-vous, qu'avez-vous?
épanchez vos chagrins dans mon sein.
UNE AUTRE VOIX.
O mon père ! mon âme est triste et désolée, que n'ai-je suivi
vos conseils ? chaque jour je vois de plus en plus combien est
formidable notre mission , et combien peu , hélas ! j'en suis
digne? En vain j'ai renoncé aux joies du monde ; en vain ma
vie privée est pure de toute souillure 5 en vain je passe comme
vous de longues nuits à méditer sur les terribles questions dont
je dois souverainement décider. Hélas ! l'immense pouvoir, dont
je suis revêtu, m'effraie malgré moi, je suis toujours épouvanté
quand je songe que je puis confondre le mensonge et la vérité,
et je dis comme vous : Seigneur, Seigneur, au milieu de ces
ténèbres, éclairez-moi d'un de vos rayons.
LE CHOEUR.
O justice, ô justice sainte et sacrée ! si celui qui doit absoudre
ou condamner ses semblables ne les dominait pas de toutes les
fortes et sereines vertus d'une vie exemplaire , les innocents
ne lui diraient-ils pas : De quel droit nous absous-tu ? et
les coupables, de quel droit nous condamnes-tu? Si tu as
commis la faute, quelle est ton autorité pour flétrir la faute?
— Ne frémis-tu donc pas, 6 juge indigne ! lorsque tu t'écries:
honte et châtiment au prévaricateur, alors que toi-même tu es
prévaricateur ! — honte et châtiment à l'adultère, alors que toi-
même tu es adultère î — honte et châtiment aux passions mau-
vaises, alors que toi-même tu es sous le joug des passions mau-
vaises!... R'enlends-lu pas las ^coupables te dire : — Allons,
allons, notre complice, quitte ton trône magistral et viens
REVUE !>E PARIS. i)l
l'asseoir sur la sellette de l'infamie avec nous autres criminels !
0 justice sainte et sacrée ! quel est celui qui ne tremblera pas
d'effroi en abordant ton sanctuaire ! etc.
SCÈNE PREMIÈRE.
La scène se passe chez Épaminondas de Clerville. — lia
trente-deux ans.— Il est procureur du roi. — A Vètourde-
rie de la première jeunesse succède l'air fat et rengorgé.
—Puis la gravité roide et la morgue magistrale qu'il est
obligé de vêtir lui donnent un air faux et guindé. — Sa
chambre à coucher est meublée d'acajou.- Pendules et
vases d'albâtre remplis de fleurs artificielles.— Dans des
cadres on voit une Lédaet une Danaè .—Sur une console
une Vénus callipige en plâtre et plusieurs charges de
Dantan.-Il est dix heures du matin. — Épaminondas.
vêtu d'une robe de chambre à ramages, est gracieusement
assis par terre sur un coussin aux pieds d'une assez
jolie fille de vingt ans,— mademoiselle Fanhjr Leloup, fi-
gurante d'un petit théâtre.— Elleest brune, vire et rieuse.
faïsny, après un moment de silence, et promenant une
main un peu grosse et un peu rouge dans les cheveux
blonds ardents d' Épaminondas.
Mon dieu ! mon dieu ! que je ris donc quelquefois-toute seule,
quand je pense que lu es comme qui dirait un juge !
ÉPAMINONDAS.
Comment?...
FANNY.
Oui, enfin, que tu es là en robe noire et en bonnet carré, pour
faire d'une grosse voix de la morale aux autres?
ÉPAMINONDAS.
D'abord, ma charmante, je ne prends pas une grosse voix
pour cela; mais qu'est-ce qu'il y a d'extraordinaire à ce que je
parle au nom de la morale ?
FANNY.
Rien si lu veux ; mais moi je trouve ça drôle ?
ÊPAMItSONDAS, CIVCC UllC lUKOlce </' 1)11 pli ! l'cUCC.
Moi. ..je ne trouve pas...
92 REVUE DE PARIS.
FAH!SY.
Si enfin, c'est toujours drôle, que loi un vrai farceur quand
nous sommes ensemble, un chéri qui, quand il veuf, singe Arnal
à crever de rire, tu ailles tous les matins à onze heures prendre
un air grognon pour faire de la morale aux autres, et leur re-
procher, par exemple, des farces comme celle que tu as faites
cent fois avec ce grand scélérat de Simonneau quand tu étais
étudiant en droit!
ÉPÀMiNONDAS, se contenant f encore.
D'abord, ma charmante, si j'ai fait ce que vous appelez assez
vulgairement des farces, c'a été tout au plus et absolument
dans la vie intime ; et quant à mes fonctions publiques, une
fois pour toutes, rappelez-vous que je ne fais pas de morale en
mon nom; mais, ce qui est pardieu bien différent ! au nom de
la société ; c'est comme son organe que j'appelle la vindicte des
lois sur ceux qui troublent Tordre et le repos public.
F A If NT.
C'est possible... c'est peut-être dans la nature que ça soit
comme ça ; mais tu ne peux pas empêcher que je trouve ça
drôle, n'est-ce pas?
épamixoxdas, se levant avec dépit .
Enfin cela est ainsi ; on est homme après tout, et on ne
peut pas non plus se faire trappiste parce qu'on est dans la ma-
gistrature.
FAUST.
Trappiste!... moi, je voudrais te voir trappiste!... Ah! par
exemple, ce pauvre chéri ! trappiste... le plus souvent... les
trappistes, ce sont des curés qui ne mangent que des carottes
par punition de leurs fredaines, n'est-ce pas? et qui disent
toujours : Bière, il faut nourrir, comme emblème que les
hommes finissent toujours par aller dans la bière, n'est-ce
pas? Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! C'est ça qui doit être triste à la
longue !
épàminoxdas, avec mépris.
Ce que vous dites là est absurde et bêle à faire pitié.
FANA Y.
Écoute donc, moi je ne suis pas une savante; je repèle ce
qu'on m'a dit, c'est peut-être quelqu'un qui déleste les carotles
qui aura inventé ça. n'est-ce pas, da-das?
REVUE DE PARIS. 95
épaminotïdas, levant les épaules.
Je n'en sais rien ; mais voilà dix heures, il faut que j'aille au
palais. Prenez votre manteau, baissez bien votre voile, et passez
vite devant la loge du portier.
FAMIY.
Tu me renvoies déjà? Mais au fait, tu as raison, c'est ton
heure. {L'embrassant malgré lui.) Allons, allons, allez faire
juge t te, mon chéri ; allez mettre votre robe noire et votre bon-
net carré. Ah ! mon dieu, que nous avons donc ri avec ce grand
scélérat de Simonneau, quand pour la première fois nous
t'avons vu déguisé comme çà, et ce monstre de Simonneau qui.
au fond de la salle, te faisait des grimaces pour le faire rire !
Mais loi! ah bien oui ! fier comme Artaban, tu regardais en
l'air... sans cela, je suis sûre que lu n'aurais pas pu y tenir.
Ah ! mon dieu ! que tu étais donc drôle !
lpamino:sdas, en colère.
J'étais drôle... j'étais drôle! vous n'avez que ce mot-là à la
bouche... Eh bien ! après?
F ABU Y.
Allons, allons, ne vas-tu pas le fâcher maintenant, et me
brutaliser
ÉPAMI.NONDAS.
Non, je ne me fâche pas, mais c'est qu'aussi vous êtes tou-
jours à me parler de cela, à me dire que suis juge, que j'ai une
robe noire; je le sais bien, ce n'est pas la peine de me le répéter
sans cesse, car à la fin c'est insupportable, et il esl des conve-
vances qu'on doit respecter !
FANlfY.
Ah ! mon Dieu! voyez-vous ça, des convenances ! ne vas-tu
me faire aussi de la morale à moi ?
ÉPAMINONDAS.
Je ne vous ferai pas de morale, mais je vous dirai une bonne
fois pour toutes, que, puisque j'ai pu m'oublier assez pour Paire
connaissance avec vous, et continuer celle liaison par des rela-
tions coupables, il est de votre intérêt de ne pas ine devenir in-
supportable, parce que...
F&KNY.
Parce que?
04 REVUE DE PARIS.
ÉPA5HNONDAS.
Parce que je vous prierai de ne jamais remettre les pieds chez
moi.
FAMVY.
Ah! c'est une scène !... Bon ; nous allons joliment rire... car
tu vas être à croquer, tu vas ressembler comme deux gouttes
d'eau à Arnal dans L'Humoriste. Va... va... je l'écoute... {Elle
s'asseoit.) Me voilà aux premières.
ÉPA3IINO?îDAS.
Nous n'allons pas rire du tout, et je vous prierai de choisir
ailleurs vos comparaisons ; mais, puisque vous m'écoutez, ap-
prenez que si un jeune homme a des faiblesses, il faut au moins
qu'il ait le tact d'en choisir les objets dans une classe dont il ne
puisse pas rougir !
FANNY.
Dans la classe des femmes mariées, n'est-ce pas? c'est plus
moral...
ÉPAMIHONDAS.
Vous êtes une sotte.
FANJVV.
Et vous un sot! Tiens, voyez donc, après tout; qu'avez-
vous à me reprocher? Je figure aux Variétés ; c'est vrai; mais
le peu que j'y gagne me suffit, car un serin n'aurait pas de quoi
se soutenir avec ce que vous me donnez, vu que vous ne me
donnez rien du tout; quant à ça, ce n'est pas un reproche, car
vous êtes mon amant de cœur, mais ce n'est pas une raison
pour me traiter... comme vous me traitez... et puis vous ne
voulez jamais sortir avec moi! Depuis que nous sommes en-
semble, vous ne m'avez pas menée une seule fois au spectacle...
pour toute partie fine, vous me dites d'aller vous écouter à
l'audience : comme c'est régalant. La première fois j'ai ri,
parce que ça me paraissait farce ; mais après, ça devient joli-
ment embêtant, ma parole d'honneur.
épamixonuas, fronçant les sourcils.
En vérité! il sied bien à une créature de votre espèce de...
fapïny, V interrompant par nn soufflet.
Une créature! Voilà ce que vous méritez, manant que vous
êtes !
REVUE DE PAKiS. 95
épamixoxdas, furieux.
Si je m'en croyais !
FAXNY.
Allons, bien... il ne vous manque plus que cela. Battez les
femmes à cette heure ! Monstre! vous ne me reverrez de votre
vie !
fePAMIÏlONDAS.
Allez aux cinq cent mille diables, et ne revenez plus !
iahhy, avec gravité.
Vous ne me reverrez plus non plus ! Mais je me vengerai!
car vous êtes un scélérat et je ne sais pas où vous finirez
Elle sort.
ÉPAMIVONDAS.SeM/f.
Elle m'a donné un soufflet; mais c'est égal, personne ne l'a
l'a vu et m'en voilà débarrassé, c'est bien heureux! Mon Dieu,
depuis deux mois quel supplice ! Et dire que j'étais assez faible
pour la supporter !
Entre Simonneau. Trente-cinq ans, —moustaches et barbe
épaisse; — il a un cigarre à la bouche, sou chapeau posé
de côté , et ses mains dans les poches de son large panta-
lon. — La porte est restée ouverte. — Épaminontfas est
absorbé, Simonneau entre sur la pointe des pieds, s'ap-
proche de V oreille de son ami, et, sans être aperçu,
pousse un cri effroyable ; Épaminondas fait un bond de
frayeur et se retourne.
siMOX^EAU, d'une roix de basse-taille.
Bonjour, magistrat !
épvmixodas. se remettant de son effroi.
Tu peux le vanter de m'avoir fait joliment peur !
simo.vneai .
Nous rêvons à nos amourrrrrs. à ce qu'il paraît, car je viens
de voir Fanny qui sortait de chez toi, comme si le diable rem-
portait ; je n'ai pas pu lui dire un mot ; qu'est-ce qu'il y a donc?
de la brouille dans le ménage?
ÉPAMIXOXDAS.
Il y a, mon cher, que je viens de lui faire une scène, de la
mettre à la porte, et que je suis ravi d'en être débarrassé. Voilà
ce qu'il y a.
m REVUE DE PARIS.
SIMONNEAU.
Eh bien ! lu as fort; vois-fu, c'était une bonne fille, rieuse,
pas gênante, qui ne le coûtait pas un liard, et avant que d'en
retrouver une pareille...
ÉPAMiïïoflDAs, d'un air fat.
On peut pourtant, mon cher, trouver mieux... bien mieux...
beaucoup mieux... mais beaucoup, beaucoup mieux !
SIBOHWEAU.
Est-ce que vraiment tu te lancerais dans les femmes du monde?
Frends garde, magistrat ! prends garde, la femme du monde
est dure à cuire !... comme dit Fénelon.
ÉPA5IIXONDAS.
Écoute... entre nous une créature comme Fanny ne pouvait
plus me convenir, pour toutes sortes de raisons ; mais la meil-
leure de ces raisons est que je suis amoureux fou, mon cher,
je délire... en un mot. On peut te confier cela à toi... mon ami
d'enfance, j'en liens pour madame Grasset.
snio.v>EAU.
Madame Grasset ! la femme de l'ancien avoué, une grosse
blondasse qui a des yeux de poisson !
épami>o>das. piqué.
Une grosse blondasse, une grosse blondasse... on l'en donnera
de grosses blondasses comme ça !... Quelle femme, quel bon
genre! et surtout tante de mon ministre, mon cher... tante de
mon ministre, ce qui est un peu flatteur pour l'amour propre,
j'espère...
SUtOlfffKAUt
Et pour ton courage donc : magistrat, voilà un courage !
qu'est ce que le courage civil... le courage militaire... auprès de
celui-là... qu'on pourrait appeler... le courage Grasset...
ÉtAjnsoiWAS, haussant les épaules.
Il est impossible de causer sérieusement avec toi.
SI510XNE.U '.
Eli bien ! sérieusement cette, femme-là sera pour toi à la fois
fois une mère et une maîtresse, c'est bon.., mais c'est rare.
ÉPAMIXOXDAS.
Parbleu ! je sais bien qu'elle n'a pas quinze ans.
REVUE DE PARIS. 97
BiBomnuD.
Comment elle n'a pas quinze ans ! mais elle les a plutôt trois
fois qu'une... au contraire.
ÉPAMISOSDAS.
C'est justement parce que c'est une femme d'un âge mur qu'on
la dit très-influente sur son neveu, et pour parvenir.- vois-tu.
mon cher, il n'y a que les femmes... et une femme qui peut
vous protéger... n'a pas d'âge.
SnOlfffEMT.
Tiens... tiens... tiens... je comprends... Voyez-vous le finaud...
Avec ton petit air bonasse... tu ne t'endors, pas toi !
épamivonda?. secouant la tète avec fatuité.
.Mais non... mais non...
simoitftfiAu.
C'est quec'est très-bien calculé... la tante d'un ministre. Ton
chemin est sûr... et où en es-tu?
ÉPAnnroNDAS.
Au mieux... mon cher... Quand je suis là. elle est toujours à
dire à son mari, mon Dieu, mon Dieu . comme...
(Entre le portier.)
LE PORTIER.
Monsieur, voilà un monsieur en cabriolet bourgeois, il a l'air
très-brusque, et demande s'il peut vous voir... Voilà sa carte.
simosseau. prenant la carte.
M. le comte de Blenac. et au crayon... pour l'affaire Saint-
Pierre. Qu'est-ce que l'affaire Saint-Pierre?
ëpaminondas. avec impatience.
Allons! encore celte affaire... on ne peut pas être un moment
en repos... C'est insupportable. (Au portier.) Est-ce que vous
avez dit que j'y étais ?
LE PORTIER.
Oui, monsieur.
ÊtAMtROK&AS.
Vous n'en faites jamais d'autres. Ah! quel ennui! Allons voyons
puisque vous avez dit que j'y étais, il faut bien que je le reçoive :
laites monter ce monsieur dans mon cabinet. {Le portier sort.)
sinon ne au.
Veux tu que je le reçoive à la place? c'esl ça (pu serait force
1 y
98 REVUE DE PARIS.
ÉPA5imO?îDAS.
Ah! quel ennui! moi qui avais mille choses à te dire ! Je vou-
lais te demander d'emmener M.Grasset à Montmorency diman-
che, de monter une partie de garçons, et pour qu'il n'y ait pas
de soupçons, j'aurais dit que j'y serais allé avec vous, tandis
qu'au contraire, tu comprends, mon cher, au contraire...
SiaOSSEAU.
Voyez-vous le Don Juan *
ÉPA3II>OXDAS.
Pas mal trouvé, n'est-ce pas ? Ah ! si ce n'était cette maudile
robe! mais après tout il faut être juste aussi... J'ai un bel
avenir !
simoxneac.
C'est-à-dire que tuas un avenir superbe, avec la protection de
lou père, qui maintenant est aux anges de te voir en pleine car-
rière, toi qui avais l'air de n'y pas mordre. Aussi maintenant.
avec l'appui de madameGrasset. tu peux devenir conseiller à une
cour, et c'est inamovible ça, c'est du solide.... c'est aussi sûr
qu'une rente sur l'Étal. Ainsi pas de bêtises, reste-moi là-dedans;
mais pour revenir à tes amours, c'est dit, j'emmène l'ancien
avoué à Montmorency, il est bon vivant et aime à rire avec les
dames ; je lui monte donc une partie de garçons, et je commence
par lui décocher la grandeJusline, une ancienne danaïde de la
Porte-Saint-Martin .- ce n'est pas tout à fait une dame, si tu veux,
et ça date de loin, mais c'est juste ce qu'il faut pour Grasset; je
les mets sur deux ânes, je vous les lance au galop, je vous les
perds, et ils ne reviennent à Paris qu'à minuit. Compte sur moi.
Mais, dis donc, et ton monsieur de l'affaire Saint-Pierre, qui
t'attend ?
ÉPAMI XOKDAS.
J'ai bien le temps.
SIMONE AV.
Le fait est que si tu as le temps, il doit l'avoir aussi et n'a
rien à dire. Mais où en es-tu avec ta belle?
Ér.vïm'oxDAS.
Je te disais donc que devant son mari... {Le portier entre. )
ÉPAUINOXDAS.
Allons, qu'est-ce encore? On ne peut pas, ma parole d'honneur,
rester un moment tranquille ! Que voulez-vous ?
REVUE DU PARIS. N
le portier, remettant unecatte.
C'est ce monsieur : il vient de descendre à la loge me demander
si j'étais bien sûr que vous y étiez, et m'a donné encore sa carie
pour vous l'apporter.
ÉPAMINONDAS.
Est-ce qu'il croit que je suis à ses ordres, par exemple ? ( Au
portier.) Aussi c'est votre faute, vous ne pouvez pas dire que
je n'y suis pas ! Allons, allez lui dire que je viens. Ah! quel
ennui! Enfin. Simonneau. trouve-toi ce soir au Palais-Royal, à
la Rotonde, nous causerons de tout cela, et que le diable emporte
l'affaire Saint-Pierre.
S1MOVNEAU.
Allons, calmez-vous, calmez-vous, scélérat d'organe de Thé-
mis que vous êtes ! A ce soir à la Rotonde. (// sort.)
ÉPA5IIXONDAS.
A l'autre maintenant, mais qu'il ne croie pas m'influencer.
D'abord je trouve ses deux cartes coup sur coup fort imperti-
nentes, et puis je suis d'une humeur!... j'avais tant de choses à
dire à Simonneau! il faut aussi, ma parole d'honneur, que les
gens aient bien la rage des visites et des sollicitations pour
venir vous relancer ainsi. Voyons, habillons-nous, car je ne
veux pas recevoir ce monsieur en robe de chambre : voilà encore
un ennui du métier, toujours en tenue. Voyons, l'habit noir et
la figure idem. (Il s'habille.)
SCÈNE II.
La scène représente le cabinet de travail d'Épaminondas.
— Sur lt- bureau trois bustes en plâtre bronzé. — Au mi-
lieu celui du roi; de chaque côte ceux de Mathieu Mole
et de l'Hospital. — Gravures encadrées, représentant
Soc rate refusant les présents d'Artaxerce, etc., etc. —
M . de Blenac se promène avec impatience. — M. de Ble-
ttac a cinquante ans: co'onvlde cavalerie en retraite; l'air
violent, rude et mâle, véritable vieux soldat de l'empire.
M. DE ELEVAC.
Ah ça ! est ce que ce monsieur-là me prend pour un conscrit ?
voilà la seconde fois que je lui envoie ma carte, ça commence
100 REVUE DE PARTS.
à m'échauffer diablement les oreilles; est-ce qu'un grognard de
mon âge est taillé pour faire antichambre? Ah ! si ce n'était
mon pauvre Edouard .'...mais après tout, j'ai tort, je ne suis pas
le seul, ce monsieur a peut-être d'autres solliciteurs...
{Epaminondas entre, vêtu de noir, l'air grave et empesé. Il
fait signe à 31. de Blenac de s'asseoir.)
M. DE BLENAC.
C'est à monsieur de Clerville, procureur du roi, que j'ai l'hon-
neur de parler ?
EPAMINONDAS.
Oui, monsieur.
H. de blenac, lui remettant une lettre.
Voici, monsieur, une lettre de mon ami M. de Vertpuis, qui
a bien voulu me recommander à vous, et s'intéresse particuliè-
rement au jeune et infortuné Edouard de Saint-Pierre, mon pu-
pille, monsieur.
( Epaminondas salue, prend la lettre, et, tout en lisant, jette
un coup d'œil en dessous sur M. de Blenac, qui l'e.ra-
mine aussi avec attention.)
epaminondas, à part.
Cette figure brulale-là ne me revient pas du tout.
m. de blenac, à part.
Il a l'air faux comme un jeton.
epaminondas, ayant lu.
Dans touje autre occasion, je serai toujours heureux de pou-
voir être agréable à M. de Vertpuis ; mais vous le savez, mon-
sieur, la justice doit avoir son cours ; l'affaire du prévenu Saint-
Pierre est grave, fort grave ; il s'agit de coups et de blessures
ayant occasionné une incapacité de travail de plus de vingt
jours, et la malheureuse femme qui a été ainsi^maltraitée par le
prévenu Saint-Pierre, a failli mourir.
M. DE BLENAC, à £W£.
Le prévenu Saint-Pierre... entendre dire cela de mon pauvre
Edouard, sans pouvoir répondre !
Epaminondas.
En un mot, l'infortunée est à peine rétablie, monsieur.
M. DE BLENAC.
Ah ! morbleu! c'est bien dommage, une pareille drôlesseî
REVUE DE PARIS. 101
epaminondas, avec dignité.
Monsieur. . .
M. DE ELENAC.
Tenez, excusez la brusquerie de mon langage, monsieur, je
sais un vieux soldat, et le souvenir de cette misérable m'exaspère.
Le pauvre Edouard de Saint-Pierre est le fils d'un de mes an-
ciens camarades, qui est mort dans mes bras ; je suis son tuteur,
monsieur, et quoiqu'il soit emprisonné comme un criminel, jele
maintiens, moi. envers et contre tous, pour le plus noble, le plus
brave, le plus loyal garçon !
ÉPAMINON0AS.
La justice décidera, monsieur. {A part.) Décidément je n'aime
pas du tout cet homme- là. 11 devrait pourtant bien savoir à son
âge que les grognards sont passés de mode.
M. DE BLEHAC.
Mais c'est tout décidé pour les gens d'honneur, monsieur, ju-
gez-en : A dix-huit ans Edouard sort de l'école militaire, pos-
sédant quarante bonnesmille livres de rente ; leservice lui parait
trop rude, et après avoir été deux ans dans un régiment de cava-
lerie, il donne sa démission, et vit en bourgeois; comme tout joli
garçon de son âge, il commence par s'amuser de côté et d'autre,
et finit par s'amouracher d'une donzelle, fort jolie d'ailleurs,
et détestable actrice, dans je ne sais quel taudis de petit théâtre.
Saint-Pierre est aussi bon que généreux; il met cette fille sur un
excellent pied, mange à peu près deux ou trois mille louis avec
elle; mais au bout d'un an, voyant que tout cela n'allait ni à son
cœur ni à son esprit, qui sont des meilleurs, il se conduit en
gentilhomme, donne six mois de gages à cette créature, et lui
enjoint de ne jamais remettre les pieds chez lui.
ÉPAÎ1INONDAS.
C'est ce qu'il aurait dû faire plus tôt, monsieur ; de semblables
liens, aussi honteux que criminels, sont sévèrement réprouvés
par la morale publique.
m. de blenac, regardant Épaminondas.
Ah balh ! allons donc !
épaminondas, avec dignité.
Comment ah balh?
m. de iu en lc.
Ah ça ! voyons entre nous ; vous me direz qu'un jeune et joli
9.
102 REVUE DE PARIS.
garçon qui a de l'arg.mt à'dépenser, ne pont pas entretenir une
fille tant que ça lui convient, et quand ça ne lui convient plus la
fourrer a la porte i
ÉPAXIXOXDAS.
Je vous répète, monsieur, que la morale publique est blessée
de pareilles liaisons.
M. LE BLE.NAC.
Ah ça! que diable voulez-vous qu'il fasse alors? qu'il courtise
les femmes des autres ; et ne vaut-il pas mieux payer ces créa-
tures que de s'avilir au point d'être leur amant ?
épaiiixondas, blessé.
Monsieur, ces appréciations me semblent étrangères à la
cause ; je vous répète que la morale publique réprouve de pa-
reilles liaisons ; si la société est malheureusement ohligée de les
tolérer, elle ne doit du moins jamais les accepter comme conve-
nables ni même excusables.
M. DE ELEXAC.
Ah ça ! voyons, monsieur, parions franchement : je conçois
par exemple, qu'un prêtre, qu'un magistrat, qu'un homme
grave enfin, revêtu comme vous, je suppose, d'un caractère pu-
blic, ait de ces scrupules-là, rien de plus juste; c'est le point
d'honneur de votre condition, comme déjouer sa vie à pile ou
face est le point d'honneur de la nôtre; mais quand on est
jeune, riche et indépendant, je vous le demande un peu, que dia-
ble cela fait-il? qui a jamais dit que. ..
épaminoxdas, /' interrompant.
Ma conviction est formée à ce sujet, monsieur, vous ne pour-
riez la changer.
M. DE BLENAC
A la bonne heure, monsieur ; mais pour en revenir à mon mal-
heureux pupille, aussitôt que M. de Saint-Pierre eut mis cette
fiile à la porte, soit cupidité, soit amour, soit ces deux senti-
ments, car mon pauvre Edouard est assez joli garçon et assez
généreux pour les inspirer tous deux, la damnée créature se mit
à ses trousses et lui fit des scènes si violentes, enfin, dans les
rues et dans les endroits publics, qu'il fut obligé de s'adresser
à !a police pour le délivrer des poursuites de cette drôlesse;
enfin, pour y couper court plus sûrement, Saint-Pierre partit
pour l'Italie, et y resta deux ans; à son retour il n'entend plus
REVUE DE PARIS. 103
parler do la donzelle. et désirant fixer son avenir, il demande
en mariage une de ses cousines germaines, mademoiselle de
Verneuil, un ange de candeur el de bonté, qui, à celte heure,
est dans un état à fendre l'âme ; enfin tout s'accorde, tout s'ar-
range, lorsqu'un mois avant son mariage, comme Saint-Pierre,
sa fiancée et sa mère se promenaient sur les boulevarts, cette
infâme créature, qu'il croyait aux cinq cent mille diables, s'ap-
proche de Saint-Pierre, l'injurie, et prenant sans doute la pauvre
mademoiselle de Verneuil pour une rivale, ose l'insulter de la
façon la plus ignoble et porter la main sur elle... Mille tonner-
res ! monsieur, Edouard est, ainsi que moi, violent comme du
salpêtre 5 il lève sa canne.
ÉPAÎIIVONDAS.
El cette malheureuse tombant baignée dans son sang, reste
deux mois entiers malade de cette blessure qui a failli l'emporter.
M. DE ELENAC.
Ah ! corbleu ! ça aurait été là un beau malheur ! avouez-le!...
ÉPAMISOJiDAS.
C'est du moins un grand bonheur pour M. de Saint-Pierre,
monsieur, car il est déjà bien criminel... mais...
m. de bi.exac, l'interrompant brusquement.
Comment criminel? comment, une catin aura l'audace deve-
nir insulter en plein boulevart une jeune fille, un auge de vertu,
que j'ai à mon bras, osera lever la main sur elle, et je ne pour-
rai pas, et je ne devrai pas casser les reins à l'infâme, qui vien-
dra outrager une femme que je dois épouser ! Ah ! c'est un peu
trop fort !
ÉPA3II>'0>'DAS.
Monsieur, la loi... la justice eût vengé le prévenu Saint-Pierre;
il devait y avoir recours, et en attendre l'effet, au lieu de se
venger aussi brutalement lui-même. »
m. de blesac.
Comment morbleu, attendre ! Est-ce qu'aussitôt l'injure reçue,
on peut dire au sang qui vous bout dans les veines d'attendre ?
Je vous trouve encore bon là, attendre ! je voudrais bien vous y
voir...
ÉPAMIÏNONDAS.
Monsieur, votre amitié pour le prévenu Saint-Pierre vous em-
porte et vous excuse. Songez à qui vous parlez.
104 REVUE DE PARIS.
M. DE BLEXAC.
Vous avez raison, monsieur, pardon ; mais je plaide pour
ainsi dire la cause de mon enfant, et je sais d'ailleurs que je
parle à un galant homme,' à un jeune homme comme mon pau-
vre Edouard. Mais, monsieur, si la gravité de votre état vous met
au-dessus dépareilles faiblesses, vous pouvez du moins y com-
patir, et comprendre l'exaltation, la violence d'un sentiment
aussi respectable ; c'est à votre cœur que je m'adresse, mon-
sieur; voyons, entre nous, qu'eussiez- vous fait, à la p'ace de
mon pauvre Edouard, si vous aviez eu à votre bras celle qui al-
lait être bientôt votre femme, une parente avec laquelle vous
avez été élevé, la fille de la sœur de votre mère? tous les liens
réunis en elle, enfin?... et puis que vous ayez vu une ignoble
créature venir injurier cet ange., là, devant vous! Mortdieu !
vous me direz que vous auriez pu attendre, au lieu de la châtier
sur l'heure, de fouler aux pieds une telle infâme !
ÉPAÎIINOISDAS.
Monsieur, je suis l'organe de la morale publique, je ne dois
compte à personne de mes sentiments personnels ; quant à mon
caractère public, il m'impose le devoir de poursuivre le crime là
où je le trouve évident.
H. DE ELEXAC.
Mais enfin, qu'auriez- vous fait à la place de Saint-Pierre?
épauixoxdas, avec impatience.
Encore une fois, monsieur, il ne s'agit pas de moi ; il y a
dans le magistrat l'homme privé et l'homme public : l'homme
privé peut comprendre, excuser même un emportement, que
l'homme public doit punir et poursuivre.
M. DE BLENAC
Alors on a donc une conscience privée et une conscience pu-
blique, monsieur? Morbleu ! je suis trop brute pour comprendre
ces différences ; c'est, à mon avis, comme si vous me disiez qu'un
soldat ne doit être brave qu'en uniforme, et qu'il peut être
lâche en bourgeois.
ÉPAMIXOXDAS, piqué.
Je ne discuterai pas celte question, monsieur; tout ce que je
puis vous dire, c'est qu'il faut que la justice ait son cours, et
d'ailleurs la première faute, dans cette affaire, ne doit-elle pas
être reprochée au prévenu, qui, au lieu de chercher d'abord,
REVUE DE PARIS. It5
dans une union respectable et approuvée par les lois, un bon-
heur solide et durable, va non-seulement prodiguer l'or a ces
créatures effrontées qui vivent d'un lucre d'infamie, mais en-
core encourager leurs pareilles par l'appât du luxe honteux
qu'elles voient déployer à leurs complices.
M. DE BLENAC.
Ah ça! encore une fois, monsieur, pensez-vous que M. de
Saint-Pierre soit assez misérable pour jouer Tignoble rôle de...
épamino?jdas, se levant.
Je vous demande pardon, mais voici l'heure de l'audience...
Pour me résumer, quant à l'affaire du prévenu Saint-Pierre, je
vous dirai, monsieur, que ma conviction est formée à ce sujet,
puisque dans cette cause je remplis les fonctions du ministère
public, et que je poursuis l'accusation... Oui, monsieur, tout en
déplorant le sort de votre pupille, je ne puis m'empècher de
vous dire que, s'il n'avait pas d'abord encouragé le vice en ré-
munérant la corruption avec une aussi coupable générosité, ce
qui lui arrive ne lui serait pas arrivé ; au lieu de dissiper aussi
honteusement son or, que n'allait-il, monsieur, chercher à se-
courir de pauvres mères de famille aux prises avec le besoin...
alors les bénédictions des malheureux l'eussent récompensé...
Mais au lieu de cela, il a d'abord flétri, puis endurci son jeune
cœur jusqu'à la férocité, dans un précoce et honteux commerce
avec ces immondes créatures qui, presque "fières de leur turpi-
tude, parce que de jeunes dissipateurs les couvrent d'or, ont
secoué toute honte, ne rougissent plus de rien... et le front sans
pudeur... viennent..
(On entend en dehors du cabinet un bruit de roi.v. Le por-
tier crie ; Monsieur n'y est pas. — Une voix de femme
répond : Je sais bien qu'il y est. )
fiPAKinoiVBAS, interrompant sa période.
Qu'est-ce que cela ?
M. DE EI.EXAC
On se dispute je crois ?
106 REVUE DE PARIS.
SCÈNE III.
Les précédents. — FANNY LELOUP, suivie du portier. —
ÉPAMINONDAS rougit d'indig nation à la vue de la jeune
fille.
FANNY, au portier, en lui montrant Épaminondas.
Vous voyez bien qu'il y est, ce pauvre chéri, vieille bête que
vous êtes !
M. DE BLENAC, à part.
Ah ! parbleu! voici du nouveau.
épaminondas, avec dignité et cachant mal son embarras,
fait des signes à Fanny.
Que voulez-vous ici, madame? vous vous méprenez, sans
don le?
LE PORTIER.
Là... j'en étais bien sûr; j'avais beau dire à mamzelle que
monsieur n'y était pas, elle m'a répondu que puisqu'elle venait
de chez monsieur, elle savait bien qu'il y était.
épaminondas, furieux.
Sorlez ! ( Le portier sort. )
FANNY.
Tiens, mon da-das chéri, j'ai eu tort, j'ai été une petite folle,
je t'ai donné un soufflet, je viens t'en demander pardon... ne
refuse pas ta Nini... embrassons-nous, et n'y pensons plus...
épaminondas, la repoussant et s'adressant à M. de Blenac.
Monsieur, je suis aux regrets de celte méprise. (Il fait des
signes à Fanny.) Encore une fois, madame se méprend sans
doute.
fanny, étonnée, regardant Épaminondas.
Qu'est-ce que tu as donc à me clignoter comme ça de tes beaux
yeux chéris? (Elle montre M. Blenac.) Est-ce à cause de mon-
sieur? Eh bien ! que mal faisons-nous, après tout? tu n'es pas
marié, ni moi non plus, n'est-ce pas?
( M. de Blenac, sans mot dire, jette, un regard de mépris
sur Epaminondas. )
épaminondas, prenant son chapeau.
Monsieur, je suis désolé... mais l'heure de l'audience...
REVUE DE 1>ARIS. 107
fanny, se nwitant devant la porte.
Pas de ça, Liselle nous irons faire jugelte quand nous serons
raccommodés; pas avant... pas avant, mon chéri... pas avant...
{Elle étend sa robe comme si elle dansait, pour cacher
la porte.)
épaminondas, furieux.
Encore une fois, madame, je ne vous connais pas; sortez d'ici,
ou j'invoque l'autorité.
FANNY.
Tiens, l'autorité... je me moque pas mal de l'autorité, moi!
qu'est-ce que ça fait à l'autorité que tu sois mon amant? j'ai eu
tort de te donner un soufflet, je me repens, je reviens à loi...
ne repousse pas celle qui t'adore.
m. de blenac, bas à Épaminondas.
Vous voyez bien qu'après tout, monsieur, ce pauvre Saint-
Pierre est excusable.
ÉPAMINO>DAS.
Je ne sais ce que vous voulez dire, monsieur ; je ne connais
pas celle fille, elle est folle.
fanny, pleurant.
Ah ! lu ne me connais pas, monstre ! ah! tu as l'air de me mé-
priser devant le monde!... ah je suis folle !... hélas! oui... mais
folle de toi pour mon malheur. Eh bien ! monsieur ! ( se tour-
nant vers M. de Blenac ) vous allez tout savoir : figurez-vous,
monsieur, que j'ai tout quitté pour cet ètre-là !... ce n'est pas
l'intérêt qui me fait agir, Dieu merci, non !... car il peut bien
vous dire si depuis que nous sommes ensemble j'ai jamais rien
voulu recevoir de lui, mais c'est tout simple, c'était mon amant
de cœur.
épaminondas re?^ sortir ; Fanny tient toujours la porte.
Sortez d'ici, misérable créature, sortez d'ici!... Monsieur, ex-
cusez cette honteuse scène; je ne sais où j'en suis, tant l'impu-
dence de cette malheureuse-là me confond.
M. DE BLENAC
Je conçois votre embarras, monsieur, et je suis tropgaiant
homme pour en abuser.
fanny, exaspérée.
Impudente!... Malheureux!... c'est toi qui es un monstre de
me recevoir ainsi, quand je viens avouer mes torts.
108 REVUE DE PARIS.
épaminosdas, furieux.
Voulez-vous ouvrir cette porte à l'instant, et me laisser sortir !
FANPÎY.
Non ! non ! il faut que tu me promettes de nous remettre en-
semble, plutôt la mort!
épamikondas, la prenant rudement par lebras.
Mais sors donc d'ici, misérable!
FA>NY.
Au secours !
M. DE BLENAC.
Monsieur!... monsieur ! c'est une femme!
FAÎVNY.
Je te suivrai partout, à l'audience... j'irai...
épamiwondas, furieux, la pousse si rudement qu'elle tombe
et se blesse au front.
Au diable la misérable créature !
M. DE BLENAC.
Mais avouez du moins que monsieur de Saint-Pierre, est ex-
cusable...
épaminondas, retenant.
Monsieur, vous avez été témoin dîme scène malheureuse-
ment inconvenante de ma vie privée ; l'homme public n'a rien
de commun avec l'homme privé. (Ilsort. )
H. DEBLENAC
Ah! morbleu! puisque vous le prenez comme ça, c'est ce que
nous verrons.
SCÈNE IV.
La salle des Pas Perdus au Palais de Justice. — M. de Ble-
nac, très-agité, se promène avec un avocat.
l'avocat.
C'est-à-dire, mon cher monsieur, qu'en agissant de la sorte,
vous risquez tout bonnement de vous faire condamner à deux
ou trois mois de prison' sans pour cela sauver votre pupille.
51. DE BLENAC.
Comment, morbleu! mon pauvre Edouard sera poursuivi et
peut-être condamné sur les réquisitions, comme vous appelez
REVUE DE PARIS. 109
ça, sur la réquisition d'un homme qui en a fait au moins autant
que lui !
l'avocat.
Mais vous sentez bien qu'on ne peut pas porter un œil iu-
quisitorial sur la vie privée; dans le fonctionnaire, il y a deux
hommes, mon cher monsieur, l'homme public et l'homme privé,
vous ne voulez pas absolument comprendre cela.
M. DE BLENAC
Non, morbleu! je ne puis pas comprendre qu'un homme ait
le front de venir accuser quelqu'un d'une faute, quand il a commis
lui-même la même faute.
l'avocat.
Vous sentez bien qu'avec ces idées-là, mon cher monsieur, il
n'y aurait plus de justice possible.
m. de blénac.
Écoutez-moi, on va tout à l'heure appeler la cause de Saint-
Pierre, n'est-ce pas ?
l'avocat.
Sans doute.
31. DEBLOAC.
Eh bien! j'entrerai là, tout droit, et je dirai ce que j'ai vu.
l'avocat.
Eh bien, quoi? qu'avez-vous vu ?
H. DE BLENAC.
J'ai vu une fille avec laquelle il vivait, qu'il a repoussé si fort,
qu'elle s'est blessée au front.
l'avocat.
Cette fille a-t-elle porté plainte contre lui?
M. DE BLENAC.
Je n'en sais rien.
l'avocat.
Si elle n'a pas porté plainte, qu'avez-vous à dire?
M. DE BLENAC.
Comment !... j'ai à dire que mon pauvre Edouard a bien pu
faire par un généreux emportement ce que son juge a fait par
mauvaise honte; or, si le tribunal excuse la conduite du juge, il
faudra bien aussi qu'il acquitleÉdouard ; c'est tout ce que je veux.
L* AVOCAT.
Vous avec une singulière idée des choses, encore une fois . en
1 10
HU REVUE DE l'AKIS.
admettant que M. de Clerville soiL coupable, cela ne fera pas que
votre ami soit innocent; cela ferait tout au plus, si vous étiez
écouté, qu'au lieu d'un coupable il y en aurait deux... Mais d'a-
bord, on ne vous laissera pas parler.
M, DE BLEXAC
Comment, on ne me laissera pas parler ?
l'avocat.
A quel titre parleriez-vous ?
M. DE BLENAC.
A quel litre !
l'avocat.
Oui.
M. DE BLEXAC.
Comme défenseur, comme ami d'Edouard !
l'avocat.
Soit... mais au premier mot que vous direz de la vie privée
de M. de Clerville, on vous fermera la bouche.
M. I»E blexac.
On me fermera la bouche ! ah ! cordieu ! nous verrons ça.
l'avocat.
Et si vous insistez, on vous fera sortir de l'audience, et on vous
condamnera à quelques moisde prison...
M. DE ELEIV'AC.
Ah ! c'est trop fort ! comment, je ne pourrai pas dire : Vous
qui accusez, vous avez fait pis !
l'avocat.
Non.
M. DE BLEXAC.
Mais c'est une infamie ! qu'est-ce donc alors que la justice des
hommes ?
l'avocat.
Que voulez-vous? ça ne peut pas être autrement ; un juge, un
magistrat est toujours un homme après tout.
M. DE BLEXAC.
Mais, mille diables ! il ne doit être ni faible, ni vicieux, dans
cet état-là j qui le force à être juge ?
l'avocat.
C'est comme ça pourtant.
REVUE 1>E PARIS. 111
in inconnu, s' adressant à M. de Blenae.
Eh bien î monsieur, on appelle la cause de votre ami. Allons,
allons.
l'avocat*
Surtout, monsieur, rappelez-vous mes conseils.
M. DE BLESAC.
Oui. pour ne pas les suivre.
l'avocat.
Faites comme vous l'entendez, monsieur.
SCÈNE V.
Vaudience. — Les juges. — Êpaminondas remplit les fonc-
tions du ministère public. — M. de Saint-Pierre est au
banc des accusés. — Epaminondas lit un Ion y réquisitoire
contre M. de Saint-Pierre . et termine en demandant ven-
geance contre l'homicide, au nom de la morale et de la so-
ciété outragées, etc. .etc.. eic.—Jprès lui. on entend F avocat
delà fille Julie Mangeux. partie civile. — Vavocat ré-
clame deux cent mille francs de dommages-intérêts pourra
cliente, gui soutenait, dit-il. seule, sa pauvre famille par
son travail, etc.. etc.—ï'io'.entesortiedudit avocat contre
les nobles de l'ancien régime et contre les riches. qui,
méconnaissant les progrés du siècle, sont assez scélérats,
assez stupides, pour songer à molester de malheureuses
jeunes filles, parce qu'elles sont pau vres et du peuple : puis,
passant du plaisant au sévère, après avoir ironiquement
rappelé le droit du seigneur, et fait une terrible allusion
aux férocités de Tibère à Captée, F avocat jette un cri
de douleur déchirant de maternité, au nom de la mère de
Julie Mangeux : il appelle cette mère inconsolable, elle
vient, elle parait, mais comme elle se montre un peu ivre
dans sa déposition, l'avocat s'écrie qu'elle a la tète boule-
omnée par le malheur de sa fille chérie, la fait rasseoie .
iiide cent mille francs de dommages et intèrèis de plus,
eu égal d au dérange nunt des facilites meniaUs de lu
f,ume Mangeux. et conclut à deux cent mine firmes
pour la fille, cent mille francs pour la mère. — Repli-
ant de l'avocat de M. de Soint-l'ierre. qui expose clai-
112 REVUE DE PARIS.
rement les faits.— Le président demande à M. de Saint-
Pierre s'il a quelque chose à dire pour sa défense. A ce
moment, M. de Blenac se lève malgré les recommanda'
tions de l'avocat de M. de Saint-Pierre.
M. DE BLENAC.
Moi, monsieur, j'ai à dire quelque chose.
LE PRÉSIDENT.
Qui êtes-vous, monsieur ?
M. DE BLENAC.
George, comte de Blenac, colonel en retraite, tuteur de M. de
Saint-Pierre.
LE PRÉSIDENT.
" Que voulez-vous, monsieur?
M. DE BLENAC.
D'abord je veux prévenir le polisson {d'un doigt menaçant,
il montre l'avocat de la fille Mangeux) qui a osé parler de
mon pupille comme il en a parlé, qu'il aura affaire à moi en
sortant d'ici... (A ces mots, l'avocat delà fille Mangeux prend
des notes sur son bonnet carré.)
LE PRÉSIDENT.
Monsieur, vous oubliez ie respect que vous devez à la Cour et
à la défense. Songez-y, ou sans cela je vous ôterai la parole.
M. DE BLENAC.
Soit... (Se tournant vers l'avocat) je te retrouverai, har-
gneux bavard! et, morbleu ! tu ne perdras rien pour attendre.
(L'avocat prend de nouvelles notes.) D'abord, messieurs, je
vous déclare que monsieur (il montre Épaminondas) qui ac-
cuse les autres, fait encore pis, lui !
le président, sévèrement
Monsieur, taisez-vous... allez vous asseoir.
m. de blenac
Comment, morbleu ! que j'aille m'asseoir?
LE PRÉSIDENT.
Oui, monsieur, asseyez-vous; la Cour veut bien, à cause de
l'intérêt que vous portez au prévenu, à cause de voire âge et des
services que vous avez sans doute rendus au pays, user d'indul-
gence envers vous. Encore une fois, allez vous asseoir.
W. DE BLENAC.
Ah! ça, est-ce que je radote? Mille diables, je ne veux pas
REVUE DE PARIS. 113
m'asseoir, moi; je vous dis que M. de Clerville qui accuse les au-
tres a commis la même faute, et si vous condamnez mon pupille,
vous devez le condamner aussi... Si vous le laissez siéger près
de vous, alors acquittez Edouard de Saint-Pierre : j'espère que
c'est clair... C'est tout ce que je demande.
épajiinondas, se levant avec dignité.
Je demande acte à la Cour de celte diffamation.
, (Le pré si dent fait un signe de tête a/firmatif.)
M. DE ELE.NAC.
Ah! corbleu...
LE PRÉSIDENT.
Taisez- vous, monsieur, vous ne savez pas à quoi vous vous
exposez. J'engage l'avocat du prévenu Saint-Pierre, dans l'intérêt
de son client, à vous en avertir encore une fois; la Cour use d'une
indulgence extrême en ne vous faisant pas immédiatement arrê-
ter pour vous punir de l'outrage que vous osez faire à un de ses
membres.
M. DE BLENAC.
Il ne s'agit pas de tout ça : il y a une justice ou il y en a pas;
s'il y a une, pourquoi ceux qui la rendent...
LE PRÉSIDENT.
Huissiers... gendarmes... faites sortir le prévenu.
M. DEELENaC
Ah ! mille carabines... nous allons voir ça !
LN BRIGADIER DE GENDARMERIE.
Mon colonel, filez doux... filez doux... allez, c'est le plus sûr.
31. DE BLENAC.
C'est une infamie ! J'ai vu une fille chez ce drôle-là, et...
le président se lève et se couvre.
Il est impossible à la Cour de supporter un pareil scandale,
l'audience est levée.
On emmène M. de Blenac malgré sa résistance. Pendant ce
temps, la Cou?\ délibérant sur l'incident, condamne immé-
diatement le sieur de Blenac à trois mois de prison, comme
s' étant rendu coupables d'injures, etc.. etc. Puis la ques-
tion de savoir sites coups portés à la plaignante Julie Man-
geu.v ont occasionné une incapacité de travail de plus de
vingt, jours, étant soumise an jurv et résolue ai/irmative-
10,
114 REVUE DE PARIS.
ment, avec ci, constances atténuantes, M. de Saint-Pierre
est seulement condamné à un an de réclusion.
LE CH0EER.
O justice! 6 justice sainte et sacrée! magnifique reflet de :1a
Divinité, quel est celui qui ne troublera pas d'effroi «*»*"£
ton sanctuaire ? que. est celui qui ne comprendra p. d n .toute
son immensité la terrible mission qu'il accepte en osa ni _ .m er
prêter ? quel est celui qui sans terreur viendra dtre aux hommes
assemblés : Écoutez-moi, roici ta rente.
ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE.
ÉPAMIIsONDAS, SIMONNEAU.
Êvaminondas a trente-cinq ans. - De procureur du roi il
^Zenn Juge, son air est plus rogue «*££»£
- Simonneau neparaît pas change. - La scène **P*°™
dans la chambre à coucher d'Jïpaminondas - Au fond
une alcôve, de chaque côté un cabinet dont les vihages
sont cachés par un rideau.
épamuondas, réfléchissant. .
Le plus fort est fait; tout ce que je crains maintenant, c est
sa diable de tète !...
SIMONNE AU.
Écoute donc, moucher; ça dure depuis trois ans el à .on
âge on ne se voit pas ainsi quittée sans regrets, vu qu à son m
l"s successeurs sont rares; et puis encore à son âge...
épa>ii™>-das, V interrompant.
A son âge, à son âge, tu es toujours à me parler deson âge...
il ne s'agit pas de ça.
SDIO.NNEAU.
Mais il s'en agit fort au contraire, car si cette pauvre madame
Grasset rf avait'pas son âge, elle trouverait un consolateur qui
REVUE DE PARIS. 115
le ferait oublier; mais avec ses petits cinquante ans il lui fau-
dra passerai! moins une bonne dizaine d'années à chercher ledit
consolateur, et alors, ma parole d'honneur, je crois qu'il sera
trop tard pour...
épaminondas. l'interrompant en haussant les épaules.
Si c'est ainsi que tu me donnes des conseils, je l'en remercie.
simon: VEAU.
Voyons, parlons sérieusement : après tout, cette pauvre ma-
dame Grasset, que peut-elle Taire et dire ? T'appeler grosingral...
te reprocher que c'est grâce à son influence sur son neveu le
ministre, que tu as été nommé juge beaucoup plus tôt que tu
n'aurais dû l'être?
ÉPAM1N0NDAS.
Eh bien ! oui, c'est justement ce qui me contrarie, je ne puis
pas nier qu'elle m'ait beaucoup servi dans celte occasion ; aussi
je ne sais pas ce que je donnerais maintenant pour ne lui avoir
aucune obligation.
SIMONNE AU.
C'est surprenant, ça fait toujours cet effet-là dès qu'on n'a
plus besoin des gens.
ÉPAMINONUAS.
Avec cela, elle a une tête ! ah !
SIMONNEAU.
Le fait est que, pour une ex-blonde de son âge, elle est têtue
comme une mule.
ÉPAMINONDAS.
C'est une enragée !
SIMONNEAU.
Mais, quand elle serait mille fois plus hydrophobe, encore une
fois, que peut-elle faire? elle ne peut pas te nuire dans l'esprit
de son neveu le ministre, puisque tu épouses sa pupille à lui ; à
quoi d'ailleurs attribuerait-elle ce revirement? elle qui t'a tou-
jours si fort appuyé près de lui ! et puis enfin le ministre a trop
d'intérêt à ce mariage, pour ne pas se mettre au-dessus des criail-
leries de sa respectable tante.
ÉPAMINONUAS.
Cela est vraisemblable.
SIMONNEAU.
Cela est sûr. car. entre nous, cette pupille-là, mon cher, qui
116 REVUE DE PARIS.
n'a ni père ni mère, nie fait joliment l'effet d'être un faux pas
dudit ministre, quand il était mauvais petit avocat de rien du
tout dans sa province, d'abord elle lui ressemble comme deux
gouttes d'eau, en extrêmement affreux, vu qu'il est très-laid par
soi-même.
ÉPAMINOIVDAS.
Le fait est que l'orpheline est loin d'être jolie ; mais il faut bien
passer par là-dessus, la dot est raisonnable; mais l'important
c'est qu'en signant, je suis nommé conseiller à 13,000 fr. d'ap-
poinlemenls inamovibles. Or, c'est a peu près comme s'il ajou-
tait 200,000 francs à la dot.
SI MO* NE AU.
Juste... car à cinq pour cent, en viager, à ton âge, 12,000 fr.
de revenu représentent bien 200,000 fr... Tu étais né pour être
banquier.
ÉPAMI\OXDAS.
Sans compter l'influence du ministre, car demain il ne le se-
rait plus, qu'il se raccrocherait toujours à quelque chose, vu que
dans ce temps-ci on ne vous fait pas ministre impunément pour
l'avenir ; et puis enfin j'ai la place, et je ne pouvais guère comp-
ter sur uu pareil avancement, c'a été déjà bien assez que ma-
dame Grasset m'ait fait nommer juge ; aussi sans cette obliga-
tion, je me trouverais dans la plus belle position du monde.
SIHONNKAU.
Mais, que peux-tu craindre?
ÉPAMIÎNOXDAS.
Les scènes... madame Grasset est d'une violence !...
SIMONNEAU.
El où diable veux-tu qu'elle te fasse des scènes, puisque tu ne lui
donnes plus de rendez-vous? ce n'est pas chez son neveu, ni au
palais, ni dans la rue, ni chez toi ; car elle n'y est jamais venue
et n'oserait pas y venir, et puis à la rigueur, moi, je te conseille-
rais, si elle te tourmentait par trop, de tout avouer à ton minis-
tre. Il a été, dans son temps, plus que farceur; il est roué comme
un vieux juge, et il comprendra d'autant mieux ta position qu'a-
vant tout, ce qu'il veut, tu ne peux pas te le dissimuler, c'est se
débarrasser de sa fille naturelle en le la faisant épouser ; ça le
convient, soit: mais à lui aussi, et il laissera crier sa.respectable
tante, sois-en sûr.
REVUE DE PARIS. 117
ÉPAMI.NONDAS.
Au fait, tu as raison, c'est le plus court ; mais en attendant,
je vais toujours me sceller le plus possible.
S15I0!SNEAU.
Ah ça ! et tu as écrit à madame Grasset de la bonne encre,
j'espère ?
ÉPA3IIX0NDAS.
Oui. Très-brutalement et sans explication, je lui ai dit que j'a-
vais des raisons pour rompre et que je rompais.
SniON.NEAC
Rien de plus clair. Elle ne sait rien du mariage projeté.
épaui:sondas.
Pas un mot ; le minisire m'a dit que pour pouvoir me porter
sur le travail d'avancement, il ne fallait pas qu'on se doutât de
mon mariage avec sa pupille, parce qu'alors les journaux se
mettraient à crier comme des aigles contre le népotisme, les
passe-droits, etc., et autres balivernes ; tandis qu'une fois
nommé, le mariage se fera; et après, on criera si on veut.
SIMONXEAU.
Oh ! c'est un malin, un finaud, il a fait de fameux tours dans
sa petite ville, où il était avocat ; et il y a l'histoire de la femme
d'un serrurier chez laquelle il s'était mis en pension, qui est a
crever de rire; mais lu médiras qu'après tout dans ce temps-là,
ce pauvre cher homme ni personne ne pouvait guère se douter
qu'il serait jamais ministre ; malgré ça, ça fait toutde même un
drôle de suprême représentant de la justice en France !
ÉPA3IIXOXUAS.
Qu'est-ce qu'il y a d'extraordinaire là-dedans ? Chacun fait
d'abord son affaire. Parce qu'il est ministre de la justice, faut-il
qu'il néglige pour cela ses intérêts et ceux de sa famille ? Après
tout, on ne vous laisse déjà pas si longtemps dans ce poste, pour
ne pas ne pas se dépêcher de caser les siens ; sur cent person-
nes il y en a quatre-vingts, bien sûr, qui agiraient comme il agit.
et comme j'agis moi-même.
SIMONNEAU.
Ah ça! est-ce que tu me prends pour un petit journal, pour
croire que je pense le contraire ? Quatre-vingts personnes ! dis
donc qu'il y en a quatre-vingt-dix-neuf sur cent qui agiraient
comme lu agis; car, après tout, qu'est-ce que tuas fait?
118 REVUE DE PARIS.
Voyons : on a su que tu avais eu une fille pour maîtresse, eh
l>ien ! beaucoup de tes confrères en ont été, en sont, ou en se-
ront là. Après ça, quand tu as été juge, rompant AHndignes
liens, tu as eu une femme mariée pour maîtresse, beaucoup en
sont encore là. Maintenant que tu montes encore en grade, tu
le ranges tout à fait, et tu épouses une jeune orpheline, pupille
d'un ministre, qu'est-ce qu'il y a là-dedans qui puisse choquer?
qui a le droit de dire quelque chose sur ta vie privée ? tu te tiens
bien dans le monde ; tu ne joues pas trop gros jeu à la bouil-
lotte ; tu te bornes à la walse et à la contredanse, sans te livrer
aux danses de caractère. Si lu vas chez Musard, c'est en bour-
geois. Tous les jours, depuis midi jusqu'à quatre heures, tu de-
viens lorgane de la morale publique, et tu cries comme un sourd
après toutes sortes de vices et de scélératesses, que diable peut-
on vouloir de plus ? mais c'est-à-dire, mon cher, que tu es l'exem-
ple des représentants de Thémis..
épaminondas, se rengorgeant avec une orgueilleuse mo-
destie.
Allons, allons, l'exemple... non... c'est trop fort, mais je suis
comme le commun des martyrs, et je n'ai rien à me reprocher...
aussi me trouverais-je parfaitement heureux sans la peur que
j'ai de cette satanée Eulalie...
SniONXEAU.
C'est un mauvais moment à passer, voilà tout.
ÉPAMINONDAS,
C'est vrai, mais je vais toujours donner des ordres.
{Il sonne. — Entre un domestique.)
Pierre, je n'y suis absolument pour personne, vous entendez,
absolument pour personne, excepté pour une dame âgée qui doit
venir à midi.
{Le domestique sort.)
simonneau.
Qu'est-ce que cette dame âgée ?
ÉPAMIXONDA'S.
Ah ! un ennui assommant ! une affaire d'adultère ; c'est la
mère de l'accusée, le ministre me l'a recommandée, pour la
forme seulement, me disant qu'il n'y tenait pas le moins du monde ;
et comme je préside le tribunal où cela sera jugé, la mère vient
sans doute pour «s'intéresser à sa fille.
REVUE DE PARIS. Uf
SIMOXNEAU.
Et la fille jolie... hein ?
ÉPAMISOSDAS.
On la dit charmante.
BiatMflAVt
Ah scélérat ! scélératissime !
ÉPAMI>"ONDAS.
Non... non... parole d'honneur, je ne l'ai jamais vue. j'ai bien
d'autres choses en tète, ma foi.
Sl.MOXlSEAU.
Ah ça ! voyons, entre nous, ça doit pourtant toujours le faire
un singulier effet de juger de ces choses-là... Une cause d'adul-
tère, par exemple.
ËPA M FONDAS.
Pourquoi ?
SI5I0SNEAU.
Pourquoi?
ÉPAMnOXDAS.
Oui. Pourquoi ça doit-il me faire de l'effet ?
SIHOS.NEAU.
Va demander cela à ce pauvre, à cet infortuné Grasset... Il
te le dira peut-être.
ÉPAMINO.NDAS.
Allons, bon ! te voilà comme ce vieux fou de M. de Blenac ! Que
diable veux-tu que ça me fasse? Est-ce que je suis juge dans la
vie privée ? Est-ce que je suis homme du monde, quand je suis
juge? Tu ne veux pas comprendre qu'il y a deux hommes en
moi. comme dans tous les fonctionnaires, mon cher .- l'un com-
mence à quatre heures du soir jusqu'à dix heures du matin.
et l'autre depuis dix heures du matin jusqu'à quatre heures
du soir : la conduite de l'un n'a aucun rapport avec la conduite
de l'autre.
SniOKSEAU.
Je sais cela de reste... mais franchement, ça ne te fait rien de
juger certaines causes ?
Rien.
SlMU.WEAl.
U'est drôle.
120 REVUE DE PARIS.
ÉPAMIXONDAS.
Bon, c'est drôle ! voilà maintenant que tu dis comme disait
cette bêle de Fanny.
SIM ON S EAU.
Merci... ça n'empêche pas que malgré tout, en y réfléchissant
bien, ça me semble toujours très-bouffon... Mais tu m'as dit que
lu avais à travailler, je te laisse.
ÉPAMlNONDAS.
C'est vrai, je lambine, et j'ai énormément à faire, j'ai à relire
mon dossier de celte cause d'adultère, je n'ai pas eu le temps d'y
mettre seulement le nez, tant mon mariage et madame Grasset
m'ont continuellement occupé... Balh! après tout, comme lu
dis, je n'ai rien à craindre d'Eulalie.
SIMONNEAU.
Encore une fois, il n'y a pas la plus petite crainte à avoir; au
plus, des crialleries et voilà tout. Allons, à tantôt, après ton au-
dience, magistrat!
ÉPAMI>0NDAS.
N'y manque pas, je veux te tenir au courant de tout.
SIMONNEAU.
Allons, courage! (Il sort.)
SCÈNE II.
épaminondas seul. — II se met à son bureau.
Ce diable de Simonneau m'a tout à fait rassuré ; après tout,,
il a raison. Qu'est-ce qu'Eulaiie peut faire? les liaisons ne sont
pas éternelles, autant vaudrait se marier tout de suite, et puis...
si elle a sa tèle. j'ai la mienne; je n'en ai pas l'air, mais je vais
mon petit bonhomme de chemin... et pas si bêlement... à trente-
cinq ans conseiller. Aussi je n'irai pas, pardieu ! sacrifier une
position faite, assurée et considérable, aux cinquante ans passés
de madame Grasset... Mais voyons ce dossier. {Il parcourt une
liasse de papiers.) Voyons le nom de l'accusée... Madame An-
gélique Germeuil... Tiens, Genneu il... c'est, comme dit Frede-
rick dans l'Auberge des Adrets : « Cet excellent Germeuil. »
Angélique, j'aime assez ce nom-là... Angélique? Angélique...
Oui, mais il faut être diantrement jolie pour le porter, comme
lous les noms simples, du reste. Mais le mari..., qu'est-ce qu'il
RE VIE DE PARIS. 121
est ? c'est-à-dire quel est son état, car ce qtill est... ça se devine.
Voyons! M. Dieudonné Bonneval. rentier... je n'aime pas cet état
négatif, rentier, rentier tout court, ça ne rend pas, ni pour l'atta-
que, ni pour la défense. Mais l'accusé, le Don Juan, le séducteur,
voyons ? Ernest de Surville. Oh! parfait. Ernest de Surville!
vrai nom d'opéra comique, je parie qu'avec cela il est au moins
capitaine de hussards. Non. rentier aussi... Ah ! ça se passe en-
tre rentiers, à ce qu'il parait ?... Ah ! rentier! [Réfléchissant.)
Voilà une belle profession ; si demain j'héritais d'un oncle d'A-
mérique, comme on dit. d'une bonne cinquantaine de mille livres
de rente, ou seulement de vingt-cinq... je sais bien quelqu'un
qui ne lirait plus de dossiers. Bath ! après ça ma position est
bonne, et si mon mariage s'arrange bien... je n'ai pas beaucoup
à me plaindre; voyons, que je calcule un peu. (// pose des
chiffres sur une feuille de papier.) 12.000 francs de ma place,
une rente de 4.000 francs sur le grand-livre que donne le mi-
nistre, et une pension de 2,40$ francs pour la toilette de sa pu-
pille (additionnant) : 12 et 4 font IGet 2font 18, ci : did-huit
mille quatre cents francs, sans compter les espérances, ni mes
économies ; mais mes économies passeront pour la corbeille et
l'ameublement, reste donc 18.400 francs net par an; on ne
peut certainement pas mener grand train avec ça. mais enfin,
on peut très-bien vivre... Après tout, entre moi et ma con-
science, je ne puis pas nier que ce soit à cette pauvre Eulalie que
je doive une bonne partie de tout cela : si je ne l'avais pas con-
nue, j'aurais été juge moins vite, je n'aurais pasconnu le minis-
tre, aussi elle peut véritablement me traiter d'ingrat ; soit,
qu'elle me traite d'ingrat... mais d'un autre côté je ne puis pas
non plus perdre une aussi favorable chance pour les beaux yeux
de madame Grasset, qui commencent à être diablement accom-
pagnés de la patte d'oie, et puis pendant cinq ans je lui ai été
très-fidèle, à pari çà et là quelques petites obscurités. Mais, à
son Age. de quoi se plaindrait-elle ? nedemeurera-l-elle pas d'ail-
leurs, si elle lèvent, mon amie, mon excellente amie? et si elle
m'aime véritablement pour moi. ne doit-elle pas se sacrifier?
Car, après tout, c'est comme cela qu'il faut aimer les gens, non
pas pour soi-même, mais pour eux ; et puis enfin le meilleur,
après tout, c'est qu'elle ne peut pas absolument me nuire; aussi
tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes... et je suis
1 11
122 REVUE DE PARIS.
vraiment un gaillard né coiffé comme on dit. Mais à propos de
gens coiffés, voyons donc cet excellent monsieur... monsieur.
(// se remet à lire le dossier du procès.) Ah ! M. Dieudonné
Bonneval contre la dame Angélique Germeuil, femme Bonneval,
son épouse, et M. Ernest de Surville, c'est le séducteur. (Il con-
tinue de lire le dossier en chantonnant entre ses dents-)
Tra la. la, la !... Ce diable d'air que j'ai entendu hier chez les
Saint-Germains, ne me sort pas de la tête... Mais, voyons,
voyons, soyons donc homme... oublions cet air, et mettons-nous
à cette cause. Il parait que le mari est un drôle de corps, une
espèce de maniaque... mais je ne vois pas de preuves de flagrant
délit. Ah si, si, des lettres, oh ! j'adore les lettres. (Prenant un
paquet de petit papier.) Voilà, sur ma parole, une délicieuse et
bien mignonne petite écriturede femme... voyons... et le séduc-
teur. Oh ! oh ! cela devient microscopique... et le style. (Feuil-
letant .)Celles-ci sont du commencement de la liaison. Madame,
madame, ah! cela s'amende... il n'y a plus madame, il y a
seulement cous... bien, bien nous voici à l'Angélique tout
court, ça marche, ça marche... Ah! voici mon Angélique,
(Feuilletant toujours.) Ah ! nous voici à l'ange, mon doux
ange... Mais sans tutoiement... voyons plus loin, non, non, pas
davantage, c'est singulier, on ne se tutoie pas du tout.
(A ce moment entre le domestique.)
PIERRE.
Monsieur, cette dame âgée...
épaxixoxdas, sans lever la tète.
Eh bien ! faites-la entrer. (Le domestique sort.)
ÉPA311 SONDAS.
Ah ! des supplications, des pleurs ! voyons le nom. (// lit le
dossier.) C'est à madame de Germeuil, mère de l'accusée ma-
dame Bonneval, que je vais avoir affaire.
pierre, annonçant.
Madame Grasset.
$vAm*om as, faisant un bond sur son fauteuil.
Diable ! je n'y suis pas ! je n'y suis pas !
madame grasset, entrant.
Vous ne m'attendiez, pas, monsieur? (Le domestique sort.)
épamnoivdas, à part.
Et moi qui suis assez bête pour dire à cet imbécile de Pierre
REVUE DE PARIS. 12"5
une femme âgée, sans penser qu'elle aussi est nf^ée, et qu'il ne
la connaît pas! (Haut.) Madame! ah! madame! quelle horrible
imprudence !
MADAME GRASSET.
En vérité, monsieur, vous croyez...
ÉPAMI>"0VDAS.
Eulalie ! je vous en conjure, ne restez pas un moment de plus;
j'attends à celte heure une personne...
MADAME GRASSET, éclatant.
Une rivale ! j'en était sûre !
ÉPAMINO>"DAS.
Je vous jure, Eulalie, que c'est une personne que le ministre
m'a recommandée.
MADAME GRASSET.
Vous mentez ! c'est une rivale. Ainsi ! voilà le motif qui vous
a fait m'éerire cette lettre, cette affreuse lettre.
ÉPAMINONDAS.
Je vous jure que ce n'est pas une rivale, Eulalie. Je vous en
supplie encore une fois, songez donc que j'attends quelqu'un.
MADAME GRASSET, S'aSSefCint.
C'est pour cela justement que je reste.
ÉPAMIVOVDAS.
Mais vous vous perdez ; cette personne que le ministre m'a
recommandée peut vous connaître... et mon caractère... ma po-
sition...
MADAME GRASSET.
Ah! c'est maintenant que vous y songez... Cela fait pitié...
Je reste d'ailleurs 5 j'ai aussi à vous parler du ministre,
ÉPAMiNO?iûAS, stupéfait.
Que voulez-vous dire ?
MADAME GRASSET.
Je sais tout.
ÉPAMINONDAS.
Quoi?... que savez-vous?
MADAME GRASSET.
Je sais tout, vous dis-je ; mais ce mariage ne se fora pas. Ah !
vous croyez, monsieur, vous servir des gens pour parvenir, et
les sacrifier après, avec la plus noire ingratitude '■ Non, non;
j'ai une tète. Dieu merci, et ce mariage ne se fera pas, car
124 REVUE DE PARIS.
c'est moi qui vous le dis; entendez-vous! il ne se fera pas.
épaminondas. avec impatience.
Madame...
MADAME GRASSET.
Oh ! ces airs-la ne m'effraient pas, moi! Dabord je reste ici ;
je veux voir cette femme, car c'est une rivale, j'en suis sûre.
ÉPAMINONDAS.
Je vous jure...
MADAME GRASSET.
Alors pourquoi la recevez-vous ici ?
ÉPAMINONDAS.
Parce qu'on répare mon cabinet ; vous pouvez vous en assu-
rer, c'est la seule raison.
madame grasset, montrant un des cabinets de l'alcôve.
Eh bien ! je vais me cacher dans un de ces cabinets-là, et je
verrai bien si vous mentez.
ÉPAMINONDAS.
Mais songez que mon domestique vous a vue entrer; quand il
introduira cette autre personne, ne vous voyant plus ici, que
pensera-t-il ?
MADAME GRASSET.
Envoyez votre domestique en commission , vous ouvrirez
vous-même à celte belle solliciteuse.
ÉPAMINONDAS.
Mais je vous répète que cette belle solliciteuse est une femme
âgée, qui vient m'intéresser à sa fille.
MADAME GRASSET.
Alors je la verrai, car je reste, je ne sors pas d'ici... J'ai d'ail-
leurs à vous parler ; je sais que vous ferez tout au monde pour
m'éviter désormais; j'ai risqué une imprudente démarche, j'en
veux recueillir le fruit, et vous dire au moins tout ce que votre
infâme conduite mérite...
ÉPAMINONDAS.
Madame... Eulalie! je vous en supplie...
MADAME GRASSET, "
Cela ne sert à rien; je vous ai dit que je resterais, et je reste-
rai ; vous méconnaissez?...
épaminondas, furieux.
Il faut bien faire ce que vous voulez.
(// sort et revient aussitôt.)
REVUE DE PARIS. 125
MADAME GRASSET.
Voilà donc, monsieur, votre gratitude pour les services que je
vous ai rendus !
ÉPAMINONDAS.
Madame...
MADAME GRASSET.
Osez dire que ce n'est pas à moi que vous devez votre posi-
tion ?
ÉPAMINONDAS.
Vn bienfait reproché...
MADAME GRASSET.
Oui, je vous le reproche, et j'en ai le droit, car vous vous con-
duisez envers moi comme le plus odieux des ingrats, vous rom-
pez avec une brutalité qui n'a pas de nom ! vous...
(On entend sonner.)
ÉPAMINONDAS.
Je vous l'ai dit, c'est cette personne.. Pour Dieu ! cachez-vous
là et ne remuez pas.
MADAME GRASSET.
Prenez-y garde, on ne me trompe pas impunément!
(Elle entre clans le cabinet.)
ÉPAMINONDAS.
Au diable les sollicitations et les solliciteuses ! je suis d'une
humeur !... (Il va ouvrir.)
SÈCNE III.
Madame de GERMEU1L, ÉPAMINONDAS la précède. —Madame
de Germeuil a cinquante ans, est vêtue de noir. — Elle
porte ses cheveux gris bouclés. — Figure noble, douce et
triste.
êpaminondas, avec une expression d'humeur mal contenue.
Veuillez vous asseoir, madame.
madame de GERMELiL, tremblante et les larmes aux yeux \
C'est à monsieur de Clerville que j'ai l'honneur de parler !
épamiisondas, brusquement.
Oui. madame.
madame h GUWiuu.Jrès-émue.
Monsieur, voici une lettre de M. le ministre de la justice.
11.
126 REVUE DR PARIS.
épamlnoxdas, salue et lit.
(A part.) C'est cela même, le bas de la signature recourbée en
crochet, ce qui signifie : ne pas avoir égard à la recommandation ;
j'en étais sûr. Allons, débarrassons-nous en le plus tôt possi-
ble. Quel ennui !... Et Eulalie encore qui est là. {Haut et d'un
air glacial après avoir lu.) Madame, je serai toujours heu-
reux de pouvoir avoir égard à la recommandation de M. le mi-
nistre, autant du moins que cela sera compatible avec mes
devoirs, et avec l'impartialité qui doit caractériser mon minis-
tère.
MADAME DE GERMEUIL.
Ah ! monsieur ! c'est seulement justice que je demande pour
ma fille, justice, monsieur, hélas ! et rien de plus.
ÉPAMI>0>"DAS.
Et c'est aussi la justice, la stricte et sévère justice qui déci-
dera, madame, du sort de madame votre fille; mais, je vous
l'avoue, je viens de parcourir de nouveau et fort attentivement
le dossier de l'affaire Bonneval ; la culpabilité me paraît
grande, flagrante même ; les lettres prouvent l'intimité la plus
criminelle, l'oubli le plus complet des devoirs les plus sainis et
les plus sacrés.
MADAME DE GERMEETL.
Ah! monsieur, ne pensez pas cela... ces lettres, je vous le
jure, sont la seule faute de ma pauvre enfant ! et encore, mon-
sieur, si vous saviez tout! combien elle vous paraîtrait peut-
être excusable!... (timidement) mais je crains d'être indiscrète.
éfamino.ndas, d'un air sec.
Madame, je me dois à moi-même d'éclairer autant que pos-
sible ma conviction, je vous écoute. (A part.) Allons, m'en voilà
pour une bonne heure...
(Il regarde avec inquiétude la porte du cabinet où
est cachée madame Grasset.)
madame de GERMELiL, essuyant ses larmes, et d'une voix
émue.
Vous saurez, monsieur, que ma fille s'est mariée, il y a en-
viron cinq ans, à M. de Bonneval. mon mari vivant encore...
que Dieu lui pardonne! mais ce fut lui qui contraignit ma fille
à ce mariage, qui fut absolument de convenance, et la pauvre
enfant fit dans toute retendue du mot un grand et douloureux
REVUE QE TARIS. 127
sacrifice à d'impérieuses exigences de famille. M. d<- Donnerai
avait plus du double de l'^ge de ma fille, monsieur; ses habi-
tudes, ses goûts n'étaient pas les mêmes; mais elle se résigna,
et renonçant à des espérances bien chères à son cœur et autre-
fois formées, elle obéit à son père. Au bout de six mois de
mariage. M. de Bonneval déclara à sa femme qu'il désirait
qu'elle habitât la campagne l'hiver et l'été; ma fille y consentit,
et nous allâmes nous établir à dix lieues de Paris dans une terre
que je possède. M. de Bonneval, qui avait toujours conservé un
pied à terre à Paris, vint d'abord voir ma fiiie une fois ou deux
par semaine, puis ses visites devinrent de plus en plus rares,
il ne parut plus guère qu'une fois par quinzaine, puis une fois
tous les mois; enfin, monsieur, il resta souvent deux ou trois
mois sans nous voir...
ÉPAM1>"0?»DAS.
Peut-être ses affaires exigeaient-elles de lui ce sacrifice,
madame.
MADAME DE GEKMECIL.
Ses affaires? non, monsieur, il n'en avait pas, sa fortune et
celle de ma fille lui permettent de vivre dans la position la plus
indépendante : mais hélas : ce qui le retenait, monsieur c'était
une honteuse et ancienne liaison ; oui, monsieur, telle est la
cause qui l'éloignait ainsi d'une femme jeune, belle et ver-
lueuse.
ÉPAMI>"OXDAS.
Ceci, madame, est-il-bien avéré au procès ?
MADAME DE GERMEEIL.
Monsieur, il est des secrets de famille si flétrissants, qu'on
répugne à les mettre au grand jour ; pourtant, si, ne reculant
devant aucun scandale, M. de Bonneval poussait les choses a
l'extrémité, comme à tout je préfère la justification de mon
enfant, ces preuves, telles infâmes qu'elles sont, seraient four-
nies, car alors je n'hésiterais plus... Enfin, monsieur, nous vé-
cûmes ainsi dans l'abandon le plus complet; ma fille ne se
plaignait pas, mais elle souffrait cruellement, le chagrin la
minait sourdement, sa santé s'altérait. Trois ans se passèrent
ainsi. Près de ma terre se trouvait une maison de campagne,
autrefois habitée par M. de Surville, un de nos plus anciens
amis; des projets d'union entre son fils et ma fille avaient été
128 REVUE DE PARIS.
presque arrêtés, lorsque d'impérieuses circonstances forcèrent
mon mari à les rompre, ainsi que je vous l'ai dit, monsieur, et
à supplier sa tille de s'unira M. de Bonneval. M.Ernest de
Surville partit désespéré pour un long voyage ; son père mourut,
et après trois ans d'absence il revint en France; des intérêts de
fortune l'appelèrent dans notre voisinage... il vint nous voir...
Hélas ! monsieur ! je le sens, je commis là peut-être une grande
faute... j'aurais dû le supplier, comme je le fis plus tard, de
cesser ses visites : mais que voulez-vous, monsieur ? j'étais et
suis encore si confiante dans la solidité des principes de ma
fille, nous étions si seules, si isolées, M. de Surville était pres-
qu'un parent pour nous , ayant été pour ainsi dire élevé avec
ma fille...
épahinoadas, durement.
Vous fûtes sans doute bien coupable, madame : ne deviez-
vous pas prévoir combien la jeunesse est faible? ne deviez-vous
pas craindre que ces feux mal éteints ne se rallumassent un jour
en une flamme criminelle, et adultère?
madame de germeuil, avec dignité.
Non, monsieur, je ne pouvais pas croire cela... je ne pouvais
soupçonner ma fille capable d'oublier ses devoirs, et elle ne les
a pas oubliés non plus.
épaminondas, avec impatience.
Mais, madame, les lettres qui sont au dossier du procès prou-
vent le contraire.
MADAME DE GERMECIL.
Ah ! lisez- les monsieur ; ce sont elles qu'on produit pour ac-
cuser ma fille !... et ce sont elles que j'invoque, moi ! pour la "
défendre. Sans doute elles expriment l'affection la plus tendre,
mais aussi la plus pure et la plus chaste...
ÉPAMINON'DAS.
Madame, ces lettres fussent-elles ainsi que vous le dites, ce
premier pas qui mène toujours à. un complet abandon des
devoirs, n'est pas moins condamnable et patent... car la jus-
tice, madame, admet comme preuve formelle une pareille cor-
respondance.
MADAME DE GERMEUIL.
Mais cela est impossible, monsieur ! je m'adresse à la sincé-
rité de votre cœur, à l'élévation de votre âme, à votre esprit
REVUE DE PARIS. 129
sérieux et éclairé, à tout ce qu'il y a de respectable et de sacré
dans le caractère dont vous êtes revêtu ; je vous en conjure !
relisez attentivement ces lettres, monsieur... leur expression
est telle qu'on ne s'y peut tromper ! Ah ! quand il s'agit de l'hon-
neur d'une femme et de celui de sa famille, monsieur, on doit
peser bien mûrement non -seulement le sens rigoureux de
chaque mot, mais l'ensemble, mais l'esprit général d'unepareille
correspondance; et je défie, monsieur, l'esprit le plus prévenu
de trouver une ligne qui prouve chez ma fille l'oubli coupable
de ses devoirs... c'est un échange tendre et tristement affec-
tueux des plus nobles sentiments... c'est l'expression d'un re-
gret poignant... de voir le bonheur que ces deux malheureux
enfants avaient rêvé, à jamais évanoui ce sont de doulou-
reuses confidences, monsieur... mais, encore une fois... rien
de criminel ne s'y révèle !.... ah ! croyez-en le cœur d'une mère,
monsieur ! si mon enfant était coupable, je pleurerais avec elle,
je la consolerais... (avec une haute dignité) mais je ne m'abais-
serais pas à venir mentir et supplier...
épami.n o:\das, sèchement.
Je sais l'étendue de mes devoirs, madame, et je n'y ai jamais
failli... c'est avec la plus scrupuleuse attention que j'ai lu ces
lettres, et lors même qu'elles peindraient seulement les senti-
ments que vous dites, on doit toujours craindre que la chasteté
calculée de l'expression ne cache un sens criminel... Cela est
une triste vérité, madame, mais les liens sacrés de la morale
se relâchent chaque jour... la corruption étend partout ses
honteux réseaux, et la société alarmée dans ses intérêts les plus
sacrés et les plus religieux demande hautement le châtiment des
audacieux qui la bravent.
MADAME DE GERMEIIL.
Mais.... mon Dieu, monsieur, ma fille n'est pas coupable..,
je vous dis qu'elle n'est pas coupable... relisez ces lettres... par
pitié... relisez-les... et vous venez...
ÉPAMIlfONDAS.
Le tribunal décidera, madame ; mais ta sévérité de mon ca-
ractère m'oblige à vous dire qu'un crime aussi dangereux que
l'adultère demeure malheureusement trop souvent impuni ; paré
de toutes les séductions, de tous les prestiges du vice, il attaque
la société dans ses racines les plus profondes, la sape sourde
130 REVUE DE PARIS.
ment, et souvent de moins grands coupables sont punis plus
sévèrement... (s' animant) car enfin, madame, l'ouvrier poussé
par la faim, qui vole... l'homme égaré par la haine, qui attente
à la vie de son semblable, sont de grands criminels, d'épouvan-
tables criminels sans doute; mais au moins une effroyable né-
cessité souvent les pousse à ces crimes horribles ! Mais dans
l'adultère aussi, madame! dans l'adultère! juste ciel! on ne
trouve pas même cette effrayante excuse..! qui peut, qui ose
penser à justifier ce honteux et froid calcul, qui pour satisfaire
une passion indigne, presque toujours née dans le luxe et l'oisi-
veté, foule aux pieds les liens les plus sacrés !
MADAME DE GERMEC1L.
Mais, mon Dieu, ma fille n'est point coupable, monsieur;
toute sa faute, si c'en est une, a été d'écrire ces lettres, qui de-
vraient l'absoudre, monsieur, puisqu'elles sont remplies de
tristesse et de résignation. Sans doute, elle avoue son amour...
sans doute, elle parle de ses douloureux chagrins... sans doute,
elle se plaint du sort qui la pouvait faire si heureuse et l'a faite
si malheureuse... mais aussi, monsieur, à chaque page, à chaque
ligne, elle dit, elle prononce qu'elle n'a jamais méconnu ses
devoirs.
ÉPAMINONDAS.
Madame, je vous le répète, souvent La prudence ordonne de
ces feintes réserves.
madame de germeuil, indignée.
Ah ! monsieur qu'osez-vous dire?... Lorsque l'innocence est
aussi évidente, pourquoi donc vouloir présumer le crime?...
épamisoxdas, sévèrement.
Madame la justice doit soulever toutes les apparences et jeter
un coup d'œil impartial sur les faits évidents qu'elles peuvent
dissimuler.
MADAME DE GERMEUIL.
Mais, monsieur, l'horrible abus que M. de Bonneval a fait de
la sainteté du domicile est aussi un fait évident; venir pendant
la nuit enlever ces lettres par violence ! la séduction qu'il a
employée auprès d'un des gens de M. de Surville, pour en ob-
tenir les lettres qu'il avait de ma pauvre fille, cela n'est-iî pasaussi
un fait évident ?... cela neprouve-t-il pas une intention calculée
de rompre scandaleusement une union qui, dans un temps,
REVUE DE PARIS. 131
paraissait indispensable à M. de Bouneval, et qui maintenant
lui pèse et lui est odieuse ?
ÉPAMINONDAS.
Madame, M. de Donnerai est dans toute la plénitude de son
droit. N'est-il pas attaqué dans son honneur, dans ce que
l'homme a de plus sacré au monde? Or, madame, la loi, qui
permet à l'homme offensé de tuer le coupable d'adultère, admet
toute preuve. Chaque expression tendre, bien que résignée, de
ces lettres, n'est-elle pas un horrible outrage pour M. de Bon-
neval? Et en admettant même, madame, qu'il ait oublié ses
devoirs, est-ce une raison pour que sa femme oublie les siens?
ne doit-elle pas au contraire redoubler de dévouement pour le
ramener près d'elle?... Ces lettres, au lieu d'être écrites à un
audacieux séducteur, n'auraient-elles pas dû être écrites à son
mari?... Eh ! madame, si elle y avait déployé la moitié de la
tendresse et de l'affection qu'elle a déployée dans sa criminelle
correspondance, j'en ai la conviction, M. Bonneval, reconnais-
sant ses torts, serait revenu à elle... Mais, au lieu de cela, que
voit-il?... l'éloignement, peut-être même la haine, cachés sous
les semblants d'une résignation perfide... Alors, madame, fort
de ses droits sacrés, irrité justement des coupables projets de
celle dont la Divinité et la loi lui ont garanti la fidélité à la face
de la société, il la cite au tribunal de la justice, et la justice lui
prêtera son appui, madame.
madame de GERMECiL, avec une angoisse douloureuse.
Ainsi, monsieur, mon enfant vous paraît coupable... Ainsi,
sur votre requête, elle sera traduite sur le banc de l'infamie...
Oh ! monsieur, pitié... ayez pitié d'une pauvre mère... relisez
ces lettres...
épamiîvoxdas, avec impatience.
Madame, croyez que j'éclairerai ma conviction par tous les
moyens possibles, mais je suis désolé de vous dire que mes mo-
ments sont comptés... l'audience...
madame de GERMEiiL, te levant a ht une expression de dé-
couragement profond.
Je le vois monsieur... tout ceci a été vain... vous croyez mon
enfant coupable... De ce moment , monsieur, touie nouvelle
Supplication serait îndignede ma fille et de moi . (.lia dignité.)
13J REVUE DE PARIS.
Je me retire , monsieur... et je n'espère plus que dans l'impar-
tialité des juges.
ÉPAUiromDAS la conduit avec une froideur glaciale jusqu'à
la porte de sa chambre et la salue profondément. Quand
madame de Germeuil a disparu, madame Grasset sort du
cabinet, elle paraît très-êmue et essuie ses larmes.)
épamikondas, rentrant.
Eh bien ! vous le voyez, Eulalie. Était-ce une rivale.
MADAME GRASSET.
Ah ! vous êtes bien infâme !
ÉPAMINOSDAS.
Que voulez-vous dire madame ?
MADAME GRASSET.
Ce que je veux dire ! recevoir aussi sèchement, aussi bruta-
lement, cette malheureuse mère ! Oser lui débiter impudemment
vos lieux communs de morale ; et cela sans honte, sans remords!
quand vous avez là .dans votre chambre . une femme qui, pour
vous, a oublié tous ses devoirs. Ah ? c'est à mourir de honte !
épamin ohdas , gravement.
Je ne vois pas, madame, en quoi j'ai dit à celte dame quelque
chose dont j'aie à rougir ?
MADAME GRASSET.
Comment! cela n'est rien ? Comment déclamer comme vous
venez de le faire contre l'adultère, tandis, que je suis là, tandis
que... Allez ! allez ! tant d'audace et de fausseté me font frémir.
Je vous haïssais ; maintenant vous me faites honte j je vous
méprise.
ÉPAJf inondas, avec un air grave et sérieux.
Eh bien ! madame, puiqu'il faut vous l'avouer enfin, je n'ai
rien dit à cette dame dont je ne sois, à cette heure, profondé-
ment convaincu, intimement convaincu, etje suis ravi que vous
m'ayez entendu, car ce n'est pas sans intention que j'ai parlé si
haut.
MADAME GRASSET, Stupéfaite.
Vous osez me dire cela, à moi, et me regarder, en face !
épamtnoxdas, avec componction.
Oui, madame, j'ose vous dire une triste vérité, car nous avons
tous deux été coupables, bien coupables, madame; un tel
scandale ne pouvait pas durer. 11 fallait un terme à celte liaison
REVUE DE PARIS. 133
criminelle, et je n'avais pas assez d'indignation, pas assez de
colère pour condamner ces liens réprouvés par la morale. Dans
la position où je me trouvais, dans la vôtre, madame, il me
fallait sans doute un grand courage pour flétrir moi-même mon
indigne conduite. Ce courage, je l'ai eu, madame.
■AD.MU GRASSET.
Qu'entends-je?
ÉPAMINOXDAS.
Oui, madame, apprenez enfin que depuis longtemps ce con-
traste entre ma vie privée et les principes de morale que j'étais
continuellement obligé de soutenir , me déchirait l'âme et me
couvrait de confusion.
MADAME GRASSET.
Et c'est après cinq années que vous réfléchissez à cela, mon-
sieur ! Voilà qui comble la mesure ! Quelle fausseté! quel odieux
subterfuge !
épamïvoxdas.
En un mot, madame, je suis décidément résolu à changer une
vie jusqu'ici criminelle et à chercher dans les liens consacrés
par la religion, assurés par la loi , un bonheur pur de tout
scandale.
madame grasset, «rec une raye froide.
Continuez, monsieur , continuez ; votre grand modèle, Tar-
tuffe, ne dirait pas mieux.
épamivod as, s* apprêtant à sortir.
Croyez aussi, madame, cfue je n'oublierai de ma vie les ser-
vices que vous m'avez rendus ; ma reconnaissance se plaît à
avouer que c'est à votre tendre sollicitude que je dois un avan-
cement au-dessus de mon faible mérite.
MADAME GRASSET , CIVCC i/lipt'fUOSitC.
Vous êtes un misérable! je vais de ce pas chez le ministre, lui
dire quel homme vous êtes, lui apprendre tant de noirceurs et de
faussetés. Ah! monsieur de Clei ville , monsieur de Clerville,je
me vengerai j prenez-y garde ! {Elle sort.)
ÉI'AMINONDAS , S6 frottant ICS UlttiUS.
Ouf! m'en voilà débarrassé; ce n'est pas sans peine. Quant
au ministre, son înlérêt me répond de lui. Il faut avouer que.
j'ai eu là un beau moment ; des remords ! de la confusion ! Ah !
si ce scélérat de Simonneau m'avait entendu, il en aurait eu
\ 1*
134 REVUE DE PARIS.
pour quinze jours à me gouailler ; mais l'important, c'est que je
su's tout à fait débarrassé de madame Grasset : après une pa-
reille scène, je ne la reverrai sans doute de ma vie ; et, quant à
sa vengeance, elle ne m'inquiète guère. Après tout, cela m'a
coûté ; mais elles'y est mal prise, c'est sa faute ! Si, au lieu de me
faire une aussi ridicule sortie en confondant d'une manière si
absurde l'homme et le juge, elle m'avait parlé convenablement
du temps passé, j'aurais été embarrassé , parce que, après tout,
je lui dois beaucoup... mais, ma foi, s'entendre traiter d'infâme,
quand on fait son devoir de ministère public, c'est par trop
fort 5 aussi je lui ai rendu la monnaie de sa pièce, elle s'est
adressée à l'organe de la justice, au lieu de s'adresser à son an-
cien amant. Eh bien ! au lieu de l'amant, c'est l'organe de la jus-
tice qui lui a répondu. Mais voici l'heure de l'audience.
(// sort.)
SCÈNE IV.
Lecabinet du ministre.— LE MINISTRE, MADAME GRASSET.
MADAME GRASSET.
Eh bien ! que dites-vous de cela ?
LE MINISTRE.
Que diable voulez-vous que je dise? M. Épaminondas de Cler-
ville a eu une femme mariée pour maîtresse? Eh bien! entre
nous, ma chère tante, beaucoup de gens des mieux famés en
sont, en ont été ou en seront là ; il n'y a pas là-dedans de quoi
fouetter un chat.
MADAME GRASSET.
Ce que vous dites là est épouvantable? Comment ospz-vous
afficher de tels principes, soutenir une pareille conduite?
LE MINISTRE.
Parbleu, il est bien évident que je ne dis pas cela comme
ministre de la justice, pas plus que CJerville n'a sa maîtresse
comme juge ; je vous dis cela comme homme privé, comme
homme du monde ; faites donc celte distinction-là une fois pnur
toutes. Parbleu, il est très-clair que si je venais à la chambre
étaler ces maximes-là, je serais singulièrement hué, et qu'on
crierait d'autant plus fort après moi, {souriant) que les crieurs
RENTE DE PARIS. 135
géraient généralement plus ou moins maris trompés ou amanls
heureux. Mais, voyons, entre nous, entre vieux amis, avouons à
la honte du monde, si vous le voulez, mais avouons toujours que
ni moi. ni personne, ne trouvera jamais épouvantable, odieux,
criminel, qu'à trente ans on ait une maîtresse; c'est tout au
plus immoral.
51 AD AME GRASSET.
Ah!
l.E MINISTRE.
Mais, encore une fois, regardez autour de vous? Parmi les
plus hauts et les mieux comptés, qui n'a pas une liaison de la
sorte? Les uns y voient une espèce de mariage tfi partibus, les
autres un plaisir d'un moment, d'autres un moyen de parvenir.
que sais je enfin? Mais que diable, ma chère tante, il ne faut
pas rêver l'âge d'or non plus ; le monde est le monde, il faut le
prendre comme il est; et, entre nous, vouloir à cause de cette
liaison, dont vous accusez Clerville, empêcher son avancement
et son mariage avec Félicité, ma pupille, c'est une folie; car
enfin, en admettant les mêmes antécédents que vous lui repro-
chez, comme aussi condamnables que vous les dites, eh bien!
maintenant, il s'amende, il se range, il rompt des liens crimi-
nels : rien n'est plus moral.
madame grasset, irritée.
Voilà que vous raisonnez aussi sordidement que lui !
LE MINISTRE, SOUriatlt.
Comment savez-vous donc cela?
MADAME GRASSET, rougissant.
La personne dont je vous ai parlé, et qu'il sacrifie indigne-
ment, m'a rapporté sa conversation, et, je vous le dis, raisonner
ainsi c'est raisonner en tartuffe. Alors pourquoi les a-t-il noués,
ces liens criminels ?
LE MIMSTRE.
Ah ça, chère tnnle, il faut décidément que la pauvre délaissée
vous tienne bien au cœur, car vous m'avez toujours jusqu'ici
singulièrement recommmandé Clerville; vous étiez son amie la
plus dévouée, c'est grâce à votre obsession que je l'ai nommé
juge il y a cinq ans ; et, parce que je lui veux donner ma pu-
pille en mariage, et lui faire à ce propos un pont d'or pour lui
ouvrir un avenir inespéré, vous vous déclarez tout à coup contre
136 REVUE DE PARIS.
lui... Ah! ma tante! ma tante! si je connaissais moins voire
excessive moralilé, à vous qui parlez si sévèrement de la mora-
lité des autres {souriant), je penserais des choses, ah! mais,
des choses!...
madame grasset, arec indignation.
Fi! rhorreur! Qu'osez-vous dire là! Je ne suis en cela que
l'écho d'une pauvre et intéressante victime, sacrifiée par votre
monstre de protégé. Mais, croyez-moi, si vous tenez à vos pro-
jets sur lui, on criera, on clahaudera contre votre choix. C'est
d'une injustice criante d'abord, et puis votre créature est d'une
immoralité flagrante.
le ministre, souriant.
Je vous vois d'ici faisant insérer un article fulminant dans le
Corsaire ou dans le Charivari.
MADAME GRASSET.
Vous osez rire de cela... Vous voilà bien!
LE MINISTRE.
Et pourquoi diable voulez-vous que je pleure? Je vous con-
nais, je me connais, je connais Clerville, je connais, en un mol,
assez les hommes, et au résumé, tout cela me semble assez plai-
sant, parce que je vois le vrai des choses, et que je sais qui nous
fait agir, vous, Clerville et moi.
MADAME GRASSET, ai'CC dépit.
Vraiment... vous savez tout cela?
LE MINISTRE.
Parfaitement. Tenez, si j'ai un avantage, c'est de ne pas voir
ma position de bas en haut, mais de haut en bas ; c'est un jeu du
hasard, un quine à la loterie des voix de la chambre, qui d'un
pauvre et obscur avocat sans cause que j'étais, m'a fait ministre.
Je n'en suis pas plus fier pour ça, et je n'en ferai pas moins bien
les affaires de moi et des miens, au contraire.
MADAME GRASSET.
Vous en faites là une belle ! donner votre pupille à un homme
taré!
LE MINISTRE.
Soit, il a été d'une immoralité flagrante si vous voulez; mais,
encore une fois, puisqu'il se range à celle heure, irai-je donc
fermer le port au naufragé?
REVUE DE PARIS. tz1
madame grasset. avec impatience.
Il ne s'agit pas de port ni de naufrage, il s'agit d'un homme à
qui vous voulez faire épouser votre fille nalurelle : et vous sacri-
fiez tout à cela. Voila qui est clair, je suppose.
LE MINISTRE.
Très-clair, ma chère tante, clair comme l'évidence; mais
au maillot, je sais le monde, et je devine fort bien la cause de
votre revirement subit contre Clerville {madame Grasset rou-
git),; cette cause est sans doute des plus flatteuses pour ce
monstre de Clerville et fort excusable chez vous, mais mie ch
se passe entre nous et n'en sorte pas, car, voyez-vous, ma
tante, comme disait le grand homme : Lavons notre linge sale
en famille, et, croyez-moi, dans le monde, dans les affaires on
?n salit diablement, et les lessives sont fréquentes: or Vos
instances pour m'amener à changer de détermination seront
vaines, vos récriminations, si elles étaient connues, vous cou-
vriraient de ridicule sans desservir pour cela Cler ille • aii^s
croyez un ami. prenez bien les choses, acceptez ce à quoi ô s
ne pouvez rien changer,- en un mot, ma volonté absolue est que
Clerville épouse ma pupille et soit conseiller: or, les deux
choses seront d'autant plus selon ma volonté qu'e voici le con-
tiat, 1 ordonnance, et que je n'attends plus que Clerville pour
signer, *
madame grasset.
C'est une horreur, une infamie !
W HUISSIER.
M de Clerville demande s'il peut être introduit auprès de
monsieur le ministre. ]
LE MINISTRE.
^'ai-heure. (L'huissier sort.)
madame grasset, se levant.
Mon neveu, vous êtes un ingrat ; vous allez vous perdre. Je
ie \ ous reverrai de ma vie !
le ministre, d'un air affectueux
Cependant à bientôt, ma chère tante .- je compte sur vous
*** serv.r de mère à Félieité. {Madame Gr^sttsZ.)
ie ministre, sonnant
m mérité, ma tante Aurore es! folle. {* VhubHer.) x Faites
12.
1-8 RFATE DE PARIS.
entrer M. de Clerville. ( L'huissier sort.) Bnfiil voila toujours,
grâce à celle place, ma diablesse de Félicité casée; maintenant,
je m'en lave les mains, que lépouseur s'arrange de cet opi-
niâtre et indécrottable petit caractère-là.
(Épaminondas entre. )
le ministre, allant à lui, le prend par la main, et lui dit à
l'oreille, en remmenant vers la table où est le contrat et
l'ordonnance.
Allons donc, monsieur le conseiller.
épaminondas, faisant un sic/ne de respectueux ëtonnement.
Ah ! monsieur le ministre, mon bienfaiteur! comment jamais
reconnaître...
Ut ministre, arec un épanchement rempli de dignité et de
bonté paternelle-
En rendant heureuse l'intéressante orpheline dont je vous
confie le sort, mon ami. En vous vouant au bonheur de Félicité...
Hélas ! c'est une pauvre fleur, une timide enfant qui vous attend
pour sourire à la vie et éprouver l'émotion des plus tendres
sentiments... Ah ! mon ami... je vous confie mon trésor le plus
précieux (embrassant Épaminondas avec effusion), parce
queje sais combien vous en èles digne.
ÉPAMINONDAS.
Ah ! monsieur, elle sera sacrée pour moi.
LE MINISTRE.
A demain donc l'ordonnance, et dans un mois le contrat ; vous
avez ma parole, comme j'ai la vôtre.
SCÈNE DERNIÈRE.
L'église Saint-Germain-des-Prés. -- Un autel. -Le minis-
tre et madame Grasset serrent de père et de mère a Féli-
cité - M et madame de C/erville accompagnent Epami-
nondas en pleurant de joie. - Le curé bénit et unit le.
fiancés. - Bruit religieux et mélancolique de l orgue. U
L'encens brûle, sa fumée odorante s'irise au reflet de
vitraux. - Silence profond et tendre recueillement. -
Tous les veux sont humides de lannes, excepte ceux o
Simonneau, témoin d'Épaminondas, gui fait des mint
grotesques à mademoiselle Fannr Leloup qui rit de toi
REVIT. 1)8 PU'.l-v 139
son cœur dans un coin de l'èglfse, en faisant des ré-
flexions ironiques sur la taille et la toilette de la mariée.
— On se rend pour le banquet à l'hôtel du ministère.
FIN DE LA C03IÉDIE.
CHOEUR.
0 justice! ô justice sainte el sacrée! magnifique reflet de la
Divinité, quel est celui qui ne tremble pas d'effroi en abordant
ton sanctuaire? quel est celui qui comprendra dans toute son
immensité la redoutable mission qu'il accepte en osant l'inter-
préter? quel est celui qui. sans terreur, viendra dire aux hom-
mes assemblés : Ecoutez-moi, ceci est la vérité !
Et pourtant, ô justice sainte et sacrée, les hommes austères
majestueusement assis à ton suprême et terrible tribunal doivent
être sages parmi les plus sages, éclairés parmi les plus éclairés,
ils doivent imprimer à leur vie privée le caractère religieux et
pur de leurs fonctions redoutables : et de même que leur impo-
sant costume ne ressemble en rien à celui des autres hommes,
de même aussi leur existence solitaire et recueillie ne doit
ressembler en rien à l'existence frivole et joyeuse des autres
hommes.
Ko pourrait-il donc être autrement ! si celui qui doit absoudre
ou condamner ses semblables, ne les dominait pas de toutes les
fortes et courageuses vertus d'une vie exemplaire ; les inno-
cents ne lui diraient-ils pas : de quel droit nous absous-tu? et les
coupables : de quel droit nous condamnes-tu ? Si tu as commis
la faute, quelle est ton autorité pour flétrir la faute ? Ne frémis-
tu donc pas, ô juge indigne! lorsque tu t'écries : honte et châ-
timent au prévaricateur, alors que toi-même tu es prévarica-
teur! — honte et châtiment à l'adultère, alors que toi-même tu
es adultère ! — honte et châtiment aux passions mauvaises, alors
que toi-même lu es sous le joug des passions mauvaises ! Allons,
allons, notre complice, quitte ton troue magistral et viens
140 REVUE DE PARIS.
l'asseoir sur la sellette de l'infamie parmi nous autres crimi-
nels,
Mais il n'en est pas ainsi, ô justice sainte et sacrée ! Ceux-là
qui de leur voix solennelle et retentissante comme les foudres
du dernier jugement proclament tes arrêts inexorables, ceux-
là, tristes, austères et pensifs, imposent le respect et l'admira-
tion aux autres hommes ! C'est que ceux-là, tes élus, ô justice !
tes élus parmi les plus purs, ont dès leur jeunesse longuement
éprouvé s'ils étaient dignes d'aspirer à celte mission souve-
raine! c'est que ceux-là, dans leur âge mûr, ont exercé leur for-
midable sacerdoce avec une éclatante el sereine vertu ! c'est que
ceux-là, dans leur vieillesse enfin, encore épurés par cette
longue vie de résignations el de sacrifices, ont atteint le der-
nier degré du trône magistral, parce qu'ils ont atteint le dernier
terme de sagesse auquel l'homme puisse arriver, après avoir
triomphé des plus rudes épreuves.
Aussi te glorifie-ton magnifiquement dans le vénérable et
splendide caractère de ceux-là, qui sont adorés el bénis de
tous comme tes plus divins organes, ô justice ! ô justice ! sainte
et sacrée !
ErcÈïVE SrE.
LES
IAMS DE M S PARIS
i
Depuis un an et demi, la chambre avait voté la suppression
des maisons de jeux. La chambre, mue paruo sentiment hono-
rable, avait fermé l'oreille à toute considération; elle n'avait vu
que le mal et le remède; et le remède étant entre ses mains.
elle a étouffé le mal. Aujourd'hui que celte mesure salutaire a
reçu son accomplissement, nous entrerons, nous, dans quelques
observations, tout à fait indépendantes de. la question morale à
laquelle nous applaudissons les premiers. Il nous suffira de faire
en peu de mots le tableau des ressources annuelles que le bud-
get aléatoire donnait à la ville de Paris, afin que la chambre
puisse quelque jour compléter sa mesure en remédiant à un
autre mal qui se fera sentir bientôt, et qui entraînera avec lui
des préjudices notables, pour certaines industries, en laissant
les chefs de famille ou d'établissement, à peu près dans les
mêmes appréhensions et les mêmes chances d'abus de confiance
qu'auparavant.
Les maisons de jeu étaient au nombre de sept dans la ville de
Paris. 11 y en avait quatre au Palais-Royal ; n° 134, d'abord.
C'était le salon aristocratique de ce quartier. On y était admis
par faveur: une mise décente était de rigueur au 134. On y
(1) Nous avons applaudi, dans notre dernier bulletin, à la fermeture
des maisons de jeu. M. le baron Calvct s*est ému sans doute de nos
paroles, car nous avons reçu de lui l'article suivant, que nous ne fai-
sons aucune difficulté d'insérer, bien qu'il ait tout l'air dune apologie.
V. <!. P.
142 REVUE DE PARIS.
taillait le trente-un sur deux tables, et la roulette. Le n° 129 ve-
nait ensuite dans la hiérarchie aléatoire du Palais-Royal. Là,
c'était une société mixte. Ou y entrait après virigf-el-uu ans
révolus; 1 âge seul vous tenait lieu de présentation. On y jouait
la roulette sur deux tables, et le trente-et-un. Le n° 56 avait
hérité du n° 9, maison illustre dans les premières années de la
restauration. C'est au n° 9 que l'état-major de Blucher, de
Wellington et d'Alexandre vint rendre l'argent que la France
payait aux alliés. Le général Blucher lui-même, qui avait tou-
ché une large indemnité, s'empressa de la porter, en détail, au
iv'J.Les Anglais se distinguaient, entre tous, par une généro-
sité de restitution, digne de leur renommée. M. Bernard, qui
tenait alors le sceptre du royaume de la Ferme, gagna une
for! une de fermier-général. L'Europe alliée se fil bénévolement
tributaire de M. Bernard. Le n° 9 était comme ce temple d'An-
tium dont parle Horace ; la Fortune y renversait les colonnes
triomphales, au profit de M. Bernard, dans les salons qui s'é-
tendaient de l'arcade 9 à l'arcade 18 ; l'administration avait,
d'ailleurs, réuni tout ce qui charmait alors les étrangers. Le
célèbre restaurateur Abélard arrivait à onze heures du soir,
avec ses fameux chapons au riz, et rassasiait l'Europe victo-
rieuse, et vaincue par M. Bernard. On soupait entre laroulette
et le craps ; les Anglais, toujours avides d'émotion, mangeaient,
par délices, avec accompagnement de cliquetis d'ivoire et de
cuivre. Pendant le festin, les odalisques du Palais-Royal, cou-
vertes des dépouilles du monde, envahissaient le n° 9. L'état-
major européen contractait au dessert des hyménées éphé-
mères, et se levait de table pour gagner la dot des Phrynés.
L'avare trente-un les renvoyait sans dot. Alors, pour étourdir
les gagnants et les ruinés, un orchestre enivrant donnait le si-
gnal de la danse. On dansait VAnglatse, la Cosaque, V Alle-
mande, et à chaque figure, on jetait de l'or aux râteaux, pour
prendre du plaisir de toutes mains. La restauration, essentiel-
lement religieuse et morale, comme on sait, subit celle Babylone
permanente jusqu'au départ des étrangers; elle voulut bien
entrer, quoique à contre-cœur, en participation avec la Ferme,
des richesses oubliées sur le lapis du n° 9 par les soldats de
Blucher, de Wellington et d'Alexandre. Même longtemps après
le départ des alliés, le n° 9 conserva ses allures libertines. Ce
REVUE DE PARIS. 143
fut M. le comte de Chalabre qui purifia cette Babylone ; et le
n° 18, vierge de femmes, s'ouvrit, et reçut dans ses trois sa-
lons Télile delà mauvaise société. Le n° 113 était placé au der-
nier rang, et certes il méritait celte place. Aux vieux jours de
l'empire, le n° 115 avait joui <Vun certain éclat. Les vieillards
disaient qu'on y jouait jadis le trente-un ; c'était une tradition
contestée. Le biribi, jeu tombé en désuétude, florissait encore
au 113, sous le ministère de Serres, la banque du biribi rece-
vait vingt-cinq centimes de mise, c'est-à-dire que le 115 avait
le privilège exclusif de prendre aux pontes leurs billets, leur
or, leur argent, et de plus leur menue monnaie debillon. C'était
admirable de prévision. Le biribi scandalisa la police, il fut sup-
primé. L'avantage de la banque à ce jeu était énorme ; la
banque avait sept numéros sur soixante-dix.
Les maisons de jeu de la rue Dauphine, 56, de la rue Saint-
André-des-Arcs, 59, et du Bac, 51, ont perdu leurs banques de-
puis nombre d'années. Après celles que nous venons d'exhumer
au Palais-Royal, il en restait trois encore debout, au 51 dé-
cembre dernier.
Le no 15, rue Marivaux. Cette maison ne possédait qu'une
roulette et un cabinet littéraire. Le joueur ruiné par les zéros
noir et rouge, avait la consolation de lire les journaux. Celle
société se composait de quelques jeunes vieillards, têtus sur l'ar-
ticle des transversales, et neutralisant les zéros, en jouant à
tout coup, pour ne pas les manquer à leur sortie. "C'était une
chimère comme une autre, mais moins innocente qu'une autre,
Au reste, ce petit salon avait une quiétude, une sérénité ravis-
santes. On avait l'air d'y jouer en famille. Les banquiers cau-
saient avec les pontes, leur donnaient de sages conseils, sou-
riaient a leurs gains, et se lamentaient à leurs perles. On
s'attendait toujours, quand on avait perdu, à voir le chef de
partie s'avancer et vous rendre votre argent. Celle maison
Marivaux était une ressource voisine pour les jeunes gens qui
voulaient gagner leurs stalles d'Opéra, et boire de la musique
gratis. Us montaient, et jetaient un billet de cinq cents sur le
tapis, en disant: Dix francs au billet: il faudrait être bien
malheureux pour ne pas gagner dix francs avec un billet. Ce-
pendant ils perdaient le premier coup; pour rattraper la perle
cl gagner la stalle, on jouait vingt francs. Encore perdu ! —
m REVUE DE PARIS.
Quarante.— Perdu! —Quatre-vingts.— Perdu! —Cent soixante.
—Perdu! —Le reste.— Perdu!
La stalle du balcon d'Opéra coûtait cinq cents francs. C'est
de cette manière que M. H*** en a payé une soixante-dix mille
francs.
Les deux maisons capitales du royaume aléatoire étaient
continues et à l'extrémité de la rue Richelieu, n09 10G et 108.
La maison, nommée le salon par excellence, était le rendez-
vous de l'aristocratie joueuse de l'univers. Les députés, les pro-
curadorès,les certes, les lords du parlement, les pairs de France,
les rois exilés, les banquiers fatigués deleur fortune, affluaient au
salon. Don Carlos y a fait une apparition, et y perdit cinq mille
carlistes. Don xMiguel y a laissé toutes les paillettes d'or qu'il
avait apportées des rives du Tage,en fuyant ses bords heureux.
Quatre ministres ou généraux de la reine Christine ont laissé
au salon leur dernier maravédis. Le plus riche banquier de
l'Allemagne venait y lutter corps à corps avec la fortune,
et la fortune expirait sous sa roue. Une foule de notables An-
glais, héritiers des passions aléatoires de Fox et de Sheridan,
épuisaient, au salon, des liasses de banks-notes, en attendant le
thé. Le salon était la sangsue de l'univers. La France y était à
peine représentée par quelque riche désœuvré qui faisait une
progression d'après d'Alembert, en attaquant par une piastre ;
objet de mépris et de risée aux yeux des lords d'Angleterre
et des hidalgos de Madrid !
Au salon, le souper était servi à minuit. Le service ne lais-
sait rien à désirer que l'argent qu'on avait perdu dans la soirée.
Feu M. de Cussy, l'illustre gastronome impérial qui marchait
l'égal de Cambacérès, était l'ordonnateur des festins du salon.
Il n'épargnait rien pour flatter le goût blasé des millionnaires
ses convives ; les primeurs du marché figuraient à cette table.
On y mangeait des pois verts, cueillis sur tige, le 15 janvier.
Les salons de Frascati étaient abordés par l'aristocratie du
second ordre. Lord T***, grand et vénérable vieillard, s'y était
établi pour y faire sa martingale à douze coups, si redoutée de la
banque. C'est là que mourut, les dés à la main, le fameux An-
glais B**% qui jouait au craps depuis 1814. Ce grand homme,
qui doit avoir la première niche au panthéon du jeu, profita
de la paix et de l'invasion pour aller prendre les bains de Vichy,
REVUE DE PARIS. t'iS
selon les conseils de ses médecins. Il avait (rois millions et une
affection au foie. Le désœuvrement anglais le poussa de l'hôtel
deCastille à Frascali, le soir même qu'il attendait ses chevaux
de poste pour aller à Vichy. Le noble voyageur, qui n'avait vu
que les tripots répulsifs de Ia>i'ccs fer-Square, de Pall-Mall et
de Piccadilir, resta confondu d'admiration devant ce luxe et
cette décence dessalons de Frascali. Il risqua un petit billet,
puis vingt. Son domestique vint lui annoncer que les chevaux
étaient à la chaise ; il envoya promener le domestique. Les
heures volaient, et les billets aussi. A deux heures du matin, il
avait perdu 100.000 francs, et il rentra chez lui sans prendre
garde aux chevaux de poste, qui passaient la nuit devant l'hô-
tel. Vichy fut complètement oublié. Le noble Anglais s'installa,
dès ce jour, à Frascali, et consacra sa vie entière au culte du
jeu. Il se fit un admirable régime de vie ; il se levait à midi et
prenait son thé ; à une heure, il s'acheminait vers ce bienheu-
reux Frascali et jouait jusqu'à sept heures ; à sept heures, il
allait au café Anglais et soupait planctureusemenl. Il reprenait
ensuite le chemin du craps, et jouait jusqu'au dernier coup.
C'était lui qui avait acquis le droit de jouer les trois derniers
coups de dés; personne n'aurait eu le courage de lui disputer
cet honneur.
Lorsque le 27 juillet 1830 arriva, noire Anglais ne vit qu'une
chose dans celte révolution, la suspension momentanée du jeu ;
il ne remarqua qu'une barricade, celle qui lui barrait le chemin
de Frascati. Treize jours mortels, le jeu fut en vacances ; l'An-
glais maudissait les trois jours qui lui en donnaient treize si
tristes. Lorsque le calme fut revenu, il rentra au salon du craps,
et continua sa vie. On comprend que les bains de Vichy étaient
depuis longtemps oubliés; ces médecins de Londres, qui ne lui
avaient pas donné six mois de vie, augurèrent qu'il était mort :
le jeu l'avait guéri. B*** perdit ses (rois millions religieusement
jusqu'à la dernière guinée; sa famille fut obligée de lui faire
une pension viagère et inaliénable de 1CJ. 000 francs. B¥** trouva
le secret de l'aliéner au profil du craps: il ne se réserva que ce
qu'il lui fallait de stricte nécessité pour son couvert du café
Anglais. Je n'ai connu jamais d'homme plus heureux; il avait
le bonheur d'avoir une passion qui remplissait sa journée sans
lacune; il savourait celte passion, et en exprimait la volupté
1 13
146 RLYLE DE PARIS.
douze heure* durant. Il n'avait ni dettes, ni soucis, ni dépen-
dance, ni obligations à subir, et l'administration des jeux, tou-
chée de pitié pour un homme qui s'était si noblement ruiné, lui
avait fait un avaniage inouï : M. B*** avait l'inappréciable droit
déjouer sur parole, sans que la perte l'obligeât à une restitu-
tion. Disonsà la gloire de l'Angleterre que cel admirable joueur
n'a jamais abusé du droit immense qu'il tenait de la Ferme.
Seulement, au coup de six heures, lorsque les chances de la ma-
tinée avaient épuisé sa bourse, il jouait, à la roulette, 10 francs
jusqu'au coup de gain. Les 10 francs gagnés, il allait gaiement
les dépenser au café Anglais. C'est ainsi qu'il vécut vingt-deux
ans, malgré les médecins et l'hépatite. A Londres, il aurait
gardé ses millions, mais il n'aurait pas vécu. Rien ne bronze
la chair comme l'émotion du jeu. Quand le joueur ne se lue pas,
il ne donne pas de prises à la mort. M. BY*\ presque octogé-
naire, tomba un soir comme un vétéran sur le champ de ba-
taille ; il tomba en embrassant la corne du craps, et ne se releva
plus. C'était un homme plein d'érudition et d'esprit ; il s'expri-
mait admirablement en français; son caractère respirait Yhu-
mour ; il ne parlait jamais de sa fortune perdue; la Ferme n'a-
vait pas de meilleur ami. M. B¥** était organisé comme Fox et
Sheridan, ces deux joueurs sublimes, qui n'ayant plus un shcl-
ling, donnèrent un diner splendide à la noblesse opulente, et
redevinrent millionnaires au dessert, en jetant une assiette d'or,
à leur bénéfice, au milieu de la table du festin.
La ville de Paris, en perdant les jeux, a fait une perte beau-
coup plus grande que la chambre ne le suppose. Les œuf mil-
lions qui étaient appliqués à divers services d'utilité publique,
et aux subventions théâtrales, ne sont rien ou sont fort peu de
chose, auprès des perles qu'on n'a pas prévues. Ce mouvement
sans fin de la machine aléatoire faisait pivoter, autour du lapis,
à peu près huit cents millions par an. La France apportait à peine
un trente-deuxième à ce budget énorme, pour son contingent.
Le besoin inexorable de jouer opérait des miracles de ressour-
ces, que le jeu seul peut opérer. Ainsi on a vu de riches Améri-
cains partir du salon, courir au Havre, du même pas, s'em-
barquer sur un des douze paquebots qui font le service entre les
deux mondes, vendre une propriété à la Nouvelle-Orléans, et re-
tourner au salon, sans avoir employé deux mois dans ces voya-
REVUE DE PARIS. 147
ges et ces opérations. Chaque jour, les chances de gain faisaient
ruisseler un argent prodigieux dans plusieurs branches de l'in-
dustrie parisienne. 11 est prouvé que !e joueur qui sortait d'une
maison, avec 1 0 francs de gain, en dépensait tout de suite 5, qui
ne rentraient plus à la Ferme. Le Palais-Royal vivait du jeu.
Les grands restaurateurs, les bijoutiers, les modistes, les spec-
tacles, avaient une part immense dans les bénéfices. On peut
évaluer à cent millions la perle que fait le commerce de Paris.
Maintenant, le mal est détruit? ear si le mal est détruit,
qu'importe la perte d'argent ? périsse l'argent plutôt que la mo-
rale ! Hélas ! nous n'hésitons pas à dire que le mal est plus ter-
rible que jamais. Seulement il portera sur une classe qui a peu
d'argent et beaucoup de passions, et il ne sera plus, en quelque
sorie, compensé par cette énorme invasion étrangère d'argent
qui restait a Paris. Les Anglais, les Russes, les Allemands, tous
bien plus nobles joueurs que nous, et ne liardant pas devant
une banque, étaient attirés à Paris par je ne sais quel attrait de
décence et de loyauté que le salon et Frascati portaient écrit
sur leurs murailles. Tous ces étrangers s'acheminent déjà vers
les maisons que les états voisins, moins moraux que nous, éta-
blissent aux frontières. La maison de conversation de Baden
va devenir plus florissante que jamais. Le nouveau fermier s'est
engagé à bâtir une salle de spectacle, à ses frais, à Baden, pour
remercier le grand-duc de Bade du privilège obtenu. La maison
que M. Crawford tient, à Londres, dans le Strand, vient d'être
organisée sur un plan nouveau. Enfin, dans toutes les villes
thermales, hors France, il n'est sorte d'appas qui ne soient of-
ferts, à cette heure, a l'aristocratie errante et joueuse. Voyons
ce qui reste à Paris.
La Ferme est démolie, c'est vrai; mais le jeu est debout. Dé-
truisez les chevaux, biens plus homicides que les jeux, vous n'a-
bolirez pas la passion des chevaux. Seulement il serait fort
difficile d'avoir des hypodromes clandestins, où l'on pût faire
des courses au clocher entre deux paravents. Le jeu clandestin
est autre chose. Lorsque Louis XIV eut défendu les jeux, les
joueurs, dit Dussaulx, se rassemblaient dans un salle basse,
s'asseyaient autour d'une table, et mettaient devant eux un
rayon de miel et une pièce d'or. C'était une mouche qui décidait
du gain; la première qui se posait sur le miel, représentait
1*8 BEVUE DE PARIS.
officiellement la fortune. Le joueur favorisé de la mouche ra-
massait toutes les pièces d'or. Le plus grand silence présidait à
cejeu; aucune formule aléatoire n'était prononcée. La police ne
pouvait raisonnablement empêcher que des amis se rassem-
blassent avec des rayons de miel, et que l'un deux prit l'or de
ses voisins, lorsque ses voisins ne s'y opposaient pas. Il y aura
donc des jeux secrels aujourd'hui, puisqu'il y en avait sous
Louis XIV, en face de la Bastille. On peut même affirmer que
plusieurs banques clandestines sont déjà en pleine activité •
dans un mois il y en aura mille. Mais ici, plus de ces Anglais
millionnaires, de ces impassibles Allemands, de ces Russes bla-
sés et fastueux qui perdaient tout sans se plaindre, et nous don-
naient le luxe de leurs revenus ; autres lieux, autres joueurs
autres banquiers. Le jeu va prendre un nouvel aspect. On or-
ganisera des banques par actions. Autrefois le joueur n'avait
à craindre que les avantages hautement avoués du refait, des
zéros, du craps, maintenant il aura contre lui bien autre
chose ; il aura le doigt et la finesse de tact des banquiers. C'est
en vain que la police redoublera de vigilance pour traquer ces
conspirateurs du trente-un, ces carbonari de la roulette, ces
proscrits du craps j la police aura cette fois, pour adversaire,
la classe la plus intelligente, la plus rusée de la société. Les
joueurs joueront la police. Cette police, si adroite dans ses per-
quisitions politiques, échouera devant les martingales des pontes
coalisés contre elle. Tout ce que l'imagination a de plus ingé-
nieux sera employé contre les limiers de la rue de Jérusalem.
Le jeu restera donc ; et avec lui, resteront le désespoir, la ruine,
le suicide. Paris n'aura gagné qu'une chose à cette loi, pourtant
si sage, il aura gagné la perte de 100 millions.
Baro.\ Calvet.
LES
QUATRE TALISMANS
Première Journée*
Il y avait une fois, à Damas, un vieillard très-riche, très-riche,
qu'on appelait le Bienfaisant, parce qu'il n'usait de ses trésors
que pour adoucir les maux du peuple, soulager les malades et
les prisonniers, ou héberger les voyageurs ; et il réunissait tous
les jours quelques-uns de ceux-ci à sa table, car il n'était pas
fier, quoiqu'il fût parvenu. Les plus anciens de Damasse sou-
venaient qu'il y était arrivé bien pauvre, et qu'il y avait long-
temps gagné sa vie à porter des fardeaux pour les marchands ;
après quoi, ses petites économies lui permettant d'entreprendre
le négoce ù son propre compte, on l'avait vu s'élever au plus
haut degré de prospérité sans donner lieu au moindre repro-
che, de sorte que personne ne prenait ombrage de sa fortune,
dont il ne semblait jouir que pour en faire part à tout le
inonde.
Un jour, trois voyageurs fort mal en point, et recrus d'âge,
de fatigue et de misère, s'étant rencontrés au même moment à
sa porte, pour y demander l'hospitalité, les esclaves du vieil-
lard leur donnèrent à laver suivant l'usage, substituèrent a
leurs pauvres haillons et à leurs turbans délabrés des vêtements
propres et décents, et distribuèrent entre eus. trois bourses
pleines d'or. Ils les introduisirent ensuite dans la salle du festin
13.
fSi REVUE DE PARIS.
où !e maître les attendait, comme il faisait tous les jours, en-
touré de ses douze fils qui étaient de beaux jeunes gens rayon-
nants d'espérance, de force et de santé, car Dieu avait béni
le Bienfaisant, dans sa famille.
Quand ils eurent fini leur repas qui était simple, mais copieux
et salutaire, le Bienfaisant leur demanda leur histoire, non
pour satisfaire une vaine curiosité, comme le font la plupart
des hommes, mais pour s'informer du moyen de les aider dans
leurs entreprises et de les secourir dans leurs tribulations. Le
plus âgé des trois, auquel il s'était adressé, prit donc la parole,
et s'exprima ainsi :
HISTOIRE DE DOUBAN LE RICHE.
Seigneur, je suis né à Fardan qui est une petite ville du Fit-
zislan, dans le royaume de Perse, et je m'appelle Douban. Je
suis l'aîné de quatre enfants mâles, dont le second s'appelait
Mahoud, le troisième Pirouz, et le quatrième Ébid, et mon père
nous avait eus tous les quatre d'une seule femme qui mourut
fort jeune, ce qui le décida sans doute à se remarier, pour
qu'une autre mère eût soin de nous. Celle qu'il nous donna dans
ce dessein n'était guère propre à servir ses vues, car elle était
avare et méchante. Comme notre fortune passait pour considé-
rable, elle fit le projet de se l'approprier, et mon père ayant été
obligé de s'absenter plusieurs mois, elle résolut de mettre ce
temps à profit pour exécuter ses desseins. Elle feignit de s'adou-
cir un peu en notre faveur pour nous inspirer plus de confiance,
et les premiers jours ainsi passés avec plus d'agrément que nous
n'élions accoutumés à en trouver auprès d'elle, celte mauvaise
personne nous leurra tellement des merveilles du Fitzistan et du
plaisir que nous goûterions à y voyager en sa compagnie, que
nous en pleurâmes de joie. Nous partîmes, en effet, peu de
temps après, dans un litière bien fermée, dont elle ne soulevait
jamais les portières par respect, disait-elle, pour la loi qui dé-
fend aux femmes de se laisser voir, et nous voyagâmes ainsi
pendant soixante journées, sans apercevoir ni le ciel ni la terre,
tant il s'en fallait que nous pussions nous faire une idée du che-
min que nous avions parcouru et de la direction dans laquelle
nous étions conduits. Nous nous arrêtâmes enfin dans une forêt
REVUE DE PARIS. 151
épaisse et obscure, où elle jugea a propos de nous faire reposer
sous des ombrages impénétrables au soleil, et je ne doute pas
que ce ne fût cette forêt magique qui sert de ceinture à la mon-
tagne de Caf, laquelle est elle-même, comme vous savez, la
ceinture du monde. Nous nous divertîmes assez bien dans cet
endroit, en buvant des vins qu'elle avait apportés, et dont nous
ne connaissions pas l'usage. Ces breuvages défendus nous plon-
gèrent dans un sommeil si profond, qu'il me serait difficile d'en
déterminer la durée. Mais quelle fut la douleur de Mahoud, celle
de Pirouz et la mienne, car notre jeune frère Ebid dormait encore,
quand nous ne retrouvâmes au réveil ni la femme de mon père,
ni la litière qui nous avait amenés ! Notre premier mouvement
fui de courir, de chercher, d'apptler à grands cris ; le tout en
vain. Nous comprîmes alors aisément le piège où nous étions
tombés, car j'avais déjà vingt ans, et mes deux frères puînés une
seule année de moins, parce qu'ils étaient jumeaux. Dès ce mo-
ment, nous nous abandonnâmes au plus horrible désespoir, et
nous remplîmes les airs de nos cris sans parvenir toutefois à ré-
veiller noire frère Ebid, qui paraissait occupé d'un rêve gracieux,
car le malheureux enfant riait dans son sommeil. Cependant
nos clameurs devinrent si fortes, qu'elles attirèrent vers nous le
seul habitant de ces affreux déserts. C'était un génie de plus de
vingt coudées de hauteur, dont l'œil unique scintillait comme
une étoile de feu, et dont les pas retentissaient sur la terre
comme des rochers tombes de la montagne. Mais il faut conve-
nir qu'il avait d'ailleurs une voix douce et des manières gracieu-
ses, qui nous rassurèrent tout de suite.
« C'est bravement crié, garçons, dit-il en nous abordant, mais
c'est une affaire faite, et je vous dispense volontiers de vous
égosiller davantage, d'autant que je n'aime pas le bruit. La
gryphone a délogé à tire d'ailes et sans se faire prier aussitôt
qu'elle vous a entendus; et vous n'ignorez pas certainement,
puisque vous mêliez tant de zèle à mes intérêts, que mon maître
le roi Salomon, trompé par les faux rapports de ce méchant
animal, lui avait donné l'autorité souveraine dans mes états,
jusqu'au jour où une voix humaine viendrait troubler le silence
de ces solitudes. C'était à peu près comme qui aurait dit l'éter-
nité, car il n'était guère probable que vous prissiez un jour
fantaisie de venir brailler ici, au lieu de Faire endéver mes-
152 REVUE DE PARIS.
sieurs vos parents à domicile. Grâces au ciel, tout est pour le
mieux, et il ne me reste plus qu'à vous récompenser suivant vos
mérites. Vous verrez, petits, que je sais être reconnaissant, car
je vais vous gratifier entre vous trois de tout ce qui peut com-
bler les désirs de l'homme sur la terre, savoir la fortune, le
plaisir et la science.
» Et d'abord pour toi, continua-t-il en me passant un ruban
au cou et en me montrant un petit coffret qui y était suspendu,
celle amulette aura la propriété de le faire posséder tous les
trésors cachés que nous foulons aux pieds sans les connaître, et
de tout ce qui est perdu.
» Toi qui n'es que médiocrement joli garçon, dit-il à Mahoud
avec la même cérémonie, lu m'auras l'obligation d'être aimé,
du premier regard, de toutes les femmes que tu rencontreras
dans ton chemin. Ce n'est pas ma faute, si tu ne fais pas un
bon établissement.
» Toi, dit-il à Pirouz, lu devras à ce talisman l'empire le plus
universel qu'il soit possible d'exercer sur le genre humain,
puisqu'il le fournira des moyens infaillibles de calmer toutes les
douleurs du corps, et de guérir toutes ses maladies... — Gar-
dez-bien ces précieux joyaux, ajouta-t-il enfin, car c'est en eux
seuls que résident les merveilleux talents dont vous voilà revê-
tus, et ils perdront toute leur puissance au moment où vous
en serez séparés. »
En achevant ces paroles, le génie nous tourna le dos, et nous
laissa plongés dans le plus profond étonnement.
Nous ne revînmes à nous que peu à peu, et sans nous com-
muniquer nos premières réflexions qui s'arrêtèrent probable-
ment sur la même idée. Le génie n'avait disposé en noire
faveur que de trois amulettes, et il était probable qu'il n'en pos-
sédait pas davantage ; Ebid, qui n'avait pas été appelé au par-
tage, prendrait mal noire soudaine fortune, et peut-être il
exigerait de nous une nouvelle répartition qui nous serait éga-
lement funeste à tous, puisque la vertu de nos amulettes, exclu-
sives à chacun de ceux qui venaient d'en être dotés, ne pouvait
se communiquer à d'autres. Un sentiment de justice naturelle
révolterait son cœur contre le caprice de cette destiné inégale,
et nous en ferait un ennemi toujours prêt à contrarier nos des-
seins et à troubler nos jouissances. Que vous
REVUE DE PARIS. i;;3
Nous eûmes la cruauté d'abandonner cel innocent enfant qui
n avait que nous pour appuis, en essayant de nous persuader
réciproquement que le génie en prendrait soin, mais sans autre
motif réel que la honteuse crainte de l'avoir a notre charge
Celte abominable action, qui devait être l'éternel tourment de
mon cœur, n'a pas encore été expiée par tous les maux que j'ai
soufferts. J
Nous marchâmes pendant quelques jours, en nous servant de
ce qui nous restait de nos provisions, et soutenus par les bril-
lantes espérances que nous fondions sur nos talismans. Mahoud,
qui était le plus laid de nous trois, et qui voyait d'avance toutes
les belles soumises à son ascendant vainqueur, devenait, à cha-
que pas, plus insupportable d'impertinence et de fatuité.
C'était en vain que le ruisseau où nous allions puiser notre
breuvage lui annonçait insolemment deux fois par jour qu'il
n'avait pas changé de visage. L'insensé commençait a prendre
plaisir à la reproduction de son image, et se pavanait devant
nous, dans ses grâces ridicules, de manière à nous inspirer plus
de pitié que de jalousie. Pirouz, qui n'avait jamais rien pu ap-
prendre, tant il avait l'esprit borné, n'était pas moins fier de
sa science que Mahoud de sa beauté. Il parlait avec assurance
de toutes les choses qui peuvent être soumises à l'intelligence
>de l'homme, et imposait hardiment des noms baroques à tous
les objets inconnus que nous présentait notre voyage. Quant a
moi, qui me croyais le mieux traité de beaucoup, parce que
j'avais assez L'habitude du monde pour savoir déjà que toutes
les voluptés de l'amour et toute la célébrité du savoir s'y achè-
tent facilement au prix de l'or, je tremblais que mes frères ne
fissent de leur côté les mêmes réflexions, et j'osais à peine me
livrer au sommeil sans leur rappeler que nos amulettes per-
draient toute leur valeur dans les mains de ceux qui s'en se-
raient emparés. Cette précaution même ne me rassurait pas
entièrement, et il m'arrivait rarement de céder aux fatigues de
la journée, sans avoir enfoui la mienne à l'écart dans le sable
du désert, ou sous un lit de feuilles sèches. Pendant la nui!, le
moindre bruit me réveillait en sursaut ; j'éprouvais des inquié-
tudes qui ressemblaient à iks angoisses ; je me rapprochais
furtivement de mon talisman, je le déterrais avec d'horribles
battements de cœur, et je ne dormais plus.
154 REVUE DE PARIS.
Ces préoccupations, qui nous étaient sans doute communes,
avaient fait naître en nous la défiance et la haine, et nous en
étions venus au point de ne pouvoir plus vivre ensemble. Nous
résolûmes de nous séparer, et de marcher tous trois dans trois
directions différentes, en nous promettant, de la bouche plutôt
que du cœur, de nous retrouver un jour. Là-dessus, nous nous
embrassâmes froidement, et nous nous dîmes un adieu qui
devait être éternel.
Le lendemain, je restai seul avec mes rêves, sans autre nour-
riture que les fruits sauvages des forêts ; ils me manquaient
déjà depuis le matin, et la faim me pressait d'une manière
cruelle, quand, au détour d'un ravin profond, je tombai au
milieu d'une caravane de marchands ou d'une embuscade de
voleurs nomades, je n'ai jamais su lequel. J'allai cependant
m'asseoir avec sécurité dans le rang le plus épais de la bande,
parce que mon amulette venait de me découvrir un mystère
dont j'espérais tirer parti avec elle • « Mes amis, leur dis-je
d'un ton résolu, vous voyez parmi vous un pauvre jeune homme
qui ne possède au inonde que ces simples vêtements, mais qui
peut vous rendre tous les plus heureux et les plus opulents des
mortels. Comme je suppose que vous n'avez pour but, dans vos
périlleux voyages, que de vous enrichir par des gains licites, je
siens vous offrir une fortune immense et facile, sans autre con-
dition que de la, partager avec vous. Voyez s'il vous convient
de m'accorder la moitié d'un trésor que mes glorieux ancêtres
ont caché dans ces solitudes, et ce qu'il me faut de chameaux
pour la transporter dans la ville la plus voisine. Je prends
le divin prophète à témoin que je vous cède l'autre part, et
qu'elle est assez considérable pour combler l'ambition de vingt
rois. ■
Sur l'assentiment empressé de toute la troupe : « Fouillez le
sol de ce camp, repris-je aussitôt, et divisez les charges en
égales portions entre vos chameaux et les miens. Je vous ré-
pète que la moitié est ma part, et que je ne veux rien de plus,
ear Mahomet m'a inspiré d'enrichir les premiers croyants que
jv' trouverais dans le désert. »
L'événement répondit à ma promesse. L'or était presque à
Heur de terre, et tous-les chameaux furent chargés avant la
nuit. Quoique le pays parût tout à fait inhabité, nous prépo-
RENIE DE PARIS, loo
sàmes les plus vigilants à lu garde de la caravane, el, comme il
n'y avait pas un de nous qui crût pouvoir compter aveuglément
sur les autres, je suis assez porté à croire que personne ne dor-
mit. Nous commencions à recueillir le premier fruit de la ri-
chesse.
Les jours suivants se passèrent assez paisiblement, à jouir
entre nous de l'idée de notre bonheur, et à nous confier nos
projets. Seulement, à mesure qu'ils se développaient dans notre
esprit, nous concevions la possibilité d'en étendre la portée
dans une proportion presque infinie, et au bout d'une semaine,
le plus modéré de la troupe était mécontent de son lot ; car
l'insatiable cupidité des riches leur crée, au milieu de leur pros-
périté apparente, une pauvreté relative plus difficile à supporter
que la pauvreté absolue des malheureux de la terre. J'avais re-
marqué cette disposition dans mes compagnons, quand nous
nous arrêtâmes pour camper sur l'emplacement d'une ville an-
tique dont la vaste enceinte et les ruines superbes annonçaient
la vieille capitale d'un grand peuple. Mon talisman m'y déce-
lait presque à chaque pas des trésors mille fois plus précieux
que le nôtre, mais nos bêtes de sommes pliaient déjà sous un
fardeau qui ralentissait considérablement leur marche, et l'ava-
rice dont j'étais possédé me faisait craindre d'ailleurs de nou-
veaux partages. Sous prétexte de visiter ces monuments dont
la magnificence n'avait frappé que moi, je m'éloignai donc du
reste de la caravane pour marquer à loisir, par des signes fa-
ciles à retrouver, les lieux qui recelaient tant de gages de mon
opulence future, et je ne rentrai au camp qu'excédé de fatigue
et de faim. Je fus étrangement surpris de l'agitation qui y ré-
gnait à mon approche, mais elle ne tarda pas à m'ètre ex-
pliquée :
« Jeune homme, dit un de ces voyageurs que j'avais remar-
qué parmi les plus déterminés de la bande, nous ne savons ni
qui vous êtes, ni d'où vous venez; et depuis dix jours que nous
sommes ensemble, vous n'avez pu nous faire connaître, en au-
cune manière, les droits particuliers que vous prétendez faire
valoir sur le trésor dont nous nous sommes rendus maîtres.
Cependant nous sommes vingt, nous avons vingt chameaux, et
le traité que vous nous avez malicieusement imposé vous a
rendu possesseur de la moitié de nos chameaux et de la moitié d:
ttë REVUE DE PARIS.
notre trésor, tandis que la moitié de la charge d'un seul cha-
meau nous est échue à chacun, comme si quelque privilège im-
primé à votre front, de la main d'Allah, nous avait livrés à
vous en serviteurs et en esclaves. Les règles de l'équité natu-
relle voulaient que ces richesses fussent également divisées
entre tous, et nous y consentirions encore, quoique votre or-
gueil et votre perfidie méritassent un plus rude traitement, si
vous acceptez l'offre que nous vous faisons de la vingtième
partie de nos charges. Autrement, nous examinerons la valeur
de vos titres dans la sévérité de notre justice, et nous verrons
s'il ne nous convient pas de vous mener prisonnier à Bagdad
pour y rendre compte de l'origine de ce précieux dépôt, dont
le secret est prohablement caché dans la conscience de quelque
assassin. »
Pendant qu'il parlait, j'avais réfléchi. Mon amulette, qui me
donnait la connaissance de trésors enfouis, ne me révélait rien
sur leurs maîtres légitimes, et j'étais, au reste, assez avancé
dans l'étude de la politique pour ne pas espérer que les titres
les plus sacrés prévalussent contre le fisc. L'immense fortune
que je venais de découvrir et de jalonner me consolait d'ail-
leurs aisément de la perte de quelques misérables millions, car
je l'évaluais à l'équivalent de tout ce qu'il y a d'or en circula-
tion sur la terre; je me contentai donc de sourire avec foute
la grâce dont j'étais capable, en méditant ma réponse :
« Eh quoi ! mes chers camarades, m'écriai-je, une difficulté
si légère a-t-elle menacé un moment de troubler notre union ?
Je venais vous apporter moi-même la proposition que vous me
faites, et le seul regret que j'éprouve est de ne vous avoir pas
prévenus. Autant que chacun de vous, et pas davantage, voilà
le vœu auquel mon esprit s'était arrêté. Prenez donc neuf de
mes chameaux et chargez celui qui me reste de la part qui me
revient. C'est tout ce que j'exige de vous. » Ces paroles ache-
vées, je m'associai gaiement à la réfection commune, et je
m'endormis ensuite avec tranquillité, en rêvant aux trésors
inépuisables dont je venais de m'assurer la conquête.
Le lendemain, et plusieurs jours encore, nous continuâmes à
marcher, sans qu'il nous arrivât rien de notable. Seulement, de
soleil en soleil, la caravane devenait plus pensive et plus triste,
et il était aisé de discerner dans chacun de nos chameliers des
REVUE L»L PÀR& 167
mouvements alternatifs de jalousie et d'inquiétude, il Put même
question de quelques vols qui amenèrent «les rixes sanglantes
parmi ces aventuriers, dont le moindre avait de quoi acheter
une province. D'un autre côté, les provisions étaient fort dimi-
nuées, et de toutes les rations, la mienne était devenue la plus
parcimonieuse. Dix fois j'avais regretté que le génie ne m'eût
pas accordé, au lieu du talisman qui annonce le gisement des
trésors, celui qui m'aurait fait deviner quelque silo inconnu ou
seulement quelque racine nourrissante. Et pourtant nous nous
encouragions mutuellement à patienter, parce que notre route
s'avançait. Des indices connus de tous ceux qui pratiquent le
désert nous faisaient espérer d'arriver incessamment à un bourg
ou à un village, et de nous y établir en souverains. Partout la
souveraineté appartient à l'or.
Un jour enfin, livré à mes alarmes habituelles, j'étais à peine
parvenu à clore mes paupières, au moment où l'aube commen-
çait à blanchir les horizons du désert, quand je fus tout à coup
réveillé par un coup de yatagan qui faillit me plonger dans l'é-
ternel sommeil. Je n'eus que la force d'enfr'ouvrïr un œi! mou-
rant pour m'assurer près de moi que mon chameau n'y était
plus, et pour portera mon talisman une main défaillante, qui
le trouva encore. Un cri qui m'aurait perdu manqua heureuse-
ment à ma douleur, et je retombai soudain dans un profond
évanouissement, que mes assassins prirent pour la mort. In
grand nombre d'heures s'écoulèrent depuis, car le soleil était au
milieu de son cours quand je revis la lumière.
J'étais couché sur le bord d'un ruisseau où l'on m'avait trans-
porté pour laver ma blessure. Un vieillard vénérable, dont la
barbe blanche descendait jusqu'à la ceinture, et qui achevait,
penché sur moi. les soins de mon pansement, paraissait épier
dans mes regards, avec une sollicitude paternelle, quelque fai-
ble rayon de vie. « Divin prophète! m'écriai-je, est-ce vous qui
êles descendu du haut des cieux que vous habitez, pour rappe-
ler à l'existence l'infortuné Douban, ou plutôt fange de la mort
m'a-t-il déjà transporté sur ses ailes rapides à votre céleste sé-
jour?
» Je ne suis point Mahomet, répondit-il en souriant; je suis
le scheick Abou-Bedil, que la prévoyance ineffable du Toul-
ruissanl a conduit dans ce lieu pour te sauver, cl quia relise
1 H
158 REYIE DE PARIS.
avec l'assistance de sa volonté, par le secours de quelques sim-
ples dont la nature est prodigue. Rassure-loi donc, mon fils,
car ta blessure ne présente plus de danger, et tu t'en remettras
facilement dans ma maison, où tu seras traité avec toute la sol-
licitude que méritent ton âge et ton malheur. Elle n'est pas éloi-
gnée d'ici, et celte litière de feuillage que j'ai fait préparer pour
loi t'en adoucira le chemin.»
Nous y arrivâmes effectivement en quelques heures, el, avant
le coucher du soleil, je reposais sur les nattes d'Abou-Bedil.
Ce sage vieillard avait été la lumière de l'Orient. Longtemps
conseiller des rois, il avait attaché le souvenir de son nom à ce-
lui d'une époque de paix et de prospérité qui vivra éternellement
dans la mémoire des peuples. Les poètes avaient composé des
chants à sa gloire, et les villes lui avaient consacré des monu-
ments où éclatait leur reconnaissance. Malheureusement pour lui,
la prudence de son administration diminua tellement le nombre
des procès, que l'infatigable activité des gens de loi, qui ne peut
jamais être oisive, se changeant en haine implacable pour l'ap-
poinleur de tous les débats, suscita peu à peu contre sa bien-
faisante autorité les aveugles colères de la multitude. II tomba
du pouvoir, sans s'y attendre, comme il y était parvenu, et, dé-
pouillé de tous ses biens, il avait obtenu, pour grâce, de se ré-
fugier obscurément dans le plus pauvre de tous les manoirs de
ses ancêtres. Il y habitait depuis, également exempt d'ambition
et de regrets, nourri du laitage de ses troupeaux, habillé de
leurs toisons, partagé entre les loisirs de la méditation et les
travaux de l'agriculture, plus heureux peut-être qu'il ne l'eût
été jamais, parce qu'il avait promptement appris dans sa retraite
qu'il n'est point d'état, si disgracié qu'il soit en fortune, où une
vie laborieuse et une àme bienveillante ne puissent être utiles
aux-hommes. Tel était Abou-Bedil, qui me sauva de la mort, et
dont j'ai souvent maudit le bienfait,.parce que je n'ai pas su en
profiter.
Quand je fus entièrement rétabli, je me présentai devant lui
pour baiser ses mains vénérables, mais avec une humilité moins
timide qu'on aurait pu l'attendre de ma fortune et de ma con-
dition, mon amulette m'ayant fourni pendant ma convalescence
un moyen sûr de lui prouver que je n'étais pas ingrat.
< Généreux schtick. m'écriai-je en me relevant dans ses bras
REVUE OE PARIS. 159
qui me pressaient avec tendresse, vois dans l'heureuse circons-
tance qui m'a valu tes bons offices, une marque signalée de la
protection du Dieu parfaitement juste que nous adorons, et qui
voulait que je servisse d'instrument au rétablisemenlde ta pros-
périté et de ta grandeur. Un secret dont j*ai hérité de mes pères
m'enseigne que tes aïeux ont caché, dans les fondements de ce
palais, pendant une longue suite de siècles, des trésors qui
surpassent en richesse le trésor même des califes. Tu vas t'en
assurer en faisant détourner à l'instant la pierre de tes sou-
terrains, et creuser la leire de tes jardins à quelques palmes au-
dessous de la profondeur que la bêche peut atteindre. Redeviens
donc opulent et renommé parmi les hommes, vertueux Abou-
Bedil : loue Allah, qui ne peut jamais être assez loué, et ne re-
fuse pas ta bénédiction à ton esclave fidèle. >
Abou-Bedil parut pensif, se mordit les lèvres, et me fit asseoir.
— a Mon fils, me répondit-il, Dieu est grand et sa puissance
infinie. Je suis assez assuré de l'effet des remèdes dont je t'ai
prescrit l'usage, pour ne pas attribuer L'hallucination dont tu es
frappé aux vertiges qui sont quelquefois la suite d'une blessure
mai guérie. J'avais d'ailleurs entendu parler, par mon itère, de
l'existence de ces trésors, et lu t'étonneras peut-être que je
n'aie point cherché à m'en assurer la possession. C'est que l'étude
et l'expérience m'ont appris qu'il n'y irait de trésors réels que
la modération, qui est la sagesse. Les dons innocents de la na-
ture ont suffi jusqu'ici à mon bonheur, et je ne m'exposerai point
à altérer la pureté d'une vie simple et facile, en versant dans
la coupe que Dieu m'a donnée le dangereux poison des richesses;
mais ta découverte, si elle se trouve vraie, m'enlève le droit de
persister dans un dédain qui serait préjudiciable I la propre
fortune. Dans tous les pays polices, l'homme qui découvre un
trésor cache peut légitimement en réclamer la moitié, et je man-
querais aux devoirs de l'équité la plus commune, si je te privais
des avantages que tant d'or acquis sans travail et sans périls
semble promettre à l'ineonsidération de la jeunesse. Tu ras donc
toi-même prendre possession de ces biens, à supposer qu'ils
existent réellement dans les vastes souterrains sur lesquels mm
manoir est bâti. Seulement, je le aqqdie.au nom de la m un-
naissance que lu me témoignais tout à l'heure, et que lu il
server plus parlirulièrement au souverain au!<ur de toutes
160 REVUE DE PARIS.
choses, de me laisser pour ma part les trésors enfouis sous le
sol de mon jardin, non pas que j'imagine qu'ils puissent être
plus considérables que les premiers, mais parce qu'on ne pour-
rait les extraire sans détruire les plantations dont je tire ma
nourriture, et les fleurs que je cultive pour le plaisir de mes
yeux. Dieu me préserve de sacrifier jamais à la folle envie d'en-
tasser dans mes coffres le métal corrupteur qui engendre tous
nos maux, le parfum d'une seule rose! »
Après avoir prononcé ces paroles, Abou-Bedil se retira dans
ses bains, car c'était l'heure des ablutions.
Quant à moi, je fis appeler des ouvriers, je les conduisis dans
les souterrains, et je leur ordonnai de les dépaver sous mes
yeux dans toute leur étendue. Des lingots de l'or le plus pur
y étaient entassés en si grande quantité qu'après avoir composé
la charge de toutes les bêtes de somme qu'il fut possible de se
procurer dans le pays, j'eus le regret d'en laisser presque autant
que je pouvais en enlever ; mais je ne manquai pas de me faire
honneur de ma modération forcée, en exagérant devant le scheick
le nombre et la valeur des trésors que je lui laissais, comme s'il
avait dépendu de moi de les lui ravir. « Tu sauras donc où les
retrouver, dit le vieillard en souriant, quand lu auras épuisé
ceux qui t'appartiennent, car je fais vœu, sur le saint livre du
Koran, de n'y attenter de ma vie. Donne maintenant, à ceux qui
ont travaillé sous tes ordres, tout ce qu'ils auront la force d'em-
porter de ce métal, et commande-leur de recouvrir le reste avec
Itmtela solidité qu'ils sont capables de mettre dans leurs ou-
vrages. Puisse cet or être plus profondément enfoncé encore
dans les entrailles de la terre, et y demeurer jusqu'à ce que mes
mains l'en retirent. Il n'y fait du moins point de mal. »
J'étais si impatient de jouir de mon opulence que je fus prêta
partir le lendemain avant la naissance du jour. Le scheick était
debout comme moi, mais c'était pour contempler le lever du
soleil et pour visiter ses fleurs. Quant il me vit disposé à m'éloi-
gner : « Mon fils, me dit-il, veuille le ciel t'étre désormais plus
favorable qu'il ne Ta été jusqu'ici ! Tu es riche entre tous les»
hommes, et la richesse entraîne à sa suite plus de malheurs que
lu n'en peux prévoir. Soulage ceux qui souffrent, et nourris
ceux qui ont faim : c'est le seul privilège delà fortune qui mérite
d'être envié. Évite le pouvoir, qui est un piège tendu par les
REVUE DE PARIS. 161
mauvais esprits aux âmes les plus innocentes. Évite même la
faveur de ceux qui sont puissants, car on ne l'obtient presque
jamais qu'au prix de la liberté et du bonheur. Cherche cepen-
dant à te concilier leur bienveillance et à t'assurer leur appui,
par les moyens dont lu te servirais pour le gagner des clients
dans la classe moyenne, c'est-à-dire par des présents proportion-
nés à leurs besoins ou à leur cupidité. Toutes les classes sont
également soumises à la séduction de l'or; il n'y a que le taux
de changé. Ne dédaigne pas d'acheter au même prix la protec-
tion des courtisans, sans laquelle il serait insensé de compter
sur la protection du maître. Je n'ai plus que trois mots à ajou-
ter à mes conseils : sois indulgent et miséricordieux envers tout
le monde, ne te mêle pas des affaires publiques, et tâche d'ap-
prendre un métier. »
Là-dessus, Abou-Bedil me bénit, et retourna, tranquille, à ses
roses.
Tandis que je cheminais vers Bagdad, je méditais ces sages
conseils dans mon esprit, et je pressentais de plus en plus la né-
cessité de signaler mon entrée dans la ville par un magnifique
présent au calife; mais je n'y pouvais penser sans m'effrayer du
sacrifice queje serais obligé de faire à cette mesure de prudence,
et je promenais sur mes trésors un regard inquiet et jaloux, en
cherchant des moyens de ne pas m'en séparer. Nous arrivâmes
enfin aux portes de la cité souveraine, dans une plaine propre à
notre campement, qui s'étendait sur un des côtés de la route. Le
côté opposé était occupé par une autre caravane, dans laquelle
je n'eus pas de peine à reconnaître les bandits qui m'avaient dé-
pouillé au désert, avec leurs chameaux chargés de mon or. Les
vêlements que j'avais reçus de la libéralité d'ftbou-Bedil me dé-
guisèrent heureusement à leurs yeux, et je passai assez près
d'eux pour m'assurerde ma découverte sans exciter leur défiance,
Comme je m'étais accoutumé à la perte de ces richesses, et
qu'elles n'auraient fait en ce moment qu'augmenter mes embar-
ras, celle rencontre inopinée me suggéra un dessein qui satisfai-
sait à la fois mon avarice et ma vengeance, et queje me hâtai
d'exécuter, après avoir mis mon escorte sur ses gardes contre de
si dangereux voisins. J'entrai donc seul à Bagdad, et je me ren-
dis sur le champ au palais du calife, car c'était l'heure où il lient
ses audiences, qui sont ouvertes â lotit le inonde.
14.
162 MENUE DF. PARIS.
Il faut vous dire, seigneur, que l'empire des califes venait de
recevoir un de ces rudes échecs qui ont enfin causé sa ruine, et
que le souverain régnant n'avait pas trouvé moyen d'y porter re-
mède qu'en levant sur ses peuples un impôt exorbitant qui me-
naçait de devenir une source de sédition et de révolte. C'est dans
ces circonstances que je me présentai devant lui, non sans colo-
rer mon histoire dun de ces mensonges que la mystérieuse ori-
gine de ma fortune me rendait a tout moment nécessaires, car
c'est là l'inconvénient inévitable de toute fortune qui n'a pas
été acquise par un droit légitime ou par un travail assidu.
« Souverain commandeur des croyants, lui dis-je après m'ètre
prosterné trois fois et avoir frappé trois fois de ma tète le pavé
dfison palais, tu vois à les pieds le malheureux Douban, prince du
Fitzistan, chassé de ses états par l'ambition cruelle d'un frère, et
qui vient chercher dans les tiens une demeure hospitalière et un
tranquille repos. Le Très-Haut me garde pourtant d'aggraver les
charges de ton empire des frais d'une hospitalité importune î
J'ai soustrait mes trésors à la rapacité de mes ennemis, et la part
que d'affreux malheurs m'ont laissée suffit largement aux be-
soins d'une existence digne du rang que j'ai tenu dans la Perse.
Par un fatal hasard, j'en avais dirigé la plus faible portion par
les voies ordinaires, et c'est celle qui m'accompagne aujourd'hui.
L'autre, que j'escortais de ma personne dans les roules du dé-
sert, m'a été volée par mes esclaves, qui m'ont assassiné et laissé
pour mort dans une région éloignée. Miraculeusement sauvé du
trépas, j'ai rejoint ce matin la première partie de mon convoi
aux portes de Bagdad, et le Tout-Puisant a permis que je recon-
nusse l'autre dans une caravane voisine, au moment où je venais
déposer à tes genoux l'assurance de mon dévouement filial.
Celle-là. qui peut dispenser tes peuples du payement d'un impôt
rigoureux et difficile à prélever, et qui te fournira de surcroit
tout ce qu'il faut d'or pour satisfaire à l'entretien de ta magni-
ficence rovale, t'appartiendra sans réserve, si tu daignes en re-
cevoir l'hommage. 11 suffira, pour la faire entrer dans ton trésor,
que tu m'accordes une troupe de soldats disposés à s'en emparer
sous mes ordres, et que tu m'autorises à faire justice de mes as-
sassins. , .
- » ^ous recevons ce que lu nous offres, et nous t accordons
ce que tu nous demandes, repartit le calife • mais ce n'est point
RKVTK l>K TARIS. W
a cola nue nous ornerons no* grâces. I) y a trois mois que notre
ppand-visir cherche à remédier aux embarras de l'empire, sans
y avoir réussi, tandis que la vivacité de ton intelligence vient de
nous en délivrer en un moment. Hâte-toi d'exécuter ce que lu
nous proposes, et de prendre sa place auprès de nous, car telle
est notre volonté. »
Ce langage me frappa de confusion et de terreur, parce que
je comprenais pour la première fois que la fortune ne tient pas
lieu de tout. J'étais à peine initié à la connaissance des lettres
vulgaires, et, par conséquent, incapable d'exercer les fonctions
de grand-visir, dont réloignement où j'avais toujours vécu des
affaires me faisait concevoir une idée extravagante. Je ne me
trouvais d'aptitude réelle qu'à être riche, état pour lequel j ima-
ginais qu'on a toujours assez d'esprit, et les exemples ne me
manquaient pas. D'ailleurs, s'il faut l'avouer, j'estimais ma con-
dition fort au-dessus de celle du grand-visir et du cal.re lui-même,
et je m'étais proposé plus d'une fois, dans mes projets de gran-
deur future, d'acheter un jour l'empire du monde. Je decl mai
donc sous les prétextes les plus spécieux que mon imagination
me put suggérer, la haute faveur dont m'honorait le co.nma.i-
deu des croyants, et je fus assez heureux pour colorer mon or-
gueil des apparences de la modestie et de la vertu 11 n y a nen
de plus aisé que de se donner les honneurs de la modération
quand on n'a rien à désirer.
Le soir les voleurs de mon or furent pendus, sans qu il lem
eût profité, et le trésor dont leur crime les avait rendus maîtres
passa dans les caisses du calife, qui n'en profita pas davan-
tape
Le lendemain, j'achetai des palais, des maisons de campagne,
des meubles somptueux, des esclaves innombrables, des femmes
de toutes les couleurs et de tous les pays. Les jours suivants, je
mis en route des caravanes bien escortées pour aller recueillir
dans la ville du désert les richesses immenses que je prétendais
y avoir enfouies, et j'ordonnai leurs voyages de telle manière que
chaque soleil devait me ramener, pendant une longue suite d an-
nées, autant de biens que j'en avais amasses jusque-la. Je»
creuser des souterrains d'une étendue prodigieuse pour enfer-
Mer tous les nouveaux trésors que la terre devait accorder a mes
recherches, et je m'abandonnai ensuit.' à la mollesse et à la no-
164 REVUS DE PARIS.
lupté, a« milieu de mes maîtresses et de mes flatteurs, sans au-
cune défiance de l'avenir, le service que j'avais rendu au calife
me rassurant complètement sur les efforts que mes ennemis
pourraient faire ponr m'enlever sa protection.
II s'en fallait cependant de beaucoup que je fusse à l'abri de
tout danger, et je n'eus que trop tôt l'occasion de m'en aperce-
voir. En rendant l'impôt inutile .j'avais irrité les préposés du fisc
qui recueillent toujours la meilleure part de tous les impôts pos-
sibles. J'avais aigri le sot orgueil de la populace elle-même, qui
souffre impatiemment qu'on se mêle de ses affaires, et qui ne
veut pas qu'on puisse se flatter de lui avoir imposé l'indépen-
dance et le bonheur. J'avais humilié l'ambition des grands, qui
rougissaient de voir leurs honneurs répudiés par un aventurier,
et la vanité des riches, dont mes profusions scandaleuses avaient
rendu le faste impuissant et ridicule. Loin de me savoir gré de
mon refus, le visir le regardait comme un moyen plus sûr de m'em-
parer de sa puissance, en l'avilissant dans ses mains, et en me
faisant, par mes largesses, des créatures dans le peuple. Le ca-
life, indigné de ne pouvoir lutter avec moi de magnificence,
avait épuisé en vain ses ressources et son crédit par des emprunts
ruineux, et il se tenait renfermé depuis quelque temps, sous pré-
texte de maladie, dans la misère de son palais. Telle était la
position des choses, quand on m'annonça que le grand-visir de-
mandait à me parler.
J'allai le recevoir en grande pompe, et je l'introduisis, en af-
fecta ni une humilité insolente, dans le plus riche de mes appar-
tements. C'était un homme déjà sur l'âge, que j'avais toujours
dédaigné de voir, malgré les sages conseils d'Abou-Bedil, et dont
toute la physionomie annonçait la plus honteuse avarice. Son
œil était creux, fauve, éraillé ; sa figure hâve et plombée par
longs soucis j son dos était voûté en quart de cercle, comme ce-
lui de ces malheureux ouvriers qui travaillent aux mines; son
corps grêle, épuisé par les privations, chancelait sur ses frêles
appuis comme un chalumeau vide que la faux du moissonneur a
oublié en passant. II pressait sur sa poitrine un manteau d'une
étoffe assez riche, probablement dérobé aux dépouilles de son
prédécesseur, mais dont la trame usée ne présentait plus qu'un
tissu finement travaillé à jour qui menaçait de se rompre de
toutes parts. Il en releva soigneusement les pans avant de s"as-
REVUE DE PARIS. 165
seoir, pour ne pas l'exposer aux chances périlleuses d'un frôle-
ment, et il me parla ainsi :
«Voyageur du Fitzistan, me dit-il, j'aurais le droit de vous
aborder avec des paroles de colère, car vous avez oublié le res-
pect qui est dû à notre auguste maître, en lui donnant pour un
hommage libre ce qui n'est, en effet, qu'une très-faible partie'du
tribut légal dont vous étiez tenu envers lui ; mais sa mansuétude
toute-puissante impose silence à notre justice. Je viens donc
vous signifier seulement en son nom, et par égard pour votre
qualité d'étranger, qui peut excuser votre ignorance, que la moi-
tié des trésors dont vous vous êtes notoirement emparé en main-
tes et diverses parties de ses états, lesquels s'étendent aux bor-
nes du monde, relève de sa propriété souveraine, et que vous ne
pourriez la retenir traîtreusement sans encourir la peine juste-
ment infligée aux crimes de lèse-majesté, c'est-à-dire la mort et
la confiscation. »
A ce dernier mot, qui avait une valeur particulière dans la
bouche dugrand-visir, ses lèvres longues et étroites se relevèrent
par les coins ; ses petits yeux enfoncés brillèrent d'une lumière
ardente, et son regard avide supputa d'un clin d'oeil plus rapide
que l'éclair la valeur de mes meubles et de mes bijoux.
Ses intentions et ses regrets étaient trop manifestes pour échap-
per à cet esprit de prudence, déjà éprouvé, qui est la sagesse et
le tourment des riches ; mais ma résolution était prise à l'égard
des voleurs de cour comme à l'égard des voleurs du désert, 1 1
j'étais décidé d'avance à tous les sacrifices, parce qu'il n'y avait
point de sacrifice qui pût compromettre une fortune inépuisable.
Je prévoyais d'ailleurs que le calife et le visir seraient obligés
d'enfouir une partie de mes richesses; et comme ils étaient
beau; oup plus vieux que moi, je savais bien où retrouver un jour
l'or qu'ils m'auraient volé. Ce n'était qu'une espèce de dépôt
que j'espérais reprendre avant peu, grossi de leurs propres éco-
nomies.
« Seigneur, répondis-je avec un sourire un peu forcé, quoi-
que mes trésors ne doivent rien à la succession d'Abou-Giafar-
Almanzor, premier calife de l'Irak, et que je me fusse fait scru-
pule d'en recueillir d'autres que ceux qui me viennent de mes
pères, je me soumettrai sans réserve aux ordres de notre maître;
qui ne peut jamais se tromper; je le prierai même d'agréer tout
166 REVUE DE PARIS.
ce que je possède, au lieu de la moitié qu'il réclame, heureux
que sa bonté souveraine me laisse une natte où reposer ma tête,
et un burnouss pour m'envelopper. Je ne prétends en distraire,
si votre grâce le permet, que ces deux coupes, chacune d'une
seule émeraude taillée par Ali-Taffis, et qui contiennent les
diamants royaux de ma famille, depuis le règne de Taher-le-
Grand.
— « Deux coupes d'une seule émeraude chacune, et toutes
remplies de pierres précieuses ! » s'écria le grand-visir en bon-
dissant sur mon divan.
— « J'avais depuis longtemps destiné ces deux inestimables
joyaux, conlinuai-jesansm'émouvoir, à enrichir le trésor parti-
culier du plus grand ministre qui ait imposé à cet empire la douce
sagesse de ses lois. C'est à vous, seigneur, qu'ils appartiennent,
et c'est dans la seule intention de vous les offrir que je me les
suis conservés. Puissent-ils vous paraître dignes de tenir une
place modeste parmi les magnificences de votre palais !
— « Prince Douban, répondit le grand-visir en se soulevant d'un
air de bienveillance sur ses mains sèches et crochues, nous ai-
mons à reconnaître dans ce présent, qui nous est singulière-
ment agréable, la somptueuse libéralité de vos illustres ancêtres,
et nous vous prions de croire à notre bénigne et infaillible pro-
tection. »
Un instant après il fit charger trois cents chameaux de mes
dépouilles, et il me quitta, en me félicitant, par des paroles
affables et louangeuses, sur mon mépris pour les richesses.
Il s'en fallait de beaucoup que je fusse parvenu à ce haut
degré de la sagesse humaine. Je me consolais sans effort d'un
jour de mauvaise fortune, dans l'attente de mes convois, et il
n'en manqua pas un seul. Mes maisons se remplirent, mes sou-
terrains se comblèrent, l'or m'envahit de tous côtés ; et comme
je ne pouvais suffire à le dépenser et à le répandre, je craignis
quelquefois qu'il ne vînt me disputer la place étroite que je m'é-
tais réservée pour vivre simplement et commodément à la ma-
nière des autres hommes. Deux mois se passèrent ainsi en sol-
licitudes et eu embarras, dont les pauvres ont au moins le
bonheur de ne pas se faire l'idée, et je crois que je serais mort à
la peine si le grand-visir n'avait pas jugé à propos de mettre un
terme éternel à mes soucis par une nouvelle visite.
REVUE DE PARIS. Iy7
Il se présenta celle fois dans un autre appareil, c'est-à-dire
accompagné de cent eunuques noirs précédés de leurs chef, et
brandissant autour de leur télé des sabres éblouissants, dont
l'aspect me saisit de terreur, car je n'ai jamais été fort brave, et
il n'y a rien qui rende le cœur plus lâche que la richesse. L'a-
bominable vieillard entra sans être annoncé, s'assit sans que je
l'en priasse, et. fixant sur moi ses yeux rouges de colère : « In-
fâme giaour! me dit-il. tu n'as donc pas craint de lasser par les
crimes la miséricorde du calife et celle du ciel ! Xon content de
nous avoir dérobé la moitié de nos droits dans les trésors que tu
accumules sans cesse, tu as contracté un pacte sacrilège avec les
mauvais esprils pour convertir en or la plus pure substance de
nos peuples bien-aimés, et jusqu'aux éléments nourriciers qui
germent dans les moissons et qui mûrissent dans les fruits de la
terre. De tels forfaits auraient mérilé un châtiment qui étonnât
le monde entier j mais le calife, dont la bonté est infinie, adou-
cissant en ta faveur la rigueur de sa justice, en considération
de quelque service que tu as rendu naguère au pays, et rédui-
sant ta condamnation aux termes les plus favorables, veut bien
se contenter de te faire étrangler aux prochaines fêtes de son
glorieux anniversaire. La même sentence nous donnant l'inves-
titure de tous les biens passés et présents, provenant d'hoirie
ou d'acquêts, nous daignons en prendre ici possession par-
devant toi, pour que lu n'aies à en prétexter ignorance : et sur
ce, gardes, qu'on le conduise hors de notre présence, aussitôt
qu'il sera possible, car la vue des pervers est un supplice pour
la vertu. »
Il n'y avait rien à répondre à cette allocution, puisque mon
jugement était prononcé. Je baissai donc humblement la tète
sous le sabre des eunuques, et je me disposai à gagner la prison
où j'allais attendre le jour assez prochain des exécutions solen-
nelles. J'atteignais à peine à la porte de ma salle dos cérémo-
nie, quand la voix aigre et fêlée du grand visir vint vibrera
nos oreilles. « Holà ! dit-il, qu'on ramène ici ce misérable, et
qu'on !e dépouille à mes yeux des magnifiques vêtements qu'il a
l'audace d'étaler jusqu'au milieu des calamités publiques que
ses sortilèges ont attirées sur le pays. Le sayon le plus grossier
et le plus vil est trop bon pour le couvrir. Ayez soin de placer
ces étoffes somptueuses dans notre vestiaire pour quelque usage
168 REVUE DE PARIS.
charitable auquel nous les avons réservées, car nous savons un
homme de bien dont le nom est en bénédiction parmi le peuple,
qui s'est toujours habillé avec une simplicité extrême, à cause
de sa grande modestie, et qui relèvera encore ces riches parures
par sa grâce et sa bonne mine. — Attendez, attendez, s'écria-l-
il comme par réflexion, qu'est-ce donc que le coffret qui pend
à cette chaîne d'un brillant métal sur la poitrine de cet infidèle?
Qu'on me le fasse voir à l'instant ! C'est qu'il est en vérité aussi
remarquable par le travail que par la matière ! Si j'en juge à
son poids, il doit être de l'or le plus pur ; les pierres dont il est
incrusté sont si fines qu'on les croirait dérobées à la couronne
de Salomon, et la ciselure en est si délicate qu'elle ne peut avoir
été travaillée que par les péris. Je me proposais, au premier
abord, d'en faire présent à Fatime, la plus jeune de mes escla-
ves, à qui je n'ai jamais rien donné, mais je m'avise qu'il con-
vient mieux de le conserver dans mon trésor, dont il ne sera
certainement pas la pièce la moins rare. »
En achevant ces exécrables paroles, le vieux coquin passa la
chaîne de mon amulette autour de son cou.
« Tu ne l'es pas trompé en tout sur la valeur de ce joyau, vo-
leur maudit, que Dieu punisse par des tourments éternels ! m'é-
criai-jeen rugissant de fureur. Le coffret que tu me ravis, c'est
le talisman merveilleux qui me donnait la connaissance de tous les
trésors de la terre. Si l'impatience de ton insatiable avarice avait
pu se satisfaire des biens que je lui aurais donnés, j'aurais
changé en six mois tous tes palais en or, et je t'aurais fait mar-
cher dans tes jardins sur un sable de diamants. Il t'en aurait
moins coûté de distribuer des royaumes à tes esclaves qu'il ne
t'en coûte aujourd'hui de les parer d'un misérable collier d'ar-
gent faux. Meurs donc de désespoir et de rage, homme stupide
et détestable, car ce talisman dont tu t'es si indignement em-
paré vient de perdre toute sa vertu en tombant dans les
mains profanes. 11 ne te révèle pas même, à l'instant où je parle,
l'endroit mystérieux où j'ai caché mes plus précieuses richesses.»
En effet, le talisman était devenu muet, et le grand-visir le
savait déjà. Celte idée l'avait frappé du coup de la mort; on
l'emporta évanoui, et l'on me traîna en prison.
Peu de temps après, le visir mourut, au milieu de ses sacs d'or,
du regret de n'en pouvoir augmenter le nombre. Le calife s'em-
RF.YLE DE PARIS. 169
para de son héritage et de mes trésors les plus cachés, et il dé-
vora en voluptés passagères ces vains restes de ma fortune, qui
ne servirent qu'à ramollissement et à la corruption de sa cour.
Le peuple même énerva son courage dans les délices de ses fêtes.
L'ennemi profita de ces jours d'ivresse et de délire pour planter
ses tentes au milieu du vieux royaume d'Ahou-Giafar ; et avant
le joyeux anniversaire du couronnement, où je devais être
pendu, l'empire entier avait péri, parce qu'il s'y était trouvé
un homme trop riche. Tels furent les effets réels du talisman
que le génie de la montagne de Caf m'avait donné pour la ruine
d'une nation, et peut-être pour le malheur du monde.
Les gouvernements qui succédèrent à celui de ce voleur cou-
ronné s'emparèrent tour à tour de la direction des affaires au
nom de la justice et de l'humanité, car il paraît décidément que
c'est un des meilleurs moyens possibles de tromper les hommes.
L'insigne persécution dont j'étais victime fut la seule oubliée,
parce que la splendeur de mon ancien état m'avait fait autant le
rivaux qu'il y avait de riches, et autant d'ennemis qu'il y avait
de pauvres à Bagdad, et qu'il n'était d'ailleurs personne qui,
par violence ou par adresse, n'eût tiré à soi quelque bonne part
de mes dépouilles. Les cachots ne me furent ouverts qu'au bout
de trente ans par une insurrection populaire, et je me trouvai
heureux de n'échapper de la ville, où j'avais déployé tant de
faste, à la faveur d'un incendie.
Ma première pensée fut de me rendre au modeste manoir ri'A-
bou-Bedil, non pas que j'espérasse de le trouver encore vivant,
mais parce que je me flattais qu'il n'avait pas révélé à ses héri-
tiers le trésor de ses jardins. Hélas! je ne parvins pas sans de
longues recherches fk en connaître la place. Les ouvriers que
j'avais employés s'étaient souvenus de ce mystère ; peu de temps
après mon départ, ils avaient égorgé le vieux scheicket sa fa-
mille ; la terre, bouleversée au loin, leur avait rendu son funeste
dépôt ; il n'y restait pas même une des plantes aourricières que
ses mains avaient cultivées, et qui auraient pu soulager ma Faim.
Ainsi j'avais porté dans cette maison, pour prix d'un;: si douce
hospitalité, les plus affroyables malheurs ; et ces horribles cala-
mités, dont le tableau me suivait partout où je portais mus pas,
c'était le talisman de L'or qui les avait produites !
II fallut donc me résigner à ma destinée, et leuilre la main
l IS
170 REVUE DE PARIS.
de ville en ville à la pieuse ehirité des passants, plus souvent
secouru par les pauvres que par les heureux de la terre, dont
la prospérité dessèche le cœur, comme elle a^ ait desséché le
mien; car mon aveugle opulence n'a pas laissé dans sa courte
durée, je 1 avoue en rougissant de honte et d'indignation, la
trace d'un bienfait de peu de valeur, dont la reconnaissance
puisse aujourd'hui me payer l'intérêt. Vingt ans se sont écoulés
depuis, et c'est dans cet état d'opprobre que je suis arrivé ce
malin à Bagdad, attiré, seigneur, par la renommée de votre
inépuisable compassion pour les misérables, afin de mendier un
faible secours à votre porte, où j'ai trouvé ces deux vieil-
lards. »
Cette histoire est celle de Douban le riche, qui avait eu à sa
disposition tous les trésors inconnus, qui s'était proposé, à vingt
ans, d'acheter tous les royaumes et toutes les îles du monde, et
qui vivait depuis cinquante ans des aliments grossiers de la pri-
son et des ressources incertaines de l'aumône.
Quoiqu'elle ne me paraisse pas fort amusante, le vieillard
bienfaisant tic Damas l'avait écoutée avec plus d'attention que
je ne serais capable de lui en prêter moi-même, si j'étais obligé
de la relire. Mais, comme l'heure s'avançait, il se leva en bé-
nissant ses hôtes, et en les ajournant au lendemain pour enten-
dre la suite de leurs récils.
Je déclare sincèremeut qu'il me faudra, selon toute apparence,
un peu plus de temps pour les écrire.
Sle&i.virme «Journée.
Le lendemain, les trois vieillards voyageurs se rendirent chez
le vieillard de Damas , a l'heure où ils étaient conviés. Ils reçu-
rent chacun une bourse d'or comme la veille, et s'assirent au
banquet avec on parfait contentement, car ils n'avaient été de-
puis longtemps ni si bien accueillis ni si heureux. Douban le
riche paraissait surtout s'étonner d'être si à son aise dans ses
affaires, (t de vivre si largement.
Quand le repa.s fut terminé , le bon vieillard de Damas se
tourna du côté du second des trois vieillards qu'il avait à sa
RFATF. DE PARIS. 171
droite , el lui témoigna par une douce inclination de tête, qu'il
aurait aussi plaisir à entendre son histoire. Celui-ci ne se fil pas
prier davantage, et raconta ce qu'on va lire.
HISTOIRE DE MAHOUD LE SÉDUCTEUR.
Seigneur, dit-il, je ne vous occuperai pas longtemps des par-
ticularités de mon enfance, car elles vous ont été rapportées
avec beaucoup d'exactitude par celui de mes deux compagnons
qui a eu l'honneur de parler devant vous. Je suis en effet son
frère Mahoud le beau, surnommé l'amour el les délices des
femmes, el dont le nom retentissait, il y a un demi siècle au
plus, dans tous les harems de l'Orient. Vous savez déjà com-
ment nous nous séparâmes, et j'avoue que le dédain de mes
frères pour quelques agréments dont j'étais doué, me faisait dé-
sirer ce moment avec une vive impatience, quoique je n'eusse
pas lardé à penser que le talisman du génie qui devait me faire
adorer des belles , produisait sur les hommes un effet tout op-
posé. Je restai donc seul, aussi satisfait de ma personne que
mécontent de ma situation.
Le désert, seigneur, est un triste séjour pour un joli homme.
J'y vécus fort mal et fort péniblement pendant plusieurs se-
maines, mais je trouvai à me dédommager aux premières habi-
tations. Je n'ai pas besoin de vous dires quel genre d'avanta-
ges personnels je dus partout la plus gracieuse hospitalité. Je ne
puis cependant me dispenser d'ajouter qu'elle entraînait sou-
vent avec elle de fâcheuses compensations. Les hommes sont géné-
ralement jaloux, el les jaloux sont généralement brutaux, sur-
tout quand ils n'ont pas reçu d'éducation. Tous les pays que je
traversais étaient des pays de conquête; mais, à l'opposé des
autres conquérants, je n'en sortais presque jamais sans èlre
battu.
Vn jour que j'échappais à la poursuite de cent beautés riva-
les, poursuite qui a aussi ses imporlunités, el que je me dérobais
en même lemps aux procédés grossiers de leurs amants et de
leurs époux, je tombai au milieu de la caravane d'un marchand
d'esclaves qui se rendait a lmérelte pour y acheter des Géor-
giennes. Comme j'avais entendu dire que c'était là (pie se trou-
vaient les plus belles personnes du monde, el que j'étais em-
1"2 REVUE DE PARIS.
pressé d'y exercer l'empire déjà éprouvé de mon mérite ou de
mon talisman, je n'hésitai pas à m'engager parmi ses serviteurs
pour quelque office assez vil, dans l'espoir assuré de m'en af-
franchir au premier endroit où nous trouverions des femmes.
Ces vallées creusées , comme vous le savez, dans les flancs du
Caucase , sont malheureusement fort désertes, et nous devions
arrivera îmérette sans avoir traversé une seule tribu.
Le maître de la caravane était un homme fin, jovial et facé-
tieux, qui avait surpris sans peine le dessein de mon voyage, et
qui se faisait un malin plaisir de présenter mes espérenceset
mes prétentions sous un aspect ridicule : « Camarades, dit-il
un jour, nous approchons du but de notre route, et nous allons
nous remettre en possession de ces douces jouissances de la vie
dont le désert nous a si longtemps privés : trop heureux, ce-
pendant, si l'aimable Mahoud, le séduisant prince de Fardan,
daigne nous laisser quelques beautés à toucher, car vous savez
qu'il les entraînera, dès le premier jour, à la suite de son char
victorieux. 0 beau Mahoud, que la nature a comblé de tant de
grâces, refuseriez-vous d'être propice aux bons et fidèles compa-
gnons qui ont partagé vos hasards, et n'auront-ils pas une
seule amourette à glaner derrière vos riches moissons ? Assez
de jolies filles fleurissent dans les délicieuses campagnes d'Imé-
rette pour suffire à vos plans de conquêtes, sans que vous rédui-
siez vos amis au malheur d'aimer sans être aimés. Il en est
peu d'ailleurs parmi elles qui méritent d'êlreassociées à une desti-
née telle que la vôtre, elcelies-là ne doivent vous être disputées
par personne. Que n'êtes-vous , hélas ! arrivé plus tôt dans le
pays , quand la chute du plus puissant souverain du Caucase
mit à ma disposition la princesse de Géorgie, cette adorable
Zénaïb, la perle unique du monde, que je vendis l'année der-
nièje au roi de la Chine...—
— Zénaïb, princesse de Géorgie ! m'écriai-je avec enthou-
siasme ; car ce nom était pour moi une espèce de révélation
merveilleuse.
— Elle-même, reprit le marchand avec un sang-froid acca-
blant, et c'est ainsi qu'elle parlait de vous ! «Cruel, me disait-
elle souvent en tournant sur moi des yeux de gazelle qui au-
raient attendri un tigre, si tu vends ma personne au roi de la
Chine, comme tu le l'es proposé, ne te flatte pas de lui vendre
RIYUE BE PARIS. 173
mon cœur. Mon cœur s'est donné au plus beau des princes de la
terre, au charmant Mahoud, l'héritier présomptif du Sitziscau :
je ne sais si tu en as entendu parler, continuait-elle, et je ne l'ai
jamais vu, mais il m'apparait toutes les nuits dans mes songes.
C'est à lui qu'appartient à jamais, (moi qu'il arrive, l'infortunée
Zénaïb... »
A ces mots, la troupe entière partit d'un éclat de rire couvul-
sif, mais j'y fis peu d'attention. L'image que je me faisais de
Zénaïb absorbait toute ma pensée, et je me promettais déjà
d'avoir peu d'égards pour les vulgaires tendresses des filles d'Imé-
relte.îVous entrâmes le lendemain-dans la ville, sans que j'eusse
changé de résolution.
Après avoir reçu du marchand d'esclaves ce qui m'était dû en
raison de mes services, je me retirai dans un khan fort isolé,
pour y penser librement à Zénaïb, et pour y chercher les
moyens de rejoindre ma princesse à travers l'espace immence
qui nous séparait. Mon imagination, naturellement assez pa-
resseuse, ne m'en ayant fourni aucun, je commençais à (n'aban-
donner à la plus noire mélancolie, quand une fête publique qui
se célébrait à lmérette, m'inspira l'envie de sortir de ma retraite
pour me distraire un moment des chagrins qui m'accablaient.
Il est inutile de vous parler de l'effet que produisit ma vue; il
n'y eut qu'un cri sur mon passage, et la modestie me défend de
le répéter. Seulement, l'émotion des plus jeunes ou des plus ré-
servées se trahissait par quelques soupirs qu'on étouffait à demi,
en cherchant à les faire entendre. Je ne rentrai chez moi que
fort lard, à cause du grand concours de femmes qui se pres-
saient au-devant de moi et qui me fermaient le chemin. La soirée
tout entière fut employée à recevoir des présents et à refuser des
billets doux. Hélas! m'écriais-je avec un dédain amer, en re-
poussant ces témoignages insensés d'une passion que je ne pou-
vais partager; hélas ! ce n'est point Zénaïb ! — Et j'ajoutais, en
gémissant du profond de mon cœur : Cruel souverain de la
Chine, rends-moi Zénaïb, Punique objet de mes vœux, Zénaïb
que tu m'as ravie, ma belle et tendre Zénaïb !... A ce prix, je te
laisse sans regret l'empire du mdnde ! — 11 est vrai que je n'y
avais pas beaucoup de prétentions.
J'avais paru. Les jours suivants ne firent qu'augmenter mon
embarras. Vous ne sauriez imaginer, seigneur, combien il est
15.
174 REVUE b¥. PARIS.
pénible d'être adoré de foutes les femmes. On pourrait s'neeom-
inoder de trois ou quatre, et d'un peu de surplus, mais, quand
cela passe la douzaine, il n'y a réellement plus moyen d'y tenir.
Et puis il y a des passions douces et faciles avec lesquelles on est
toujours libre de prendre des arrangements ; mais celles que
j'avais le malheur d'inspirer étaient si fantasques et si violentes,
que je ne me les rappelle pas sans frémir. Il ne fut bientôt
plus question que de jeunes beautés éperdues d'amour, qui re-
nonçaient à la modestie de leur sexe pour se disputer le cœur
d'un aventurier inconnu. Quelques-unes furent subitement pri-
vées de l'usage de la raison ; quelques autres se livrèrent aux
dernières extrémités du désespoir. Mon arrivée et mon séjour
dans la capitale d'imérette furent signalés enfin par une insur-
rection unique dans les annales du monde, et qui ne pouvait
manquer d'attirer l'attention du gouvernement. On me condui-
sit devant le roi.
Ce prince, qui était jeune et beau, m'attendait avec une impa-
tiente curiosité, au milieu des grands officiers de sa cour.
— Est-ce toi, me dit-il en arrêtant sur moi des yeux étonnés,
qui te fais nommer Mahoud, prince de Fardan?
— C'est moi, seigneur, lui répondis-je d'un ton assuré, en
déployant tout ce que je croyais posséder de dignité et de
grâces.
Je dois rendre à ce monarque la justice de déclarer qu'il
resta quelque temps interdit et comme stupéfait; mais la puis-
sance secrète attachée à mon talisman reprenant tout son empire,
il s'abandonna si follement au délire de sa gaieté, que je pensai
un moment qu'il allait perdre connaissance; et, comme les
sentiments des rois ont toujours quelque chose de contagieux,
les courtisans qui l'entouraient, oubliant la retenue que leur
imposait sa présence, tombèrent pêle-mêle sur les degrés du
trône, en se roulant dans les spasmes du rire le plus extrava-
gant dont on puisse se faire idée. Les gardes mêmes qui m'en-
vironnaient laissèrent tomber leurs armes pour se presser les
côtés des deux mains, dans ce paroxisme presque effrayant de
la joie qui commence à loucher aux contins delà douleur. Cette
crise fut longue, et me parut plus longue peut-être qu'elle ne le
fut en effet.
« Eh quoi! s'écria le roi quand il eut repris assez de calme
REVUE 1>E PARIS. 175
pour se faire entendre, c'est toi qui es venu troubler de la fu-
neste présence la tranquillité de mes États, en jetant dans le
cœur des femmes les séduction* de l'amour ! Ce prodigieux
triomphe était réservé à tes petits yeux ronds et siupides, qui
laissent tomber, de droite et de gauche, deux regards louches et
maussades ; ou bien, à ce nez large et aplati qui surmonte de si
haut une bouche torse et mal garnie. Tourne-toi un peu, je le
prie, afin que je m'assure si je ne me suis pas trompé en devi-
nant derrière tes épaules inégales une lourde protubérance. Elle
y est, eu vérité ; j'en prends tout le monde à témoin : et, pour
comble de difformité, il s'en faut de cela, conliniia-l-il en mon-
trant sa main étendue, que la jambe sur laquelle il s'appuie
maintenant avec une nonchalance affectée, égale l'autre en
longueur. Par le soleil qui nous éclaire, on n'a jamais rien vu
de plus surprenant, depuis que les caprices d'un sexe imbécile
disposent du bonheur de l'autre !
» Odieux rebut de la nature, reprit-il après un moment de
réflexion (c'est à moi qu'il adressait ces expressions désagréa-
bles), je t'ordonne d'évacuer à l'instant rtotw royaume d'Imé-
rette; et s'il t'anïve de le faire aimer avant ton départ de la
dernière des esclaves, tiens-toi pour averti que lu seras hissé
demain I l'arbre le plus élevé de la contrée, pour y servir
d'épouvanlail aux oiseaux de rapine. »
Cet arrêt sévère était énoncé de manière à ne pas me permet-
tre la moindre réplique. Je me glissai avec modestie entre mes
gardes, et je sortis de la ville au milieu de celte escorte inso-
lente, en voilant mon visage de mes mains, dans la crainte
d'exciter encore une de ces sympathies que j'étais menacé de
payer si cher. Arrivé hors des faubourgs, et congédié plus gros-
sièrement, s'il est possible, que je n'en avais l'habitude, je me
mis à marcher résolument vers la frontière, sans oser tourner
les yeux derrière moi. Je cheminais ainsi depuis deux heures,
en proie à des méditations fort sérieuses, car je n'avais pas eu
le loisir de reprendre dans mon khan les cadeaux il les bijoux
dont les beautés d'Imérelte venaient de m'enrichir. quand les
pas de plusieurs cavaliers qui me suivaient de près me tirent
craindre un nouveau malheur.
« Prince Mahoud, arrêtez, s'il vous plaît, s'écriaient des vok
confuses; beau prince Mahoud. est-ce VOUS?
176 REVUE DE PARIS.
Presque assuré cependant que ces cris graves et robustes
n'étaient pas articulés par des femmes, je fis courageusement
face au péril, et je vis quatre pages ou icoglans, superbement
vêtus, montés sur de magnifiques chevaux blancs, tout capara-
çonnés de soie el d'or, el qui accompagnaient de riches voitures
de bagages.
— Je suis le prince Mahoud que vous cherchez, répondis-
je fièrement , et s'il n'y a point de femmes parmi vous ,
comme je le suppose, je puis l'avouer sans inconvénient pour
la tranquillité publique. Maintenant, que demandez-vous de
moi ?
Je ne vous dissimulerai point, seigneur, que ma vue produisit
sur ces étourdis son effet accoutumé, lis se recueillirent toutefois
après un moment de sottes risées, et celui d'entre eux qui pa-
raissait exercer une certaine autorité sur les autres, descendant
de cheval avec un embarras respectueux, vint ployer le
genou et s'humilier à mes pieds.
— Seigneur, dit-il en frappant la terre de son front, qu'il
vous plaise d'agréer le timide hommage de vos esclaves. La
divine Aïscha, notre reine, qui s'était glissée ce matin derrière
une des portières de la salle du conseil, pendant votre entre-
tien avec son auguste époux, et qui en connaît les funestes ré-
sultats, n'a pu se défendre d'un mouvement d'amour pour
voire glorieuse et ravissante personne. En attendant des jours
plus propices pour vous rappeler à sa cour, dont vous êtes des-
tiné à faire l'ornement, elle nous a ordonné de venir vous offrir
ces présents et ces équipages, et de vous accompagner partout où
il vousconviendra de nous conduire. Dis-lui bien, Chélébi,a-t-elle
ajouté en tournant sur moi des yeux pleins delà plus touchante
langueur, que les minutes de son absence se compteront par
siècles dans la vie de la malheureuse Aïscha, et que la seule
espérance de le revoir bientôt peut soumettre mon cœur au
cruel tourment de l'attendre ! — En achevant ces paroles, elle
a perdu la couleur et la voix, et nous l'avons laissée presque
évanouie dans les bras de ses femmes.
— Levez-vous, Chélébi, lui répondis-je, et disposez-vous à
me suivre. Nous avons , hélas ! de vastes contrées à traverser
avant que je rentre dans les états de votre souveraine, si je dois y
rentrer jamais ! Soumettons-nous à la volonté de celui qui peut
REVUE DE PARIS. 177
toutes choses, et qui décidera seul de la destinée d'Aïscha et de
la mienne.
Je montai ensuite un superbe cheval de main qui était con-
duit par un de mes esclaves, et je me hâtai vers les dernières
limites du royaume avec tout l'empressement que pouvait m'in-
spirer l'envie d'échapper à ma nouvelle conquête, car je n'en
avais pas encore fait de si redoutable. Mon âme ne fut entière-
ment délivrée de la crainte qui l'oppressait, que lorsque j'eus
franchi les frontières d'Imérette. où je laissais de si profonds
souvenirs.
— Tendre Aïscha, medis-je alors à part moi. puisse le temps,
qui triomphe de tout, vous rendre la douleur de notre sépara-
tion plus légère! Elle sera probablement éternelle ; car vous
ignorez, douce princesse, qu'un sentiment invincible m'entraîne
vers l'adorable Zénaïb, dont les tourments ne peuvent êlre
apaisés que par ma possession. Consolez-vous, s'il est possi-
ble, et n'attribuez qu'à la prudence un abandon qui m'est im-
posé par l'amour. La faute en est au sort qui me condamne à
être aimé.
Ainsi plongé dans des pensées mélancoliques sur les regrets
dont j'étais l'objet, j'abandonnai nonchalamment la bride qui
flottait sur le cou de mon cheval, et je me livrai à l'instinct
naturel de son espèce, qui le conduisit au premier khan de la
route.
J'abuserais de l'attention que vous voulez bien m'accorder,
seigneur, si j'entrais dans les mêmes détails sur toutes les aven-
tures de mon voyage, qui fut d'une longueur infinie; car, mal-
gré mon impatience, j'étais obligé de ne marcher qu'à petites
journées, et je ne m'arrêtai qu'à la grande capitale du royaume
de la Chine, dont le nom est Xunlien. comme tout le monde le
sait. La nuit était déjà tombée depuis quelques heures, quand je
parvins à m'élablir dans une auberge assez voisine du palais, où
j'essayai inutilement de goûter quelque repos. La pensée que
j'habitais enfin les lieux où respirait Zénaïb, et l'incertitude na-
turelle que j'éprouvais sur le succès de mon entreprise, ne me
permirent pas de fermer les yeux. Je me levai avec plus de dili-
gence que je ne l'avais fait de mn vie; je me revêtis à la hâte de
quelques habits simples, mais galants, et je me dirigeai vers la
demeure du souverain de tous les rois, la face à demi cachée
178 RESTE DE PAHIS.
dans mon manteau, pour ire soustraire aux regards des fem-
mes.* Il est vrai qu'on n'en trouve point dans les rues qui n'ap-
partiennent à la classe du peuple, toutes les autres étant re-
tenues dans leurs maisons par l'extrême délicatesse de leurs
pieds, qui sont les plus menus, les plus gracieux et les plus ado-
rables du monde, mais qui ne peuvent leur servir à changer
de place. Le soleil avait accompli plus de la moitié de sa
course, avant que j'eusse achevé de parcourir la magnifique allée
d'arbres qui borde dans toute sa longueur la principale façade
du palais.
Rassuré par la solitude qui règne aux environs de ce beau sé-
jour, je laissais flotter mon manteau, quand un cri parti des
balcons m'avertit que j'avais été vu. et qu'il était trop tard pour
cacher ces traits dont les funestes ravages m'avaient déjà causé
tant d'embarras et de traverses. Je levai lesyeux, imprudemment
peut-être, et un nouveau crise fit entendre. Une jeune princesse,
dont j'eus à peine le temps de remarquer la beauté à travers le
trouble et la pâleur de son visage, tombait sans connaissance
entre les bras de ses femmes, et les jalousies, refermées der-
rière elle, m'en séparaient à jamais.
— Infortuné! m'écriai-je quand je fus rentré chez moi, elle
front appuyé sur les coussins de mon divan. — Trop séduisant
et trop malheureux Mahoud, pourquoi faut-il que vous sachiez
plaire à toutes les femmes, si la seule femme dont le cœur puisse
avoir pour vous quelque prix, Zénaïb, la divine Zénaïb, doit
rester la proie de son barbare vainqueur? Mais quelle partie de
ce palais habile ma Zénaïb? Où la trouver? comment la voir?
comment surtout en être vu ? Espérances insensées ! fatal amour!
illusions trompeuses que trop de succès ont nourries ! La na-
ture ne m'a-t-elle donné tant d'avantages sur les autres hom-
mes que pour me faire sentir plus amèrement la rigueur de ma
destinée !
En achevant ces paroles, je cachai ma tète tout entière entre
mes coussins, et je les inondai de mes larmes.
Chélébi entrait au même instant pour m'annoncer la présence
d'une vieille esclave maure qui demandait à me parler.
— Qu'elle parle, répondis-je sans daigner détourner vers
elle mes yeux obscurcis par les pleurs. Que veut-elle au triste
Mahoud ? Que peut-elle attendre du déplorable prince dePardan ?
REVUE DE PARIS. 179
— C'est bien à vous, seigneur, que mon message s'adresse,
dit la vieille maure d'un ton mystérieux, et je me connais mal à
ces sortes d'affaires s'il ne comble tous vos désirs. Ce n'est
peut-être pas sans dessein que vous vous êtes arrêté, il y a une
heure, sous le balcon de la favorite, mais, quoi qu'il en soit de
ce projet ou dece hasard, l'amour vous y rappelle ce soir, à mi-
nuit. Celle clef vous ouvrira la porte de la grille qui se ferme au
coucher du soleil, et une échelle de cordes, jetée de la croisée,
vous conduira aux pieds de la plus aimable des princesses. Pre-
nez donc la clef, seigneur ; répondez, je vous en conjure, et
n'oubliez pas que Zénaïb vous attend !
Au nom de Zénaïb. je m'emparai de la clef que la vieille s'élait
efforcée d'introduire dans ma main languissante, et je m'élan-
çai vers elle pour l'embrasser en action de grâces d'une si
bonne nouvelle ; mais à son aspect, je reculai d'une horreur ir-
résistible, tant cetle noire était exécrable à voir, et je retombai à
ma place.
Par une rencontre de circonstances trop facile à expliquer,
l'esclave maure restait clouée à la sienne, et roulait sur moi
des yeux épouvantablemenl passionnés, dont l'expression n'a
rien qui puisse lui être comparée dans toutes les terreurs du
sommeil.
— 0 le plus séduisant de tous les hommes, s'éeria-t-elle en
adoucissant autant qu'elle le pouvait sa voix aigre et cassée, les
égarements de l'amour n'ont point d'excès qui ne s'expliquent
à votre vue! Mais, heureusement pour vous, la nature ne vous
oblige point à partager les sentiments imprudents que vous ins-
pirez. Daignez réfléchir un moment, beau prince, avant d'ac-
cepter les périls du rendez-vous qu'on vous propose. Il est vrai
que Zénaïb ne manque pas de beauté, mais elle compte parmi
ses esclaves une femme qui peut hardiment lui disputer cet
avantage, et qui prodiguerait a vos désirs des plaisirs moins dan-
gereux. L'empereur est fier, jaloux et cruel, et sa vengeance sé-
rail peut-être plus terrible que vous ne pouvez le prévoir. Tant
de perfections, hélas! ne la désarmeraient point. La tendre
Boudroubougoul que vous avez sous les yeux, n'aspirerait au
contraire qu'A embellir votre existence des jouissances les
plus douces, car sa vertu éprouvée vous est garant, comme les
attraits iuuomparabîes dont vous êtes pourvu, que vous n'au-
180 HE Vit Oh PARIS.
riez jamais de rivaux î Cédez, cédez, seigneur, aux conseils de la
prudence, et ne repoussez pas les vœux de Boudroubougoul qui
vous implore, de la brune Boudroubougoul, votre servante et
votre épouse !...
— Monstre abominable ! m'écriai-je en me relevant avec vio-
lence afin d'éviter les embrassemenls odieux dont elle me mena-
çait, rends grâce au message dont lu es chargée, si je ne te
frappe à l'instant de mon canzar, pour punir ton insolence et ta
trahison. Retourne auprès de ta maîtresse, et dis-lui que je
paierai de ma vie, s'il le faut, le bonheur dont elle a flatté mes
espérances.
Boudroubougoul sortit en lançant sur moi un regard cour-
roucé, qui me laissa douter si sa haine était aussi effrayante que
son amour.
Je me rendis aux bains, je me parfumai avec soin, je me cou-
vris des habits les plus élégants que je pusse trouver parmi les
magnifiques présents de la déplorable Aïscha, et je fus exact au
rendez-vous de Zénaïb. L'échelle de cordes était préparée; il
ne me fallut, pour la franchir, que le temps de le vouloir. Je
la vis, seigneur, et le souvenir de ce moment, impossible à dé-
ciire, fait encore le bonheur et le désespoir de ma vie ! Pardon-
nez donc à l'émotion involontaire qui embarrasse et qui suspend
mes paroles.
Zénaïb, couchée sur de riches carreaux semés de fleurs,
se souleva lentement en poussant un faible cri, car l'excès
de sa passion lui avait ôlé presque toutes ses forces ; je fléchis
un genou devant elle, et je m'emparai en tremblant de sa main
palpitante.
— Prince Maboud, est-ce vous? dit-elle en enlr'ouvrant sur
moi un long œil noir qui resplendissait de plus de feu que l'étoile
du malin. Est-ce vous, conlinua-t-elleavec une langueur inexpri-
mable, en laissant retomber sa tête défaillante sur son cou de
cygne, parce que son cœur ne pouvait plus suffire au trouble
qu'il éprouvait. Quant à moi, je cherchais en vain un langage
pour lui répondre, à l'aspect des beautés qui frappaient mes re-
gards, et dont les célestes houris de Mahomet n'offriront jamais
qu'une imparfaite image.
Cependant nos yeux se rencontrèrent, et une admira-
lion réciproque, prenant la place de tout autre sentiment?
REVUE DE FAHIS. ISi
nous restâmes comme pâmés l'un devant l'autre, pins sem-
blables à des statues insensibles qu"à des amants impatients d'être
heureux.
Au même instant une des portières de l'appartement s'en-
tr'ouvrit, et l'empereur de la Chine, suivi de courtisans et de
soldats, s'élança au milieu de nous, en brandissant un sabre nu
sur nos tètes, pendant que Zénaïb retombait évanouie sur ses
coussins, et que je me couchais sur ma face, éperdu de terreur,
comme pour cacher aux assassins dont j'étais entouré, les char-
mes funestes qui avaient causé mon infortune. Je ne savais pas
encore combien j'aurais à les maudire.
— Qu'on livre cette indigne esclave aux plus vils de mes ser-
viteurs, dit alors le tyran, et qu'elle ne reparaisse jamais devant
moi. Quant à l'impie qui a osé franchir le seuil de ce pa'ais,
gardes, emparez-vous du traître, et disputez-vous la gloire de
le faire mourir à mes yeux dans les plus horribles tourments. Je
donnerai une province du céleste empire à celui d'entre vous
dont l'habile cruauté se conformera le mieux aux désirs de ma
vengeance !...
Il n'avait pas fini de prononcer cette sentence, que dix bras vi-
goureux me saisirent, et que je me trouvai debout au milieu de
mes bourreaux furieux. Je vous laisse à juger, seigneur, des
angoisses dans lesquelles j'étais plongé, quand la portière
qui s'était ouverte pour le passage de l'empereur, se souleva de
nouveau, et laissa paraître la vieille Boudroubougoul. L'infâme
esclave, que je regardais déjà comme l'artisan secret de ma
perte, s'avança jusqu'aux pieds de l'empereur, se posterna,
et parla ainsi :
— Auguste souverain de la Chine et de tout le reste des îles
du monde, dit-elle, daigne modérer, au nom de ta propre
gloire, les justes emportements d'une colère trop fondée, mais à
laquelle lu viens d'imposer toi-même des limites qu'il ne t'est
pas permis de franchir ! Lorsque je t'ai révélé la trahison de
Zénaïb et de son perfide complice, il le souvient, sans doule.que
je m'étais réservé, pour prix d'un secret si important à l'honneur
de ta couronne, l'assurance d'obtenir la première grâce que
j'oserais implorer de toi.
— 11 est vrai, répondit l'empereur, et j'en ai pris à lémoin les
dieux du ciel cl de la terre.
1 16
182 RhALE DK FAKIS.
—Je t'implore donc avec assurance, contina-l-elle. Apprends,
puissant roi de tous les rois, que la jalousie seule m'a excitée à
trahir le mystère qui couvrait ces criminelles amours. Le char-
mant prince de Fardan s'était rendu maître de mon cœur, jus-
qu'ici inflexihle, et j'étais prête à lui faire le sacrifice de mon
innocence, quand il osa former l'audacieux projet de te ravir la
favorite. Il avait paru lui-même touché de nu s faibles attraits,
et le bonheur de ton esclave allait passer tous ses vœux, si les
séductions de Zénaïb n'avaient rompu de si beaux liens. Rends-
moi, rends-moi l'époux qui m'abandonne, et je m'engage à fixer
désormais le petit volage de manière à ne plus le perdre ! C'est
la grâce que je t'ai demandée.
— En effet, répartit l'empereur en détournant de Boudrou-
bougoul ses yeux effrayés, ce genre de supplice n'a peut-être
rien à envier à tous ceux qu'inventerait l'imagination des hom-
mes. Que le prince de Fardan soit ton époux, car telle est notre
volonté souveraine. Je ferai plus, fidèle Boudroubougoul, en
faveur d'une si digne alliance. Je l'accorde pour dot la meilleure
forteresse du Petcheli, et une garde de cinq cents guerriers qui
veilleront aux déportements de ton séducteur, car je n'entends
pas qu'il reparaisse jamais aux regards de ce sexe facile dont il
surprend insolemment les bonnes grâces. Qu'on l'amène en ma
présence pour entendre son arrêt !
Les gardes me poussèrent devant l'empereur, et j'y restai im-
mobile et comme terrassé sous le coup de foudre qui venait de
m'accabler.
Il y eut alors un moment de silence que j'essayais inutilement
de m'expliquer à moi-même, et qui se termina par des éclats
d'un genre si extraordinaire, que je ne pus me défendre de rele-
ver la tète pour en connaître la cause. Ma vue avait produit sur
la cour de Xuntien le même effet que sur la cour d'Imérelte;
mais comme les Chinois sont beaucoup plus gais que les Géor-
giens, leurs transports avaient quelque chose d'effrayant qui me
consterna presque autant que mon propre malheur. L'empereur
surtout était en proie aux convulsions d'un rire si délirant,
qu'on semblait craindre pour sa vie, quand il parvint à se ras-
seoir, tout haletant, sur un de ses carreaux, en couvrant ses
yeux d'un pan de sa robe royale pour éviter de me voir.
— Qu'on l'éloigné d'ici, dit-il, au nom de tous les dieux qui
RKYl E DE PARIS. 185
protègent la Chine, et qu'on s'assure attentivement des moindres
circonstances d'un mariage si bien assorti, pour les inscrire en
lettres d'or dans les annales de mon règne!. ..
Les gardes se rangèrent alors sur deux lignes, entre lesquelles
on me fit placer à coté de ma fatale fiancée; nous descendîmes
ainsi dans les rues de la ville qui commençaient à s'éclairer des
premiers rayons du jour, et nous traversâmes lentement, pen-
dant tout vm soleil, la foule qui s'aup,menlait sans cesse aux
huées unanimes de la populace, car j'entendais trop bien les
intérêts de ma gloire pour laisser mon visage exposé à la vue
des femmes. Il était tard quand nous arrivâmes au château-forl
de Boudroubougoul, qui ne se sentait pas de joie et qui ne se las-
sait pas de m'accabler de ses formidables caresses : mais des
courriers, qui nous précédaient de loin, avaient déjà tout fait
disposer pour nous y recevoir. Le mariage se célébra dans les
formes ordinaires, et la soldatesque féroce dont nous étions
accompagnés eut la cruauté de ne nous quitter qu'au lit nup-
tial.
Vous me permettrez, seigneur, de jeter un voile sur les hor-
reurs du sort que la barbare vengeance de l'empereur m'avait
réservé. Elles se comprennent mieux, bêlas ! qu'elles ne peu-
vent se décrire. Qu'il me suffise de vous dire que ma captivité
dans celte demeure infernale ne dura pas moins de trente ans
dont les minutes ne peuvent se mesurer à aucune espèce de temps
connu, car la vieillesse de Boudroubougoul semblait défier les
années. Plus l'âge s'appesantissait sur elle, plus elle devenait
acariâtre et violente, plus elle redoutait, dans son implacable
jalousie, que je n'échappasse au funeste amour que j'avais eu
l'affreux malheur de lui inspirer. La précaution même avec la-
quelle elle avait éloigné toutes les femmes ne la rassurait qu'à
demi. Elle descendait impitoyablement jusque dans les mystères
de mon cœur, pour y surprendre une pensée qui n'aurait pas été
pour elle, et la moindre découverte de ce genre m'exposait aux
trailemenls les plus odieux. Je vous laisse à penser si l'occasion
s'en présentait souvent ; et que serait-ce, grand Dieu ! si vous
aviez vu Boudroubougoul !
J'avais toutefois conservé précieusement mon amulette. Je
touchais tout au plus à ma cinquantième année, et si ce n'est
plus l'âge de plaire, c'est celui du moins où les gens sensés ont
184 REVUE DE PARIS.
acquis toute la maturité nécessaire pour tirer un parti raison-
nable de l'amour. Je vivais encore, triste mais résigné, par
cette espérance présomptueuse de l'arrière-saison , quand je
m'aperçus un matin que le talisman du Génie m'avait été dérobé
pendant mon sommeil. Boudroubougoul, qui partageait toutes
les nuits la couche de malédiction sur laquelle le ciel avait
amassé pour moi tant d'opprobres et de douleurs, pouvait seule
s'en être emparée, dans la fausse et ridicule idée que ce joyau
était le gage de quelque sentiment de jeunesse dont mon âme
conservait tendrement le souvenir. Je m'élançai brusquement
de mon lit, je courus ù la chambre de ma femme, et je vis l'abo-
minable vieille occupée à exciter, de la pointe d'une longue
broche de fer, Tardent brasier qui achevait de dévorer l'amu-
lette. Elle n'existait déjà plus qu'en cendres impalpables qui
noircissaient à la surface des charbons brûlants, mais qui tra-
hissaient encore l'apparence de sa forme. A cet aspect, un cri
lamentable s'échappa de mon cœur déchiré, mes yeux se voilè-
rent et je sentis mes jambes défaillir sous moi.
— Perfide! s'écria Boudroubougoul en se retournant de mon
côté, c'est donc ainsi que vous trahissez les devoirs d'un lien si
bien assorti, et qui a fait si longtemps votre félicité ? Pour celte
fois, misérable, ma vengeance est sans pitié, et je ne me lais-
serai attendrir ni par vos larmes ni par vos serments.
Elle se levait, en effet, pour me frapper, selon sa constante
habitude, quand une impression toute nouvelle, dont eile ne fut
pas maîtresse, la contraignit de changer de langage.
— Oh ! oh ! reprit-elle en faisant deux pas en arrière, parque!
mystère ce manant a-t-il pu s'introduire dans ces murs impéné-
trables ? Oui es-tu, insolent étranger, pour oser te présenter,
sans être annoncé dans l'appartement des femmes !
— Hélas! répondis-je les yeux baissés, ne reconnaissez-vous
pas en moi votre malheureux époux, Mahoud. le beau prince de
Fardan?
— Serait-il vrai ! dit Boudroubougoul après m'avoir long-
temps considéré avec un mélange d'élonneraent et d'effroi. Il
serait vrai ! répéta-t-elle du ton û\u\e conviction amère. C'est
donc loi, ignoble et difforme créature, c'est à toi, magicien
maudit, que la vive et gracieuse Boudroubougoul a prodigué,
pendant trente ans d'illusions, les trésors de sa jeunesse et de
REVUE DE PARIS. 185
sa beauté ? C'est à toi que j'ai sacrifié la tïeur de ces charmes in-
nocents qui faisaient l'enchantement des yeux et les délices du
monde? Retire-toi, con(inua-l-el!e dons an accès de colère
impossible à exprimer, et en me poursuivant outrageusement
de la broche de fer que sa main n'avait pas laissé échapper.
Disparais à. jamais de ma présence, et va chercher des conquêtes
nouvelles chez les monstres qui te ressemblent.
Boudroubougoul me conduisit ainsi jusqu'aux remparts de la
forteresse; car toutes les portes s'ouvraient devant elle. La der-
nière se referma sur moi, et j'arrivai au milieu de la place pu-
blique, en regrettant profondément de ne m'ètre pas avisé plus
tôt d'un moyen si facile de reconquérir ma liberté. Je n'avais
pas perdu avec mon talisman la confiance un peu tardive que je
fondais sur la bonne volonté des femmes. Je cherchai leurs re-
gards, j'épiai leurs émotions, j'attendis leur enthousiasme et
leurs avances, et je n'obtins que des rebuts. Le jour de mes
triomphes était passé à jamais. Fiez-vous après cela aux avan-
tages de la nature et aux talismans des génies!
Le commencement de mon récit ressemble au commencement
du récit de mon frère Douban le riche, et ces deux récits se res-
semblent aussi par la fin. Obligé, comme lui, pendant vingt
ans, de subsister aux dépens de la charité publique, j'arrivai
hier à Damas où tout le monde m'indiqua cette maison hospita-
lière, comblée des bénédictions du ciel et de celles de la multi-
tude. Je venais y demander les aliments d'un jour et l'asile
d'une nuit, quand je trouvai à la porte ces deux vieillards, dont
l'un est mon frère. Puisse le maître souverain de toutes choses
reconnaître l'accueil généreux que vous nous avez fait !
Celte histoire est celle de Mahoud le séducteur, qui avait le
don d'être aimé de toutes les femmes, qui avait dédaigné ù
vingt ans le cœur des princesses et des reines, qui avait gémi
pendant trente ans sous le joug de la plus abominable et delà
plus méchante des créatures, et qui vivait, depuis qu'il en était
délivré, des petites aumônes du peuple, comme son frère Douban
LE RICHE.
Quoiqu'elle ne me paraisse guère plus amusante que la pre-
mière, le vieillard bienfaisant de Damas l'avait écoulée avec
plus d'attention que vous ne lui en avez probablement porté
vous-mêmes, et je vous prie de ne pas regarder celte observa-
16.
186 PIYl K DE PAhlîv
tion comme un reproche. Mais, comme l'heure s'avançait, il
se leva en bénissant ses hôtes, et en les ajournant au lendemain
pour entendre la suite de leurs aventures.
Mon respect pour les personnes qui ont la bonlé de me lire
m'oblige à déclarer de nouveau qu'il me faut un peu plus de
temps pour écrire ces historiettes qu'il n'en faut pour les écou-
ter; mais, par une compensation que je dois à leur patiente po-
litesse, je m'engage à finir d'une fois l'histoire des Quatre Ta-
lismans, dont le titre et le sujet m'auraient aisément fourni
matière à quatre volumes in-8°, petit texte, répartis en quarante
livraisons. Je rends volontiers aux belles inventions de la litté-
rature qui court tous les honneurs qu'elle mérite, mais je ne
veux pas en abuser.
Ce. Nodier.
L'OBATOHIO D'IIOLOFER\E.
MANUSCRIT DU MAESTRO J. F. HILARIUS GRUXDMAUS.
TROUVÉ DA>S LES PAPIERS DU CHAT MURR.
Or, après avoir pesé toutes choses en mon cerveau et mûre-
ment réfléchi, à part moi, je dis un matin à ma vieille gouver-
nante : « Si son altesse ordonne (comme j'ai tout lieu de n'en
pas douter) qu'on exécute mon Oratorio d'Holofeme, nous y
gagnerons tous, vous, ma digne Brigitte, un magnifique bonnet
de malines pour les prochaines fêles de Pâques, moi, des titres,
des honneurs et de l'or; et j'oubliais : avant tout, l'art sublime
auquel j'ai voué mon génie, une gloire, sans exemple encore de
nos jours, car je veux écrire une musique comme on n'en a ja-
mais entendu ici-bas. »
L'heure était arrivée qui devait décider d'une aussi grande
affaire. Brigitte lira de l'armoire mon habit vert à boutons d'a-
cier, puis, après m'avoir posé sur le front mon énorme perru-
que de candidat poudrée à neuf, m'accompagna jusqu'au seuil
avec toute sorte de paroles d'affection et d'encouragement. Je
me dirigeai vers la Résidence. La matinée était des plus heureu-
ses et déplus invitantes; le soleil souriait tout en larmes,
comme en avril. On eût dit qu'il venait de s'éveiller dans le sein
humide des grandes herbes, qui s'élevaient déjà par touffes.
Chemin faisant, je sentais quelque chose de mystérieux sourdre
et bruire au fond de mon cœur, comme le grain dans le sillon ;
l'inquiétude peut-être, peut-être aussi l'espérance; l'inquiétude
188 REVUE DE PARIS.
et l'espérance à la fois, qui sait? Le cœur de l'homme est aussi
un jardin qui fleuiit; au printemps, les sensations y poussent
alors comme autant de vives fleurs, d'épis et de brins d'herbe,
avec leurs diadèmes de rosée, leurs tiges odorantes et leurs épi-
nes. Les épines de l'espérance, ce sont les inquiétudes qui l'ac-
compagnent presque toujours. Mais, cette fois, je pouvais respi-
rer la Heur divine en toute sûreté.
Je trouvai son altesse toute disposée à me donner audience j
le bruit de ma renommée était parvenu jusqu'à ses oreilles au-
gustes, et comme je m'inclinais profondément avant que de me
retirer (quelle marque d'honneur pour ma famille ! ), ce glorieux
prince daigna me charger du soin de diriger les grandes fêtes
qui devaient avoir lieu dans quelques jours, à l'occasion du bien-
heureux anniversaire de sa naissance. 11 s'agissait tout simple-
ment d'un vaste concert en plein vent, sous les grands tilleuls
du parc. Comme vous le pensez bien, je n'avais à me soucier
d'aucuns frais ; mon affaire, à moi, c'était de composer une
musique inouïe encore et d'en régler l'exécution. Voilà toute la
responsabilité qui pesait sur mes épaules, quelque chose de
beau, de magnifique et de solennel, une symphonie prodigieuse
et telle que les grands maîtres des âges précédents n'eussent
rien imaginé de pareil dans leurs veilles les plus ardentes et les
mieux inspirées. C'est pourquoi je résolus aussitôt de mettre la
dernière main à mon Oratorio d'Holoferne. J'allai , dans la
prochaine hôtellerie, retenir une petite chambre exposée au so-
leil, où je fis porter le plus solide clavecin qui se put trouver
dans la ville, et où je m'installai en compagnie d'un énorme pa-
nier devin du Rhin, que la prévoyance de mon gracieux maître
venait de m'envoyer, afin de rallumer le feu de mon imagina-
tion, si d'aventure il voulait se ralentir. Je m'enfermai donc,
et durant sept jours et sept nuits la mélodie et le vin du Rhin
coulèrent sur mes lèvres. Les notes pétillaient dans mon cer-
veau comme ces perles insaisissables qui se dégagent par mil-
liers du fond des verres; une bouteille remplaçait l'autre, et le
soir, au milieu de ces hallucinations brûlantes qui m'empor-
taient hors du monde réel, je les entendais toutes, les vides
et les pleines, chanter avec des voix creuses ou métalliques les
versets que j'avais mis dans la bouche des Juifs et des Philis-
tins. Leurs cols s'illuminaient de teintes vives et phosphores-
REVUI DE PARIS. 189
cenles ; on eût dit des veine qui se gonflent , puis tout d'un coup
elles s'élançaient les unes sur les autres en s'eni rechoquant.
C'était une mêlée affreuse, et dans la fièvre chaude qui me pos-
sédait, je buvais le sang des vaincus qui ruisselait à pleins
bords, sans m'enquérir s'ils appartenaient au camp des Juifs
ou des Philistins.
Sitôt que l'œuvre fut accomplie, avec l'aide de Dieu, et je
puis le dire aussi, de mon puissant génie, je me mis en devoir
d'en faire part à tous les maîtres d'Allemagne, de France, d'Ita-
lie et de Pologne, en les priant de vouloir bien se rendre, à
l'époque déterminée, dans la Résidence, accompagnés de leurs
élèves favoris j tous me donnèrent parole, les uns par déférence
envers l'auguste personne de noire gracieux souverain, les au-
tres par amour de l'art pur, le plus grand nombre aussi peut-
être par conviction qu'une aussi gigantesque entreprise ne se
pouvait réaliser, cl que dès-lors il ne leur coûtait rien de s'en-
gager, puisqu'au jour de l'exécution leur parole leur serait
rendue avec tous les compliments d'usage pour la bonne volonté
qu'ils auraient témoignée a si peu de frais. N'importe, lorsque
je dressai ma liste, je m'aperçus que j'aurais à diriger une as-
semblée de quinze cent cinquante-six musiciens, dont la masse
pouvait se répartir ainsi: cinq cent soixante-six pour l'or-
chestre, et pour les voix , neuf cent qualre-vingt-dix , sans
compter les petits clercs delà paroisse, elles élèves du conser-
vatoire, dont les gosiers sonores ne pouvaient manquer de nous
venir en aide dans l'occasion.
J'avoue qu'au premier aboid, un pareil chiffre ne laissa point
de n'épouvanter; j'ouvris mon àme à son altesse, qui, loin
de partager mon inquiétude, eut l'air de trouver au contraire
que le nombre suffisait à peine aux effets inouïs qu'elle rêvait,
et m'ordonna, puisque Tannée avait été heureuse, de recruter
encore une soixantaine de musiciens, ce que je me hâtai de faire
avec une ponctuelle exactilude. Cependant le jour solennel ap-
prochait, et déjà, de tous les pays de l'Europe, maîtres, exécu-
tants, chanteurs et cantatrices arrivaient à grand bruit; les hô-
tels se remplissaient, que c'était une bénédiction ; le moindre
clavier se louait à prix d'or. Chaque malin, je m'éveillais aux
acclamations delà multitude, qui saluait quelque prima donna
de ses bonras tumultueux. Tantôt détail un gracieux soprano
190 RENIE 1>E PARIS.
tout voilé de cheveux blonds, qui fendait la poussière à quatre
chevaux, tantôt un vaillant contralto chargé des couronnes de
la Scala et de San-Carlo. qui passait dans sa chaise, un sourire
dédaigneux sur les lèvres et des regards de feu dans les pru-
nelles. On n'entendait partout que violons qui s'accordent, haut-
bois qui modulent, flûtes qui préludent, timbres d'or, d'argent
et d'airain, petites voix qui gazouillent à l'ombre, comme des
linots, grandes voix qui se déploient avec puissance et majesté,
et prennent l'air en ouvrant leurs ailes d'aigle. La fourmilière
harmonieuse entrait en moi. Figurez-vous toute une population
livrée à ce travail d'un orchestre qui prélude en mille sens con-
traires, en attendant que le signal du maître ait rallié dans l'u-
nité de la mesure tous ces sons égarés qui se dispersent au ha-
sard. Et par cette belle saison de printemps, qui ouvre les croi-
sées à la brise et fait de toutes ces chambrettes, closes l'hiver,
autant de nids suspendus dans des touffes d'aubépines, la Rési-
dence semblait changée en un bosquet charmant, où mille
oiseaux mélodieux étaient venus s'abattre pour fredonner leurs
amours sous les acacias. L'air s'exhalait, trempé de mélodie et
de parfums, les notes se croisaient dans le ciel, et la nuit se
mêlait aux rosées pour tomber dans le calice des fleurs.
Les instruments arrivaient de toutes parts, des espèces sans
nom, des formes bizarres et comme on, n'en peut voir qu'en
songe, des serpents de cuivre, des buccins, des buffets d'orgue,
des trompettes marines (trompetœ marines). Un malin, j'étais
assis à mon clavier occupé à refaire à la hâte une partie de
cloches qui n'allait pas, lorsque j'entendis un grand bruit sur
la place; je mis le nez à la fenêtre. 0 prodige! c'était le petit
Rapolzki de Cracovie qui entrait dans la ville avec sa basse, une
basse colossale étendue sur un charriot énorme traîné par huit
mulets. Cette basse, dont j'avais entendu conter toutes les mer-
veilles, sans jamais vouloir y croire, pouvait bien avoir neuf
coudées de haut. Tout le long de l'instrument serpentait une
échelle fort adroitement pratiquée où le petit homme montait et
descendait avec une agilité prodigieuse, selon qu'il voulait tirer
des sons aigus ou creux. Rien n'était curieux comme de voir ce
Rapotzki à l'œuvre. Lorsque l'inspiration lui montait au cerveau,
ses yeux s'allumaient dans l'ombre comme deux charbons ar-
dents , ses cheveux crépus se "hérissaient; il se démenait des
KtYlt lit PAÎU*. l'.H
pieds et des jambes et ne faisait que paraître et disparaître ;
on le voyait en bas . partout en même temps ; tout d'un coup
il se laissai! glisser le long d'une corde et s'abîmait dans les ca-
vités de la contre-basse qui poussait alors un ronflement lamen-
table. Or. comme vous alliez le croire mort , au même instant
quelque cbose de métallique tintait dans les cordes hautes . et
vous l'aperceviez sur la dernière cheville, assis les jambes pen-
dantes et se grattant l'oreille avec un affreux sourire. En vérité
on ne pouvait se défendre d'un sentiment d'admiration et
d'enthousiasme en face de ce petit homme qui, avec un simple
archet de crin, remuait tout un monde jusqu'en ses plus mysté-
rieuses profondeurs.
Il y avait aussi dans le nombre le célèbre violoniste Giovanni
Scipion, de Crémone, astucieux Italien, dévoré de la soif de l'or,
qui nous était arrivé avec une cargaison d'instruments de toute
espèce, dont il trafiquait en plein marché. En moins d'une se-
maine, ce Scipion vendit plus de Stradivarius et d'Etienne Amati
que ces deux luthiers fameux n'en fabriquèrent dans toute leur
vie. Le drôle possédait mieux que personne l'art de vous rendre
amoureux de son violon pour vous le vendre ensuite. En effet,
l'instrument qu'il tenait entre ses mains vous semblait le seul
qu'il y eût au monde; les sons s'en exhalaient si purs, si déliés,
si mélancoliques et si doux! Dès qu'il avait fini, vous l'abor-
diez en le suppliant de vous céder ce trésor sans pareil. Il résis-
tait Ion-temps. Cependant, à force d'argeut et d'instances, vous
le décidiez à s'en défaire; il prenait la somme d'une main et de
l'aulre vous livrait l'instrument, dont il se séparait les yeux
trempés de larmes. Or, le lendemain, le charlatan recommen-
çait de plus belle sur un violon nouveau, et vous ne tardiez pas
à vous apercevoir que vous aviez acheté tout simplement un
morceau de bois neuf sans valeur ni sonorité. C'était son âme
qui passait dans l'instrument et lui donnait à certaines heures
celte irrésistible séduction. D;: reste. habile et fin. adroit jusqu'à
la fourberie, insinuant, et disposé à tenter vingt sentiers pour
arriver à son but, il était parvenu à s'introduire dans les petits
appartements du prince, qui le tenait déjà pour le plus grand
artiste de son époque, et finit plus lard par lui accorder une
pension sur sa cassette particulière. Aussi, lorsqu'il s'agissait de
l'entendre, il fallait le payer cher. Pour soixante-deux trilles.
192 RLYUK DE PARIS.
quatre-vingts livres ; pour un largo gracioso exécuté sur le dos,
à cause de l'énorme difficulté , deux tonnes de vin de Jo-
hannisberg; quant au staccato crescendo, il se contentait d'un
portrait, n'importe lequel, pourvu qu'il fût environné de pier-
reries.
Cependant l'instant solennel approchait ; encore quelques
jours, et le soleil de sainte Marguerite se lèverait sur la Rési-
dence. Il était temps de réunir tout notre monde dans quelque
vaste plaine et d'essayer d'un bout à l'autre, et tout d'une ha-
leine , mon grand œuvre. Jusque-là mes efforts avaient tou-
jours échoué devant celte entreprise ; les chœurs et l'orchestre
venaient encore assez exactement à mon invitation ; mais, le le
dirai-je, lecteur, je n'avais pu obtenir pareille grâce des sujets
chargés de conduire les solos. Ces messieurs et ces dames, tou-
jours prompts, comme tu le sais, à la rébellion , s'obstinaient à
ne vouloir répéter que dans leurs chambres. Du reste, les ex-
cuses ne manquaient pas; on craignait de s'enrouer pour le
grand jour; comment trouver une heure qui ne fût pas mortelle
à ces voix précieuses? Le matin, c'était le brouillard; le soir,
les vapeurs sereines; pour ce qui est de midi, on n'y pouvait
songer : le soleil d'avril a des rayons si dangereux polir les têtes
qui tournent facilement. Cependant, avec la meilleure volonté
du monde, je ne pouvais trouver dans la Résidence une salle
capable de contenir (ant de voix. Il fallait absolument faire les
répétitions dans le lieu du concert, c'est-à-dire en plein vent,
dans une salle toute remplie de Meurs, d'harmonie et d'enchante-
ment, où la brise et les oiseaux frémissent dans les feuillages,
où les peupliers se balancent en mesure, où le bruit des vives
eaux qui tombent enlre dans le travail harmonieux, où l'essor
de la voix ne trouve de limites qu'au firmament. Quant à Rum-
pler, qui devait chanter la partie d'Holoferne, chaque fois que
je voulais le voir, je me trouvais clans la nécessité d'aller
le surprendre au fond de la cave du Lion d'Or, où le
digne compère s'était enfermé au milieu d'une imposante
quantité de pots de vin, sous prétexte de donner du ton à sa
voix.
La plaine qui s'étendait derrière le bouquet de tilleuls fut dis-
posée à souhait, et l'orchestre élevé en demi-cercle sur une col-
line qui se trouvait là Port à propos. Or. comme je redoutais la
REVUE DE PARIS. 1i)5
confusion sur toutes choses, et désespérais des moyens ordi-
naires pour étouffer les dissonances, si par malheur ces cou-
leuvres maudites venaient à se débander dans mes belles gerbes
harmonieuses; car comment Rapotzki lui-même, avec son
instrument prodigieux, parviendrait-il jamais à gouverner le
bruit, une fois sorti de la mesure ; j'avisai trois moulins à vent
qu'on avait construits là, sans nul doute, dans le simple but de
faire de la farine, et dont je résolus, moi, de me servir en ma-
nière de basse fondamentale. Won loin de là, s'élevait un orgue
immense, dont le père Sérapion de Pforzheim jouait avec une
expression surnaturelle. Ce qu'il en coûtait de travail, de fa-
ligues et de sueur à ce révérend musicien pour obtenir des
effets pareils, vraiment je ne saurais le dire. Il se débattait des
pieds et des mains sous l'inextricable tissu de la mélodie ; pâle,
hors d'haleine, le front en sueur, étouffé comme la chrysalide
sous les fils sonores et merveilleux dont il s'enveloppait. Ce-
pendant, vers la fin. je m'aperçus que les limballes, malgré tout
l'accroissement que j'étais parvenu à leur donner, laissaient en-
core bien à désirer dans les ensembles ; je fis part de mes re-
marques à son altesse, qui, cette fois, se trouva parfaitement
de mon avis, et n'hésita point à mettre à ma disposition douze
pièces d'artillerie qui furent accordées en ut mineur, avec
beaucoup d'adresse et de talent, par un canonnier de la garde.
Ensuite, on éleva une tribune où je montai pour gouverner ce
inonde au signe de ma main. Souffler le calme ou la tempête
dans cet océan mystérieux, soulever ces masses de cuivre et
d'airain en vagues furieuses qui vont se briser contre le ciel,
remuer tout un monde ou rendormir selon sa volonté, être le
soleil qui dore ces moissons, la rosée qui les féconde, le vent
qui les agite en ondulations mélodieuses, être la pensée, la vie,
être Dieu, quelle gloire, quelle volupté, quel rêve! Et pourtant
ce n'était point un rêve!
Quant à l'autre demi-cercle, destiné au public, les architecte*
Pavaient garni de banquettes disposées en gradins ; et sur la
plus haute éminence, juste en face de ma tribune, à l'endroit
qui dominait le champ du concert, s'élevait, toute resplendis-
sante de franges d'or et d'écussons brodés, toute couronnée de
trophées d'armes et de feuillages, une loge immense réserver à
la cour, ainsi qu'à tous les personnages de distinction, que son
1 17
lyi KE\LE l)\L l'AKIS.
altesse avait dès longtemps conviés, par lettres closes, à celte
fête, et dont le nombre pouvait bien monter au-dessus de cinq
cents, si Ton compte les princes, les évéques el les margraves.
Quant à la foule des simples curieux, qui ne se recommandaient
ni par leurs titres ni par leur naissance, je te laisse, ami lecteur,
le soin de t'en enquérir. Les hôtelleries regorgeaient à six lieues
à la ronde, les étrangers arrivaient par milliers, autant vau-
drait compter les étoiles du ciel ou les grains de sable de l'O-
céan ; c'était dans toute la contrée une rumeur inouïe, un bour-
donnement incomparable, on eût dit une ruche en travail. J'en
pourrais citer qui passèrent la semaine en plein vent sous des
tentes, d'autres qui envahirent leurs places deux jours à l'a-
vance, et restèrent là quarante heures d'horloge, vivant de so-
leil, de rosée et d'espérance, et ne bougeant ni plus ni moins
que des dieux de marbre.
Maintenant, pour ce qui concerne la partition qu'on devait
exécuter, je le répète, il s'agissait d'une musique toute spiri-
tuelle, d'un oratorio conçu dans de sublimes dimensions, et sim-
plement intitulé ••
HOLOFERNE, OU LA DÉLIVRANCE DE BÉTHULIE.
Le bachelier Mathéus Pflaumenkern avait écrit le texte, que
je trouve fort beau ; quant à la musique, j'avoue qu'elle est le
fruit de mon humble génie. Je n'ai point ici la prétention de
m'étendre sur les défauts ou sur les qualités de mon œuvre, si
toutefois il se trouve des qualités dans cette production de ma
faiblesse, à Dieu ne plaise ! la nature qui m'a doué de quelque
aptitude musicale, ne m'a point départi le talent de critique 5 et
d'ailleurs, il ne m'appartiendrait pas de m'ériger enjugedema
propre pensée, la postérité s'acquittera de ce soin mieux que
personne. Si j insiste un moment sur ce point, c'est que je veux,
ami lecteur, que toi, qui n'as peut-être jamais lu ma partition
d'Holoferne, et n'en possède même pas un manuscrit dans ta
bibliothèque, tu saches bien au moins que je me suis surtout ap-
pliqué à rendre les affections du cœur, à mêler dans ma musique
la joie et la tristesse, la haine et l'amour, l'hosannah et les la-
mentations, le rire el les larmes, à faire chanter chaque voix
selon son expression el sa mesure, chaque instrument selon sa
REVUE liE PARIS, fttl
portée et sa gamme, et que j'ai presque toujours atteint mon
but, si toutefois j'ose en croire l'opinion de mes amis, trop in-
dulgents peut-être. Une chose à laquelle je me suis aussi fort at-
taché, et dont la découverte peut m'ètre attribuée avec honneur,
c'est l'imitation pittoresque ; je m'explique ; il y a dans l'art des
ressources immenses auxquelles on n'avait point encore songé.
Le beau mérite, sur ma foi, que d'exprimer en airs mélodieux
une de ces grandes sensations que tout homme éprouve à cer-
taines heures de la vie ; mais l'amour, mais la haine, mais la
jalousie, ce sont là des passions qui se trouvent à la surface de
l'âme ; il s'agit seulement de les vouloir prendre. En vérité, si
l'art devait se borner là, à quoi donc servirait-il de consumer
trente ans de veilles dans les combinaisons laborieuses du con-
trepoint? Avec un peu de mélodie, on s'en tirerait à ravir. II y
a même quelques Italiens qui ont réussi dans ce genre facile,
entre autres un certain Cimarosa, dont on jouait à Naples der-
nièrement une farce assez amusante, intitulée, je crois : IlMa-
trùnonio seyreto; mais je le le demande sérieusement, quels
rapports peuvent exister entre ces futilités sans conséquence et
les compositions sublimes de notre école, entre cet art frivole et
badin, qui ne trouve son excuse que dans le sensualisme des
gens pour lesquels il s'exerce, avec le sacerdoce auguste auquel
nous avons voué notre génie. Non, mordieu ! les sons ne sont
pas des sons, mais des couleurs; il y en a de verts et de roses,
de jaunes et de bleus; il suffit de les combiner à souhait pour
faire un tableau magnifique. Remarquez que je ne parle point
ici de cette musique pittoresque, comme Font entendue certains
maîtres, dont je n'ai nul souci de contester la renommée. Rien
au monde n'est plus facile que d'imiter l'orage qui gronde, le
ruisseau qui murmure, le torrent qui gémit, le troupeau qui
bêle. Il y a, pour ces jeux d'école, des procédés infaillibles, et
que j'indiquerais volontiers, si je ne savais qu'on n'a rien à mon-
trer sur ce sujet au plus mince échappé d'un conservatoire quel-
conque. La voix du rosignol est dans la flûte, et je vous ferai
sortir des avalanches de la bouche de cuivre d'un ophycleide.
Ce que je veux, moi. c'est que l'art cherche son objet dans le
cœur des choses plutôt qu'à leur surface, et quand il l'a trouvé,
ne se contente pas d'en reproduire la plasticité matérielle. Il
faut que je respire les senteurs du jeune lis qui se balance sous
196 REVUE DE PARIS.
mes yeux au vent de la mélodie. Ce que je veux, c'est que l'es-
prit trouve son aliment, c'est qu'au même instant où les yeux,
abandonnant les grandes lignes de l'horison, se complaisent dans
les détails infinis et comptent à loisir les vaches qui paissent et
les brins d'herbe de la prairie, l"àme tressaille au souffle har-
monieux qui s'exhale de l'ensemble divin, comme j'ai tenté de
le faire dans ma symphonie de Manfred, où j'ai reproduit en
musique un effet de neige dans les montagnes, et cela non sans
quelque succès, je puis le dire à ma louange. En effet, lorsque
vint le trémolo de violons en sourdines destiné à jeter dans la
multitude la terreur de cette nature désolée et morne, le frisson
s'empara de l'assemblée : les femmes grelotaient, les hommes
soufflaient dans leurs doigts, l'affreux hiver avait envahi la
salle. Il est vrai que nous étions alors au beau milieu de décem-
bre, et que j'avais pris soin, pour que rien ne manquât à l'illu-
sion, que les poêles ne fussent point chauffés. Je défie qu'on
trouve dans la scholastique du moyen âge une pensée si subtile
que la musique ne puisse rendre. Quoi de plus subtil et de plus
insaisissable que le son. L'abbé Arnaud prétendait qu'on fon-
derait une religion- avec l'air d'OEdipe à Colonne, et certes
l'abbé Arnaud disait là une grande vérité. Il serait temps que
la musique abandonnât le théâtre et tous ces pauvres sujets
mesquins et surannés qu'elle s'épuise depuis tant de siècles à
vivifier de son haleine, pour se mêler sérieusement de questions
politiques et sociales. Que m'importe, à moi, Roméo, un amou-
reux transi qui soupire au clair de lune sous le balcon de sa
maîtresse; c'est le rossignol; non, c'est l'alouette; plaisante
question à discuter devant moi! Et don Juan, un drôle qui
séduit les filles, tue leurs pères, et passe le temps qui lui
reste à se griser ; en vérité, voilà un beau texte pour la mu-
sique! Mozart, malgré tout le talent que je me plais à lui recon-
naître, a fait là une œuvre destinée à périr, tandis queIJolo/erne,
à défaut de mon génie, vivrait encore dans deux cents ans, par
la seule grandeur du sujet. A celle époque grave, sérieuse, pré-
occupée d'intérêts industriels, il faut une musique mâle, impo-
sante et fiêre, une musique sociale, dont il résulte pour la mul-
titude enseignement et profit, une musique d'avenir, embrasée du
souffle de la foi. et qui vienne anéantir dans le cœur de la jeunesse
l'amour des femmes, du vin et du plaisir, cette spmence aride et
REVUE DE PARIS. 197
desséchée que l'autre y fécondait. A ce propos me voici encore
ramené, mais involontairement, à te parler de moi; car, pour
ne point mentir à la vérité, je dois te dire, lecteur, que j'ai le
premier introduit dans la symphonie la controverse et la criti-
que sociale. En 0000, lorsque Gœlhe puhlia Werther, une
fièvre de suicide s'empara de l'Allemagne. Ce livre, ou plutôt ce
blasphème, avait tourné toutes les cervelles. On se tuait sans
raison et sans cause, tout simplement parce qu'on avait lu
Werther après diner. On allait au puits, au bois, à la fontaine,
non pour échanger une tleur ou rêver d'amour en silence, mais
pour y mourir. Les marguerites de la prairie avaient des taches
de sang à leur robe, et les touffes d'aubépine, au lieu de sou-
pirs, de plaintes et de baisers furtifs, n'entendaient plus au clair
de lune que d'affreux coups de pistolet. C'était une passion, une
fantaisie, une mode. On se mettait un beau malin un linceul sur
les épaules, comme s'il se fût agi d'un habit vert ou bleu ; M. de
Goethe avait inventé celte mode, honneur à lui! Cet enthou-
siasme de la mort grandissait comme l'incendie ; et de la jeu-
nesse, en qui la chaleur du sang, l'entraînement du cœur, une
aspiration incessante vers l'infini excuse tout; de la pâle et
blondejeunesse, si insouciante, si aimable, si enivrée d'illusions,
d'espérances et de vagues désirs, cette fièvre de mourir s'éten-
dait à la décrépitude et prenait à la gorge les plus ridicules per-
sonnages. In soir, je rencontrai le long du fleuve un gros chantre
de soixante ans, qui se déshabillait pour se jeter à l'eau. Le
drôle voulait mourir à toute force, il avait lu ff'erther le ma-
tin. Et quand je lui demandai quel désespoir le portait à celle
résolution fatale, le croiras-lu, lecteur, cette face énorme de
pivoine, ce ventre de Silène me parla de mélancolie, d'illusions
déçues, de blessures qui saignaient dans son cœur. En vain je
m'efforçai de mettre en œuvre toutes les ressources de mon élo-
quence pour le détourner de son projet, mes paroles vinrent se
briser contre cette volonté de granit ; il voulait mourir, il avait
résolu d'en finir une bonne fois avec celte misérable existence
qui n'est que leurre et déception. Cependant, à Force d'instances,
je parvins à le déterminer, puisqu'il ne pouvait désormais sans
lâcheté renoncer à son dessein, à choisir du moins par conve-
nance une mort plus digne de lui, à s'empoisonner COflUM
Roméo, et nous convînmes que je le conduirais chez un apolhi-
J7.
198 REVUE HE PARIS.
caire de mes amis, où je lui verserais moi-même le breuvage
mortel. Le pacte fait, je menai mom compère par le bras à la
cave du Tournesol, où deux heures après le drôle était étendu
raide mort entre deux brocs de vin du Rhin. Le moment était
grave ; la société couvait dans son sein le germe de destruction.
Que faire? Déjà tous les docteurs de l'Allemagne avaient rédigé,
mais sans fruit, d'énormes volumes que personne au monde ne
lisait; autant de feuilles qu'emportait le vent; le genre humain
allait finir. Dans cet état désespéré, un éclair me tomba du ciel.
Je compris la portée de ma mission, et m'enfermai chez moi
sur-le-champ pour composer ma symphonie en ré dièze contre
le suicide. Je divisai mon œuvre en trois parties : dans les deux
premières je prouvais que le suicide n'avait plus d'excuse sur la
terre depuis que le dogme de la Providence était venu rempla-
cer la loi de la fatalité. Quant à la troisième, je l'avais réservée
tout entière pour la description des châtiments célestes destinés
aux coupables, ce quejejis au moyen de trente-sept trombon-
nes ou ophycléides, soutenus par un roulement sourd et mono-
tone de seize timballes obligées. Je dois rendre aussi toute
justice aux bassons : ces instruments nasillards' me furent
d'un grand secours dans un dialogue qui s'établissait, vers les
dernières mesures, entre les malheureuses victimes du suicide
et le génie du mal, qui n'était autre que M, de Gœthe. Comme
tu le devines, ami lecteur, le succès fut immense; les hommes
et les femmes qui, peut-être quelque temps plus lard, eussent
accompli l'acte de destruction, pâlirent et frissonnèrent comme
s'ils avaient entendu la voix de Dieu, et ces milliers de mains,
occupées à applaudir, oublièrent l'instrument .de mort. J'avoue
ici que celte musique commença le grand œuvre de ma renom-
mée, sinon de ma fortune; car je dois dire, pour rendre hom-
mage à la vérité, que j'ai toujours vécu dans celte honorable
médiocrité qui ne manque jamais d'accompagner le génie. Le
but moral était atteint; l'affreux suicide allait disparaître du
monde; ma symphonie avait ramené le sourire sur toutes les
bouches. On l'exécuta dans toutes les villes d'Allemagne, à
Berlin, à Vienne, à Munich, partout avec le même triomphe et
la même gloire pour mon nom. Nul ne songea plus à, se tuer;
j'avais ramené l'humanité à la rêverie, à l'innocence, à la
pure pt sincère contemplai ion des beautés calmes de la nature.
RIYUI I»E K-VRIS. ]99
— Quelques jours après le printemps revint, les buissons com-
mencèrent à fleurir, les oiseaux à gazouiller, les jeunes hommes
et les jeunes filles à s'aimer, à se le dire dans un baiser sans
fin, la nuit, au clair de lune, et tout cela par l'opération de ma
symphonie en ré dièse contre le suicide. Voilà, mordieu, la
vraie musique, celle qui moralise, qui régénère et qui féconde!
Mozart et Cimarosa passeront; car, après tout, ils n'ont chanté
que les sensations vulgaires, c'est-à-dire les plaisirs, les femmes
et le vin, c'est-à-dire ce qu'on chante depuis dix mille ans, de-
puis que le monde est monde. Mais moi, j'ai trouvé l'expression
de mon époque, j'ai résumé mon siècle dans une symphonie ; j'ai
mis le pied sur la tête du serpent et louché du doigt, pour la
guérir, la blessure faite au cœur de l'humanité; j'ai donné aux
sons la valeur profonde des paroles. Mon génie a fait de la
musique un verbe social, et c'est à ces titres que je vivrai dans
la mémoire des hommes. A ce propos je m'aperçois, un peu tard
peut-être, que je me suis écarté singulièrement de mon sujet.
J'avais résolu de parler de mon oratorio, et voilà que ma sym-
phonie en ré dièze mineur m'a lancé tout d'un coup au beau
milieu des océans de la discussion. Ce n'est pas que j'ignore par
quels artifices je pourrais bien vite regagner le port d'où je suis
sorti si imprudemment : il me suffirait d'invoquer les figures de
rhétorique, ces dignes sœurs de Neptune et d'Eole, propices au
voyageur égaré, pour rentrer dans mon sujet à pleines voiles;
mais, après tout, j'aime mieux n'avoir recours qu'à ton indul-
gence, ami lecteur, pour que tu me pardonnes cette divagation
d'un moment, bien excusable chez un musicien de ma trempe
que son génie emporte. Souffre donc que je revienne, sans autre
transition, à mon oratorio d'Holofeme.
Enfin, le jour de Sainte-Marguerite se leva, une journée heu-
reuse et faite à souhait, le plus beau soleil de printemps, la
rosée avait rafraîchi la terre à l'aurore, et vers midi aucun
nuage ne troublait la sérénité du ciel. La nature était en attente.
les acacias frémissaient à peine au souffle de la brise, les
oiseaux, vêtus de leurs robes de fête, se taisaient sous les bran-
ches, les fleurs, debout sur leurs tiges les plus vertes, ouvraient
au vent leurs petites oreilles de soie et d'or, et toutes les éme-
raudes vivantes du printemps rôdaient en silence dans l'atmo-
sphère humide et trempée de parfums, où les gais rayons du
200 REVUE DE PARIS.
soleil se jouaient en attendant leurs frères harmonieux les sons,
pour remonter ensemble au firmament. Je passai la journée à
me recueillir, sans recevoir personne. Il y a des heures solen-
nelles dans la vie où l'on sent le besoin d'être seul. Puis, vers
quatre heures, lorsque je supposai que tout avait été préparé
selon mes ordres, pâle, inquiet, le front courbé sous le double
poids de la pensée et d'une perruque énorme plus éblouissante
que les frimas d'où elle tirait son nom, je me rendis à la place
du concert, dans un appareil digne en tout point d'une telle
réunion : veste de salin, manchettes de batiste, souliers à bou-
cles d'argent; ajoutez à cela mon habit vert, que j'avais fait
enrichir, pour la circonstance, d'une garniture de boutons d'a-
cier qui reluisaient au soleil comme des écus neufs. Te l'avoue-
rai-je, lecteur, lorsque je vis tout à coup à quelle assemblée
magnifique j'allais avoir affaire, je ne pus me défendre d'un
certain mouvement d'épouvante. Ces ordres de toute espèce et
de mille couleurs qui tremblottaient dans la lumière comme les
fragments del'arc-en-ciel, ces plaques, ces étoiles, ces croix qui
resplendissaient sur tant de poitrines glorieuses, commencèrent
par jeter la confusion dans ma cervelle, et je pensai défaillir
quand je me sentis sous le feu de tant de prunelles ardentes.
Quelles toilettes, quels diamants, quels yeux, quelle fascination !
Qui me dira le nom de toutes ces femmes qui semblaient sortir,
ainsi parées, de mes plus beaux rêves de vingt ans, femmes de
princes couronnés, femmes d'ambassadeurs, femmes de courti-
sans, et courtisanes, elles étaient là par milliers, toutes vives,
toutes belles, toutes étincelantes de luxure et de pierreries! Ma
pauvre tête tournait aux quatre vents. Cependant j'avisai que
l'affaire était grave; il y allait de ma fortune et de ma renommée
en Europe ; le moindre faux pas m'entraînait dans l'abîme, la
moindre sottise pouvait me perdre sans retour; je pris donc
mon sang-froid à deux mains, et me disposai à ranger mes mu-
siciens selon les lois de la sonorité. D'abord, en face de l'audi-
toire, je plaçai sur des banquettes les chanteurs et cantatrices
qui devaient conduire les solos; derrière eux, les chœurs;
ensuite venaient, au centre de 1 harmonie, les violons, les altos,
les violoncelles, les basses, les harpes, les pianos (au nombre
de dix-sept), les cislres et tous les autres instruments à corde;
puis, à l'extrémité droile. les bassons, les haut-bois, les flûtes,
REVUE DE PARIS. 201
les chalumeaux, les sifflets de pan, les cornemuses, etc. ; à l'ex-
trémité gauche, les trompettes, les cors, les chapeaux chinois,
les triangles, les cornets, les trombonnes, les ophycléides, les
cloches; en outre j'avais auprès de moi, d'un côté, frère Sera-
pion avec son orgue expressif, de l'autre Rapotzki avec sa basse
gigantesque, et derrière, les moulins à vent en guise de basse
fondamentale. Comme l'aspect seul de mes pièces d'artillerie
aurait pu irriter, contre moi, les scrupules de certaines gens,
qui n'eussent jamais conçu d'avance quels effets agréables on
peut tirer dans un ensemble de ces instruments champêtres, je
pris soin de les faire disposer dans des touffes d'églantiers qui
se trouvaient cà et là fort à propos.
Sitôt que le secrétaire des commandements eut donné le
signal, la marche des Assyriens se fit entendre, une marche
solennelle et grandiose, ma foi ! exécutée vaillamment par les
chœurs. Sur les dernières mesures commence un récitatif brûlai
accompagné parles basses, et dans lequel Holoferne maudit les
Juifs; ceux-ci lèvent la tête et lui répondent avec hauteur. La
querelle s'engage ; les Assyriens, à leur tour, poussent des cris
de haine et de guerre : ensemble d'un effet prodigieux. Achior
dans un solo plein de grâce et d'onction, précédé d'une char-
mante ritournelle fort bien dite par les haut-bois, Achior con-
seille aux Juifs la résignation et la confiance dans les promesses
divines. Cependant sa poitrine se gonfle, le délire le prend aux
cheveux, la musique grandit avec la scène, et monte en un
moment aux plus hautes cimes dé l'épopée, le prophète annonce
au roi l'affreux destin qui le menace. Holoferne, ivre décolère,
chasse Achior du camp, le fait battre de verges contre un arbre,
et la première partie se termine au milieu d'un frémissement
général par un lamentoso d'une expression adorable, et je dois
le dire exécuté par le chanteur avec quelque talent.
Judith et sa servante Abra s'efforcent de relever le courage
et la foi dans l'âme des Juifs, petit duo charmant où les cor-
nemuses et les flûtes de Pan s'en donnent à cœur joie et qui se
conclut par une phrase véhémente et sublime que les cbefs de
l'armée entonnent d'abord et que le peuple reprend à la quinte.
Judith fait part de son projet au peuple, elle s'agenouille pour
recevoir la bénédiction du grand-prêtre. Achior est délivré, ou
brise les liens qui rattachaient à l'arbre. Le prophète chante
202 P.EVIK OE PARIS.
un grand air, et sur les dernières mesures s'avance eu gamba-
dant le signer Scipion de Crémone qui exécute sur la quatrième
corde et derrière son dos, un largo gracioso vraiment déli-
cieux, et qui plonge notre prince magnanime et toute ras-
semblée dans une extase incomparable, et met fin à la seconde
partie.
Dans la troisième, Judith et sa suivante se rendent au camp
des Assyriens où la soldatesque impie blasphème et se livre à
toute sorte de honteux plaisirs et d'infâmes débauches, ce que
j'ai su exprimer avec un bonheur inouï à force de cymballes,
de serpents, de trombonnes, de triangles et d'ophycléides. Un
appel de trompettes et de limballes ouvre le banquet d'Holo-
ferne ; ici les allusions commencent, les houras éclatent de
toutes parts en l'honneur de l'anniversaire qu'on célèbre, son
altesse daigne se pencher sur le devant de la loge et secoue en
l'air son mouchoir en signe d'effusion et de reconnaissance. Le
drame continue, la voix mélodieuse de Judith apaise la rage
d'Holoferne, le tyran s'endort, mais la haine jalouse veille au
cœur de la vierge de Béthulie, dont l'enthousiasme sacré se ré-
vèle dans le plus admirable agilato qui soit jamais sorti d'un
cerveau humain ; tout à coup l'auditoire transporté se lève, des
acclamations sans nombre roulent dans l'espace, des milliers
de mains s'entrechoquent à se briser, un son inouï venait de
mouler dans les airs comme une gerbe de feu ; la belle Corylla
de Milan, qui chantait la partie de Judith, avait fait un trille
inouï, un trille pur comme l'or et d'une expression surnatu-
relle, un trille prodigieux, où cette belle jeune fille, l'honneur
de l'Italie et de son art, avait mis tout l'élan de son âme, toute
la vibration de sa poitrine, tout le feu de son regard, toute la
chaleur de son sang et de sa vie, car elle en mourut trofs jours
après.
Cependant Holoferne, gorgé de vin, s'apesantit dans le som-
meil de la débauche ; les chefs de la soldatesque se retirent sur
un refrain bachique où j'ai su tirer le meilleur parti d'un effet en
diminuendo qu'un certain Weber, de Eulin en Holstein, a de-
puis imité dans la walse d'un opéra presque ignoré, intitulé, je
crois, Freyschiitz. Judith reste seule dans la lente ; ici un
nocturne exécuté par les cors, les mandolines, les altos, les har-
pes et les flûtes, inspiration suavfc et délicieuse qui tombe sur
KLUL DE PARIS. 203
les âmes comme une sereine rosée et prépare le plus, admirable
contraste qui se soit jamais entendu. Un appel de trombonnes
et d'ophycléides invite la vierge deBélhulie à la vengeance; Ju-
dith, dans un moment d'enthousiasme sacré, brandit son cou-
telas dans l'air et tranche la tète d'Holoferne ; et cette tète, au
moment où Judith la tient par les cheveux et va la plonger
dans le sac. celte tête coupée et toute ruisselante de sang, com-
mence une ariette pathétique :
Main ennemie
Oui de la vie
M'ôte le jour.
Ariette accompagnée par la basse colossale de Rapotzki, et
chantée par Rumpler avec une telle véhémence, que l'auditoire
en devint pâle de frayeur, et que les grands troupeaux de bœufs
qui paissaient dans le voisinage, se prirent à mugir de concert,
comme s'ils eussent entendu le tonnerre.
Quatrième partie; Judith, de retour à Béthulie, montre aux
Juifs stupéfait la tête d Holoferne ; chœur des Juifs en actions de
grâces et marche triomphale à travers le camp des Assyriens
qui gémissent sur le sort de leur chef ; un pizzicato sostenuto
de soixante douze contre-basses obligées exprime les sanglots
de tout le camp. Cependant le désespoir succède aux lamenta-
tions stériles, on frappe sur les boucliers avec des cris de haine ;
les Assyriens s'élancent au combat de nouveau, mais Holoferne
n'est plus là pour les conduire. Les Juifs, victorieux, entonnent
un hymne magnifique à la gloire de Jehovah. et cette composi-
tion gigantesque se termine par une double fugue dont rien
n'égale l'explosion Miblime.
Ici. c'esl-à-dire au plus beau moment de mon triomphe, un
accident déplorable faillit mettre en ruines toutes mes espé-
rances et changer la joie qui me revenait d'un si grand chef-
d'œuvre en un pleur lamentable. Dans le chœur des Assyriens
se trouvaient tous les petits clercs de la paroisse. Or, ceux-ci,
voyant les Juifs fondre sur eux avec une fugue terrible, prirent
la chose au sérieux et ripostèrent aux menaces, non par une
autre fugue, comme il convenait de faire, mais par toute sorte
de brancheo d'arbre, de motte* de gacop et de projectiles qu'ils
cJOJ REVUE DE t'ARIS.
lancèrent à la tète de leurs ennemis. De là trouble, désordre et
confusion ; de là un scandale qui pouvait avoir les suites les
plus graves, car notre prince magnanime pensa mourir du fou
rire où sa royale personne s'abandonna. Tu penses, lecteur,
quelle mine je devais faire en cette circonstance. La colère me
montait au visage par chaudes bouffées, et je me débattais dans
ma tribune comme un possédé. Heureusement ces messieurs de
l'orchestre se mirent à courir à travers cbamps à la poursuite
des Assyriens, et me les ramenèrent par l'oreille. Alors seule-
ment le calme se rétablit, et ma double fugue, exécutée à deux
reprises avec un enthousiasme qui prenait sa source dans la
magnificence du morceau, porta jusqu'aux nues la gloire de
mon nom. Quel triomphe ! J'étais à peine remis de ma première
secousse, lorsque le maréchal du palais vint m'arracher aux
applaudissements effrénés de la multitude, qui s'empressait au-
tour de moi, pour me conduire dans la loge du prince, où son
altesse tout en larmes me serra longtemps sur sa poitrine avec
effusion, et daigna m'investir devant toute sa cour de l'ordre
militaire de Saiut-Gédëon. Les faveurs royales ne s'en tinrent
pas là, et le lendemain, je reçus une gratification de six cents
livres, ainsi que deux tonnes de Nierenstein, du meilleur qui se
puisse boire. Aussitôt j'invitai tous mes musiciens à venir pren-
dre leur pari de ces rosées que le soleil de mon génie attirait
autour de moi, et durant toute une semaine, ce ne furent, à l'au-
berge du Tournesol, que joyeuses chansons, pleines rasades
et banquets somptueux, qui se terminaient toujours par des hou-
ras en mon honneur et de cordiales santés qu'on me portait avec
acclamations , si bien que les deux tonnes du Nierenstein y pas-
sèrent, ainsi que les six cents livres de gratification, et que,
lorsqu'il s'agit de partir, j'empruntai dix écus à mon hôte, car
son altesse m'avait fait dire, toujours par son maréchal du pa-
lais, qu'elle ne pouvait plus s'occuper de moi. N'importe, j'avais
eu ma journée, et je m'en allais chargé de gloire; les portes
d'or de l'avenir venaient de s'ouvrir devant moi. Quelques jours
auparavant, tous les musiciens de l'orchestre et des chœurs,
heureux d'avoir servi de trompettes et de voix à ma renommée,
s'étaient dispersés çà et là sur les grands chemins, regagnant
leur patrie, tous, excepté Corylla, cette pâle et douce sensitive
que le feu de mon génie avait desséchée en un malin, cette
REVUE DE PARIS. 205
âme bienheureuse qui s'était envolée au milieu de ma sympho-
nie pour aller parler de ma musique aux anges. Corylla ! Co-
rylla ! pâle jeune fille au front mélancolique, au regard de
flamme, a la voix de contralto, loi que mon inspiration a tuée,
ombre divine sois heureuse et console-toi sous les saules du
triste jardin, car je veux te dédier ma première cantate.
18
DE
LA COMMISSION DES TRAVAUX HISTORIQUES
ÉTABLIE AU MINISTÈRE DE L'INSTRUCTION
PUBLIQUE.
Lorsqu'on étudie l'histoire , on remarque bientôt, pour nous
en tenir aujourd'hui aux origines de l'histoire de France, que le
noyau. Grégoire de Tours et le moine de Saint-Gall, qui racon-
tent l'un les événements de la première race, l'autre ceux de
Charlemagne, le grand génie de la seconde, on remarque que
ces deux historiens sont barbares, se mouvant d'une pièce,
inarticulés comme des blocs de granit, et ne présentant de l'his-
toire qu'une espèce d'événements : les événements extérieurs,
visibles, politiques. Je dis encore trop en parlant d'événements,
je devrais dire anecdocles , car les faits ne sont pas liés entre
eux, il n'y a aucun ciment entre ces assises historiques posées à
sec, l'une au-dessus de l'autre ; il y a superposition, pas de con-
nexion ; c'est un mur cyclopéen. Et puis de ces événements
mêmes ils font un triage : ils glissent légèrement sur les fails po-
litiques el séculiers, pour s'arrêter avec amour et loisir sur les
fails religieux, les anecdotes chrétiennes, les légendes enfin.
A une autre période, il y a progrès. On n'abandonne rien de
l'époque antérieure, mais on perfectionne les qualités primitives
et on ajoute des qualités nouvelles. L'historien Nithard est le
fils de Grégoire eldu moine, mais enrichi de qualités inconnues :
il ne se contente plus de raconter les faits, il cherche à en pé-
nétrer les raisons ; le phénomène tout seul lui paraît obscur,
il cherche à en expliquer la cause.
RKVl F. DE PARIS. 207
Puis, quarante ans plus tard, un élément entièrement nou-
veau se fait jour, et c'est la glorieuse ville de Reims qui le pro-
duit, par son grand archevêque Hincmar. Dans la partie des
annales de Saint-Bertin qu'il a rédigée, Hincmar invoque con-
stamment les canons (droit écrit d'alors) contre les envahisse-
ments deCharles-le-Chauve, contre les empiétements du pape.
11 réclame en vertu du droit et de la justice ; la raison légale
est la règle à laquelle il mesure les événements politiques. Du
reste, dans ces annales comme dans celles de ses prédécesseurs,
confusion dans les faits, sécheresse de narration. Ici, comme
là, il est question de famines, de pluies, d'inondations, de
loups féroces et d'hivers rudes , c'est vrai] mais ces phénomè-
nes naturels paraissent moins miraculeux dans Hincmar qu'aux
époques antérieures ; ils sont moins regardés comme des cour-
riers divins pour annoncer quelque événement humain. 11 y a
moins de crédulité qu'auparavant, et les canons préoccupent
beaucoup plus l'archevêque que les miracles.
Un autre historien , sorti de Reims encore, né à Épernay,
curé de Cormicy, élève d'Hincmar, devait, comme son maître,
faire entrer dans l'histoire un élément nouveau, quoique de qua-
lité inférieure. Comme Hincmar, qui est un légiste, un homme
de raison, et légèrement sceptique, Flodoard parle des canons
et des décrets des pontifes. Mais sa gloire à lui, c'est une grande
instruction, et surtout une ordonnance claire d'après laquelle
il enrégimente une multitude de faits. Il est versé dans les let-
tres latines, sacrées et profanes : c'est un bibliothécaire qui a
beaucoup lu et bien lu, qui sait la substance des choses, et en
donne l'analyse; il a même de l'imagination lorsqu'il s'agit de
miracles. Il y a de l'ordre dans son histoire comme dans une biblio-
thèque bien tenue , chaque fait est dans sa case particulière. Cet
ordre est nouveau dans notre histoire , comme dans Hincmar le
droit écrit, les canons, la discussion des questions dogmatiques,
disciplinaires, hiérarchiques, étaient choses nouvelles tout à
l'heure. L'archevêque de Reims apporta des matériaux tout
neufs, que le curé de Cormicy mit en ordre; il les lit sortir du
magasin où ils gisaient pêle-mêle , pour les disposer en galerie.
Ce bel ordre ne pouvait plus périr, et l'un de nos plus curieux
chroniqueurs . Raoul Claber. que j'appellerais volontiers histo-
rien, est clair, distribué tm livres et en chapitres comme Flo-
208 REVUE DE PARIS.
floard. Mais à cet ordre viennent s'ajouter les explications, au
moins celles qui étaient possibles alors, des phénomènes natu-
rels, et les fréquentes étymologies, les configurations géogra-
phiques. L'histoire s'enrichit donc de faits , sinon entièrement
nouveaux, au moins assez négligés jusqu'à lui.
Puis un homme qui est moins un historien, il est vrai, qu'un
satirique, mais un satirique où les historiens iront prendre une
division du personnel historique, une classification de l'homme
social qui est la matière de l'histoire, Adalbéron, évêque de
Laon, dans le premier tiers du xie siècle, vous dit franchement :
a La famille de Dieu, qui paraît une, est dans le fait divisée en
trois classes. Les uns prient, les autres combattent, les derniers
travaillent ; il y a des clercs, des nobles et des serfs. » — Une fois
cette classification si bien tranchée, et sur laquelle tourne la so-
ciété du moyen âge, introduite dans la philosophie politique, il
restait aux narrateurs à faire l'histoire de chacun des trois or-
dres dont elle parle, et à écrire leur vie. Le moyen âge a fait la
biographie des prêtres et des nobles, il était réservé à notre
époque de faire celle des serfs : MM. Guizot et Augustin Thierry
y ont glorieusement consacré leur vie et leur génie. Et l'im-
mense histoire des communes dont M. Thierry jette en ce mo-
ment les fondements, est appelée à faire la gloire de notre temps.
Mais déjà même, au xne siècle, la division établie au xie par
Adalbéron se révèle par les faits historiques ; car le serf, qui ne
vivait pas encore et surtout ne pensait pas, prend un grand rôle
dans l'histoire. Il côtoie les prêtres et les nobles pour les com-
battre, il s'insurge sous le nom de bourgeois contre la tyrannie
de ses maîtres ; et Hugues de Poitiers, dans son Histoire de L'ab-
baye de Fezelay, nous raconte en frémissant les événements
dont les bourgeois sont les auteurs. C'est là pour la première
fois que la commune et l'orgueil des bourgeois sont nettement
et longuement dessinés. Là aussi, pour la première fois, un mo-
nastère est considéré comme un grand bâtiment d'exploitation
industrielle et commerciale, et l'abbé comme un négociant en
grand, comme le chef d'atelier et le patron de la maison de com-
merce. 11 y est beaucoup parlé de marchands, de foires, de péa-
ges, de droits d'entrée pour les diverses marchandises ; avec le
bourgeois se font jour, dans la narration, les intérêts bourgeois.
Il y aurait lieu à recueillir dans Hugues de Poitiers des textes
REVUE DE PARIS. 209
relatifs à l'économie politique, à la production, à la distribution,
à la consommation des richesses. Mais de plus, dans celte his-
toire, le cœur humain parle au nom d'un sentiment social,
quand jusqu'alors il n'y avait guère eu que des sentiments indi-
viduels : le roi de France y dit qu'on a fait injure moins à lui
qu'à tout son royaume par le comte de Nevers, qui tourmentait
l'église de Vezelay. La liberté ecclésiastique et séculière est ré-
clamée par l'abbaye avec tant d'énergie et de constance, elle
est narrée avec tant d'abondance et de chaleur par Hugues de
Poitiers, qu'on peut la regarder comme un élément nouveau et
bien accentué dans les faits et dans le style de l'histoire.
Plus tard, le cercle s'élargit encore avec les événements eux-
mêmes, et Suger, dans sa Vie de Louis-le-Gros, et Guillaume,
moine de Saint-Denis, dans la Vie de Suger lui-même, mon-
trent que les nations ont une tendance mutuelle à se rapprocher
et à communiquer entre elles. Tous les monarques chrétiens
écrivent à Suger, dit son biographe, ou veulent lui parler, ou
sont ses amis, ou lui envoient des présents.
Je n'irai pas plus loin, et je m'arrête aux croisades, à Guibert
de Nogent, l'un de ses historiens qui a raconlé non-seulement la
croisade, mais encore sa propre vie ; il est à la fois historien et
faiseur de mémoires. Dans ses mémoires il est prolixe, bavard,
parlant toujours de lui et de sa mère qu'il aimait tendrement.
C'est à Guibert que commence, à proprement dire, cette nouvelle
branche de l'histoire qui se couvrira de fruits si divers et si sa-
voureux en France, où nous avons moins d'historiens que de
faiseurs de mémoires.
Comme avec les croisades un nouveau champ s'ouvre aux
faits, et que, de siècle en siècle, l'histoire, fleuve au point où
nous sommes, ruisseau sous Grégoire de Tours, se grossit de
nouveaux faits, roule de nouveaux éléments, charrie des idées
nouvelles, et devient une mer; comme l'histoire de plus en plus
complexe vient aboutir à cet axiome moderne d'une si épou-
vantable compréhension : Tout fait est histoire, axiome que
cherche à appliquer un grand historien, M. Michelet, on me per-
mettra de n'en pas dire davantage : la thèse doit paraître in-
suffisamment appuyée.
Certes ce serait un livre curieux que celui qui porterait en li-
tre : Histoire de rhistoire, et qui irait rechercher par ordre
18.
21» REVUE DE PARIS.
chronologique la manière dont les Grecs, les Romains, même
les peuples antérieurs et les nations modernes, à leurs diverses
époques, ont écrit l'histoire ; Tordre de faits qu'ils ont compris
sous ce nom, et le costume dont ils les ont revêtus. On verrait
que l'histoire a procédé comme la nature, que l'homme a fait
comme le globe; qu'on est parti d'un point très-simple, très-
grossier, très-brut, pour arriver par degrés et de couche en cou-
che à un point où tout se complique, fond et forme. Ainsi que
dans la tragédie classique qui n'a que peu de personnages et qui
accomplit un fait en un lieu et un un temps, l'histoire ancienne
ne met en jeu qu'un personnel très-limité, lequel ne produit
qu'un petit nombre d'actions. Mais petit à petit on arrive à notre
époque, où la foule, le peuple varié, infini en actions et en pen-
sées, fait invasion dans l'histoire ainsi que dans le drame mo-
derne.
Ce fait ne pouvait échapper à un historien comme M. Guizot;
ce besoin qu'a l'histoire moderne de regarder comme lui appar-
tenant tous les événements de quelque nature qu'ils soient, visi-
bles ou intérieurs, palpables ou moraux, devait être profondé-
ment senti par celui qui, dans la première leçon de son cours
d'histoire moderne, partagea les faits en matériels et visibles,
tels que les batailles, les expéditions militaires, les actes officiels
des gouvernements; et en faits moraux et cachés, mais qui n'en
sont pas moins des faits réels et du domaine de l'histoire comme
les premiers.
Or, jusqu'à nos jours on s'est beaucoup enquis des faits maté-
riels et très-peu des faits moraux. De la mappemonde de l'his-
toire on ne connaît guère qu'un hémisphère ; il y a un nouveau
monde à découvrir, et M. Guizot fut un des premiers à le signa-
ler. Et puis de l'histoire des batailles, des victoires, des négocia-
tions, on ne connaît pas la totalité : dans ce monde ancien com-
bien de points inexplorés, ou dont on ne sait quelque chose que
par tradition, sans avoir vu de ses yeux ; combien peu sont re-
montés à l'origine, à la source des faits ! Et dans le continent
connu combien de points obscurs et vus par le brouillard, quand
il aurait fallu la grande lumière du soleil !
Un seul homme ne pouvait suffire à tout voir ou revoir, à par-
courir tant de terrain à peine aperçu ou complètement ignoré; il
fallait donc organiser une association d'hommes ayant chacun
REVVK DE PARIS. 211
une spécialité dans la matière, et autant que possible embras-
sant à eux tous la totalité du champ historique. Ces hommes, ou
par leurs propres travaux ou par des travaux tracés ou con-
seillés à d'autres, devaient, avec le temps qui ne manqua jamnis
aux sociétés, — car les sociétés ne meurent pas, si les individus
finissent, — avec de l'argent qui ne manque pas non plus, même
dans un gouvernement constitutionnel, quand cet argent e.sl
employé à un but aussi élevé, devaient fouiller tout le passé,
secouer la poussière qui engorge dans nos bibliothèques les
nombreux manuscrits dans lesquels dorment tant de faits ou
nouveaux ou peu connus.
AT. Guizot, alors ministre de l'instruction publique, nomma
donc, en juillet 1854, une commission présidée par lui et com-
posée d'hommes éminents par leurs talents, leur position et les
hautes espérances que les plus jeunes donnaient déjà, et qu'ils
ont en partie réalisées.
Cette commission dut faire publier tous les documents inédits
relatifs à l'histoire de France, documents si nombreux que leur
chiffre en rouleaux, liasses, volumes et pièces détachées, effraie
l'imagination. Mais, il faut en convenir, les différents membres
de ce comité s'étaient pour la plupart enquis des faits matériels
de l'histoire plutôt que des faits moraux. A part M. Villemain,
M. Flauriel et M. Vitet, les autres n'avaient effleuré qu'en pas-
sant et par occasion l'histoire intellectuelle, pour s'absorber dans
l'histoire politique.
Puis M. Vitet était le seul qui présentât l'histoire de l'art en
France; et il faut le dire sans crainte, celte histoire est bien
autrement curieuse, instructive, délicate que l'histoire des
guerres et des batailles. M. Vitet ne pouvait suffire à faire ou
diriger tous les travaux qui s'y rapportaient. M. Guizot s'en
aperçut promptement, et à celte époque, — juillet 1834, — j'eus
l'honneur de lui présenter un mémoire sur les études que j'avais
entreprises et que je voulais continuer sur l'histoire de l'archi-
tecture, de la sculpture, de la peinture, de la poésie, et même de
la musique en France à toutes les époques. Je disais : « Les
travaux accomplis sur l'histoire de l'art en France sont peu
nombreux, nuls et comme non avenus ; on n'a presque rien fait
encore, et cependant le matériel à exploiter est immense, a ne
prendre même que l'architecture, la sculpture et la peinture ; à
212 REVUE DE PARIS.
elle seule la poésie est presque un amas sans fin. Avant 1793, la
France s'enorgueillissait de un million sept cent mille monu-
ments religieux, sans compter les oratoires et les chapelles par-
ticulières. Dans chacun de ces monuments se trouvaient au moins
cinquante figures sculptées, comme dans les petites églises de
village, et quelquefois cinq mille en pierre, or, argent, cuivre,
ivoire ou bois dans chaque grande cathédrale, comme à Char-
tres particulièrement, où toutes sont encore debout aujourd'hui.
Le terme moyen donne quatre milliards deux cent quatre-
vingt-douze millions cinq cent mille statues, depuis quel-
ques pouces de hauteur seulement jusqu'à vingt pieds et plus.
Ajoutez un nombre plus grand encore de figures peintes sur verre
ou sur mur, en tissus de soie ou de laine, d'or ou d'argent, et
vous aurez au moins huit milliards cinq cent quatre-vingt-
cinq millions de figures humaines exécutées par le christia-
nisme. Nombre prodigieux, et peut-être encore au-dessous du
vrai ! Puis une innombrable quantité d'ornements, de figures
fantastiques, — il y en a douze cents à la seule cathédrale de
Paris ; — de feuillages, de rinceaux, d'arabesques. De tout cela
les guerres politiques et religieuses, la mode même et une pré-
tendue pudeur ont beaucoup détruit, c'est vrai; et presque par-
tout les vitraux ont été cassés sous Louis XV et Louis XVI, tant
on avait horreur des verres colorés, ou tant on avait besoin de
voir clair alors pour faire la police contre les mœurs infâmes
qui avaient pénétré jusque dans les églises ! Pourtant on a laissé
debout toutes les cathédrales les plus riches en ornements, et à
quelques-unes seulement des sculptures ont été martelées.
Nous avons donc pour longtemps à travailler avant que d'avoir
expliqué et publié une à une, ainsi que des antiquaires ont fait
pour l'art païen, les deux cents et trois cents statues qui compo-
sent les Jugements derniers de Paris, de Chartres, de Vezelay;
la création du monde et la naissance des arts et métiers en cent
cinquante statues, à Chartres ; la vie de la Vierge, et la vie des
saints, en douze cents statues, à Reims ; les histoires de l'Ancien
et du Nouveau Testament, en quinze ou dix-huit cents figures
de bois, au chœur d'Amiens et du Bourg-en-Bresse ; apocalypses
des églises romaines j les travaux de chaque mois avec les sai-
sons personnifiées, de Paris, de Saint-Denis, de Chartres, d'A-
miens, de Reims, de Strasbourg, d'Auxerre ; les belles allégories
REVUE DE PARIS. 213
des vertus terrassant les vices, de Laon et de Brioude ; les vierges
folles et les vierges sages qu'on rencontre partout à l'intérieur
et à l'extérieur des églises, en sculpture et en peinture ; les roses
où Jésus-Christ triomphant juge le monde entouré de douze an-
ges qui l'encensent, de vingt-quatre vieillards qui l'adorent, des
douze apôtres qui écoulent immobiles et muets, de douze ar-
changes qui chantent à grande voix, de martyrs, vierges, confes-
seurs, docteurs, prophètes, rois, élus el damnés, qui tournaient,
glorieux ou maudits, dans la roue éclatante et divine ; avant que
d'avoir décrit la Jérusalem céleste de Troyes et de. Strasbourg,
avec les allégories merveilleuses de la religion juive et de la re-
ligion chrétienne ; les lubricités et les pédanteries de Notre-
Dame-de-l'Épine ; le symbolisme profond de Rouen et du Mans;
les légendes naïves el érudites, simples et bizarres, réelles et fan-
tastiques, historiques el idéales; les épopées chevaleresques,
comme il y en a une à Chartres ; les apothéoses des rois et des
évêques; les miracles, les satires bourgeoises, les malices plé-
béiennes, qui resplendissent en hautes couleurs sur plusieurs ver-
rières non détruites, ou se projettent en relief et ronde-bosse sur
les murailles de nos églises. Et tout cela à profusion dans des
monuments byzantins, latins, romans, ogivaux, renaissants,
divers d'époque, divers de lieu. El puis, l'architecture féodale,
puis l'architecture du peuple, les châteaux et les maisons ; ella
musique si profondément ignorée, el les autres arts de l'histoire
desquels nous ne savons pas un mot, demandent aussi qu'on pense
à eux. Jamais plus vaste terrain n'a été plus pauvre en ouvriers,
et cependant il y a urgence pour les monuments et intérêt pour
l'histoire, à se mettre à l'œuvre et à s'y mettre en foule. »
Il y avait donc lieu à nommer un comité tout entier pour
explorer les monuments et les manuscrits relatifs à la philoso-
phie, aux sciences, à la poésie, à l'architecture, à la sculpture, à
la peinture, à la musique. La commission se bifurqua, on en fil
deux comités. Le premier s'occupa exclusivement des recherches
relatives à l'histoire matérielle ; et le second, établi en jan-
vier 1835, fut chargé de concourir, toujours sous la présidence
du ministre, à la recherche et à la publication des documents qui
se rapportaient à l'histoire morale et intellectuelle du pays.
De 1855 à l'avènement du ministère actuel, ces deux, comités
firenl ou dirigèrent des recherches ou des publications, dont j.'
214 REVUE DE PARIS.
dirai un mot tout à l'heure, et se mirent en rapport avec les so-
ciétés savantes et avec des correspondants spéciaux, que M. Gui-
zot choisit dans toute la France parmi les nommes les plus in-
struits et les plus zélés qu'on pût rencontrer. Il se trouva d'abord
quatre-vingt-sept correspondant, mais le nombre s'en est beau-
coup accru. Quelques départements en fournirent plusieurs;
dans quelques autres il n'y eut pas même un seul homme en état
de faire une recherche un peu utile sur l'histoire de noire pays.
Mais une forte impulsion a été donnée dans toute la France aux
études historiques par la création des comités, et des jeunes
gens qui seront bientôt des hommes promettent au ministère des
correspondants laborieux et intelligents. Ces jeunes hommes
fouillent archives et bibliothèques en province et à Paris, les
uns par pure vocation et gratuitement, les autres par goût aussi
et par ordre du ministère.
M. Pelet delà Lozère traversa le ministère de l'instruction pu-
blique ; homme de chiffres plutôt que d'idées, il se décida une fois
à réunir les comités sous sa présidence, les laissa vivre, mais ne
leurimprima aucun mouvement. Un membredu deuxième comité
profita du calme plat où étaient tombés les travaux pour s'embar-
quer sur la Méditerranée et alla faire un voyage à Conslantino-
ple et en Grèce ; et le secrétaire se promena dans le centre et le
midi de la France pour en étudier l'architecture, la sculpture et
la peinture.
M. Guizot revint aux affaires,- mais il fut absorbé par des
préoccupations politiques, et les comités languirent. Les tra-
vaux commencés se continuèrent, mais on eut à peine le temps
d'en provoquer de nouveaux.
Il était réservé au ministre actuel de perfectionner et de
compléter l'œuvre commencée. M. de Salvandy accepta l'héritage
de M. Guizot, et voulut l'augmenter encore. Son premier acte,
pour rappeler la circulation interrompue, fut de décider qu à l'a-
venir les Comités se réuniraient une fois par mois, à époque fixe.
L'exercice est le meilleur régime contre une menace de para-
lysie. Peu à peu la vie revint, le zèle se réchauffa, les demandes
de travaux se succédèrent, la correspondance parut se ra-
viver.
Ce n'était pas assez que de donner la vie aux comités, il fallait
encore que chacun des membres, par la nature spéciale de ses
RENIE DE PAK1S. 21o
études, donnât une direction particulière à telle portion des re-
cherches ; il fallait que les comités repésentassent dans leur
ensemble la totalité de la science historique, dont chaque mem-
bre représenterait une partie.
Le premier comité parut bien doué de cette condition ; mais
dans le second, M. Sainte-Beuve ne pouvait suffire seul à toutes
les variétés de l'histoire littéraire ; les sciences proprement dites
n'étaient représentées par aucun membre. Il parut indispensable
de faire des adjonctions, et MM. Fauriel, Ch. Nodier, J.-J. Am-
père, vinrent en aide à M. Sainte-Beuve 5 tandis que MM. Arago
et Libri promirent leur concours pour aider à la recherche des
monuments historiques relatifs aux sciences physiques et mathé-
matiques. On s'arrêta dans cette voie, et les sciences naturelles,
les sciences médicales, la science du droit, la musique, le blason,
qui ont laissé tant des monuments inédits, inconnus ou seulement
soupçonnés, n'eurent aucun représentant spécial dans le comité.
Mais c'est que dès-lors M. de Salvandy méditait un projet, réa-
lisé à cette heure.
Les comités existaient par arrêté ministériel, mais ne se ratta-
chaient à aucun corps constitué. II pouvait dépendre d'un minis-
tre indifférent aux études historiques, ou ennemi politique d'un
devancier créateur de l'institution, de rayer d'un trait de plume ou
d'abolir par l'inactivité, ce qui aurait équivalu à une mort lente,
celte institution tout entière. M. de Salvandy, voulant asseoir
les comités, chercha à les rattacher aux corps scientifiques, et
à introduire dans les travaux le principe delà division si fécond
dans l'ordre industriel. Au lieu des deux comités d'autrefois, il y
en a cinq aujourd'hui.
Chacun d'eux correspond à l'une des académies analogues
dont se compose l'Institut, et lui sert d'avant-corps. Chaque co-
mité se compose de quinze à dix-huit membres, dont un quart
ou un tiers est pris dans l'Institut, et le reste parmi les illustra-
tions jeunes encore , mais actives et zélées, dont la place est
marquée tôt ou tard pour l'Institut ou la postérité. Présidés par
le ministre, les comités le sont en son absence par un membre
choisi dans les plus illustres noms de la France intellectuelle,
pour que sa renommée rejaillisse sur tout, et que son influence
soit salutaire aux travaux.
Chaque comité a son budget spécial, une liste civile à lui dont
216 REVUE DE PARIS.
il fait deux parts ; Tune consacrée aux ouvrages inédits qu'il pu-
blie chaque année, l'autre donnée à titre d'encouragements aux
diverses sociétés savantes de la France, qui demandent assez
souvent des secours. Mais ces secours ne seront accordés que
sous la condition formelle d'en faire un usage déterminé par les
comités eux-mêmes. De la sorte, ces sociétés qui jusqu'alors ont
produit des travaux isolés, sans valeur, sans vérité et sans but,
recevront une direction profitable à la science et se rattacheront
à la commission entière qui se relie à l'Institut, comme nous
avons dit. Ainsi d'abord les sociétés de province, puis la commis-
sion du ministère, puis l'Institut, sanctuaire de la science, le
tout faisant un seul monument relié en faisceau comme les co-
lonnes boltelées des cathédrales du xivc siècle ; voilà l'organi-
sation nouvelle et l'union désirée.
Outre les publications de chaque année, un journal paraissant
probablement tous les trois mois, en volume, comprendra ce
que la correspondance des provinces offrira de plus neuf et de
plus saillant, les dissertations les plus piquantes, les découvertes
historiques les plus curieuses. Le zèle des correspondants s'avi-
vera par l'assurance qu'un bon travail venant d'eux sera néces-
sairement récompensé par une publicité officielle.
Le secrétaire de chaque comité devra composer ce livre-jour-
nal, rédiger les procès-verbaux des séances, et réviser les épreu-
ves de toutes les publications.
Il n'y a pas d'objection vraiment sérieuse à celte organisation
qui continue en l'amplifiant, la pensée de M. Guizot, qui donnera
de la vie à la commission entière, en faisant une répartition lo-
gique des travaux et en lui mettant en main de puissants moyens
d'action, qui lui assurera une existence légale et Taltèlera à tout
le mouvement scientifique de la France. Il n'est pas à craindre
non plus que les membres de l'Institut enrayent les autres mem-
bres : les plus jeunes emporteront les plus âgés, et la majorité
se composera toujours des plus ardents. Une seule disposition
de l'arrêté ministériel pourrait inspirer de véritables craintes sur
l'avenir de la commission, c'est celle qui donne aux académies
le droit de remplacer directement dans cette commission les
membres qui leur appartiennent. Comme dans six ou huit ans
d'ici presque tous les membres des comités seront membres des
diverses sections de l'Institut, où ils sont appelés parleurs études
REVUE DE PARIS. 217
et leurs travaux, à cette époque les comités seraient absorbés
par les académies, et l'institution de M. Guizot, qui doit avoir
pour résultat de placer les idées nouvelles en regard des idées
anciennes ; d'opposer l'histoire, les mœurs, les institutions et les
arts de la nation française aux arts, à l'histoire et aux mœurs
des Égyptiens, des Grecs, des Chinois et des Algonquins; cette
institution serait complètement détruite. Du moment, en effet,
où l'Institut aura la majorité dans les comités, les comités, avec
l'assentiment empressé de quelque ministre académicien lui-
même, iront siéger au palais Mazarin, et quitteront l'instruction
publique. Il faut espérer que cette disposition sera rapportée, et
que le ministre se réservera le droit de remplacer les membres
qui sont de l'Institut comme les membres qui n'en sont pas. Au
surplus, le bruit se répand que les académies protestent en ce
moment contre l'organisation des comités, qu'elles refusent de
se faire assister par eux dans leurs travaux, et repoussent dédai-
gneusement toute association et tout point de contact avec la
commission historique. Si ce bruit est fondé, M. deSalvandyse
croira très-suffisamment autorisé a réviser l'article en ques-
tion. /
Il faut dire encore que le nombre de cinq comités peut pa-
raître excessif. En effet la philosophie et les sciences auraient
pu être réunies, puisqu'il s'agit surtout de recherches histori-
ques aux diverses époques du moyen-àge, et que les scholasli-
ques qui sont les philosophes chrétiens, sont des savants, et que
les savants sont des philosophes; le même homme embrassait
les éludes que se partageraient au moins deux savants d'au-
jourd'hui. Donc pour être en harmonie avec le moyen-àge et
pour faire des travaux d'ensemble, il n'aurait pas fallu dédou-
bler le comité de la philosophie et des sciences.
Mais certainement il y aurait eu profit, pour ne pas dire né-
cessité, à associer les lettres et les arts. L'Institut a eu tort de
séparer l'Académie française de celle des Beaux- Arts. C'est un
divorce inexplicable, car la littérature est un art comme l'ar-
chitecture, la sculpture, la peinture et la musique ; l'une est
l'expression du beau par la parole, comme la seconde par les
dimensions, la troisième par les formes, la quatrième par les
couleurs, et la dernière par les sons. La matière mise en œu-
vre diffère ; mais la faculté qui travaille est la même, et le but
1 19
218 REVUE DE PARIS.
cherché est le même aussi. Et puis, c'est qu'il est impossible
d'étudier surtout la sculpture et la peinture du moyen-âge sans
le secours de la littérature et de la poésie. C'est à Guillaume
Durand, liturgisle du xme siècle, qu'on doit l'explication réelle
des calendriers sculptés aux portails de nos cathédrales ; c'est
le poète Prudence qui fait comprendre les vices et les vertus
peints et sculptés dans les Notre-Dame de Paris, de Chartres,
d'Amiens, de Reims ; c'est dans Capella et Cassiodore qu'on
trouve l'interprétation des arts libéraux sculptés à Chartres, à
Rouen, à Auxerre, à Lyon, à Clermonl en Auvergne, et peints,
sur verre à Laon, sur mur au Campo-Santo de Pice ; c'est la
légende dorée qui éclaire les bas-reliefs et les verrières de
Troyes, de Sens, de Bourges, du Mans, de Dijon, de Bordeaux,
où sont figurées les légendes de saint Eustache, de l'invention
de la croix, de saint Thomas de Cantorbéry, de Théophile, de
la vie poétique, cis et Êraws-évangélique de la sainte Vierge,
et de cent autres sujets encore; c'est dans un petit manuscrit
de la bibliothèque de l'Arsenal qu'on voit l'explication et le con-
trôle des belles et nombreuses tapisseries de la Chaise-Dieu, et
du curieux tableau attribué au roi René, qui est dans Saint-
Sauveur d'Aix en Provence, et qu'on n'avait pu comprendre
encore. Je ne finirais pas si je racontais toutes les obligations
qu'on a déjà et qu'on aura plus tard à la poésie du moyen-âge
pour l'intelligence de la statuaire et de la peinture. Il semblait
donc indispensable de faire un seul comité sous le nom de co-
mité des arts qui aurait compris la poésie et les arts proprement
dits. M. de Salvandy aurait eu le mérite d'avoir le premier
réformé la fausse et surannée classification de l'Institut. Encore
une fois la littérature est un art, la poésie est la peinture de
l'oreille, — ut ptctura poesis, — et il est fâcheux qu'on l'ait
démembrée en l'arrachant au comité des arts. Cependant on a
atténué le mal en laissant, dans ce comité, M. Ampère qui, par
goût et aussi par l'obligation que lui impose son cours au Col-
lège de France, étudie toutes les branches de la littérature fran-
çaise à toutes les époques.
Comme il ne m'appartient pas de parler de tous les comités,
je me renfermerai dans celui des monuments.
L'art y est représenté dignement, mais pas complètement ;
car la musique qui revient à ce comité, la musique qui a donné
REVUE DE PARIS. 219
des produits si remarquables et si variés dans le moyen-âge, qui
nous est si complètement inconnue dans son histoire, n'a aucun
historien qui la représente. Puis on a oublié la sculpture. 11
est vrai que M. Barre est sculpteur en miniature, puisqu'il est
graveur , mais la statuaire de nos cathédrales demandait un
antiquaire ou un artiste qui en eût fait une étude spéciale et
qui en eût particulièrement étudié l'histoire. Enfin, il faut re-
gretter que M. Auguste Leprévost, auquel, depuis deux ans, le
comité des arts a tant d'obligations, qui a rédigé des instruc-
tions si nettes et si détaillées sur l'art chrétien du xue au xvie
siècle, ait préféré le comité des inscriptions au comité des arts.
M. Leprévost associé à un architecte qui aurait étudié, sous le
rapport architeclonique, comme lui sous le rapport archéologi-
que, toute la période qui s'étend de Louis-le-Gros à Fran-
çois 1er, aurait comblé une lacune évidente.
Pourtant avec les autres noms, il y aura moyen de faire de
beaux travaux. Avec de pareils hommes, jeunes pour la plupart,
ardents, voulant et pouvant faire, le comité ne sera pas le
moins actif.
Quoique la commission historique attende de cette réorgani-
sation une activité nouvelle, elle n'en a pas moins pour cela,
depuis qu'elle existe, accompli et ordonné des travaux assez
nombreux et assez importants; elle s'est enquis, en outre, de
ceux qui pourraient se faire ultérieurement. Je ne m'étendrai
pas sur les travaux historiques et philosophiques proprement
dits, parce que je ne pourrais les apprécier suffisamment ; je
me contenterai de les mentionner.
On doit des fragments inédits d'Abailard à M. Cousin, qui
leur a donné tout le poids de son nom, et qu'il a illustrés d'une
admirable préface. M. Fauriel a publié la chronique des Albi-
geois, histoire quant au fond, épopée quant à la forme. C'est
un beau travail paléographique comme en fait M. Fauriel, qui
l'a ouvert par des pages d'une grande intelligence sur ces croi-
sades intestines qui désolèrent le midi de la France, et dont
celte contrée ne s'est pas encore relevée.
M. Mignet a donné deux volumes des négociations relatives
à la succession d'Espagne sous Louis XIV, et M. le général Pelel
a éclairé, par deux volumes aussi de mémoires militaires et
un grand allas de cartes et de plans, le travail de M. Mignet.
220 REVUE DE PARIS.
M. Bernier a traduit le journal des états-généraux tenus à
Tours en 1484 ; M. Géraud a donné la taille de Paris en 1292 ;
M. Depping, le livre des métiers d'Etienne Boileau, et M. Fran-
cisque Michel la chronique des ducs de Normandie, par Be-
noît.
D'autres travaux paraîtront prochainement. M. Michelet, en-
tre autres, donnera toutes les pièces inédites et authentiques
du procès des templiers. Nous allons donc enfin juger en der-
nier ressort ce grand procès, qui a soulevé tant de doutes par
ici, tant d'affirmations par là, et auquel M. Michelet a consacré
des pages raisonnées et brûlantes à la fois dans le troisième
volume de son Histoire de France. M. Varin, secrétaire du
comité des inscriptions, fait imprimer toutes les pièces rela-
tives à l'histoire civile de l'importante ville de Reims, im-
mense dépouillement fait avec une incroyable patience et une
infatigable activité.
Tous ces travaux, toutes ces recherches, seront flanqués à
droite et à gauche par deux monuments qu'élèvent peu à peu,
sans relâche, péniblement, M. Augustin Thierry et M. Guérard :
l'Histoire des Communes et les Cartulaires de toute la
France.
M. Libri met en ordre une foule de documents inédits rela-
tifs à l'histoire des sciences, documents qui prouveront aux
plus dédaigneux et aux plus incrédules qne le moyen-âge n'était
pas plus déshérité de science que d'art. La tête encyclopédique
de M. Libri pouvait seule suffire à ce vaste travail, qui sera au co-
mité des sciences ce que VHistoire des commîmes et les Car'
tulaires seront à celui des chartes et chroniques.
M. de Sainte-Beuve a déjà recueilli tous les matériaux d'une
histoire des travaux entrepris sur la littérature française durant
les trois derniers siècles.
Le comité archéologique prépare plutôt des travaux qu'il
n'en a accompli encore. MM. Leprévost, Yitet, Mérimée, Le-
normant, Lenoir, et l'auteur de cet article, ont dirigé une série
d'instructions , adressées aux correspondants du ministère spé-
cialement, et à tous les antiquaires en général, pour les guider
dans leurs recherches, pour leur servir de Manuel archéologi-
que. Ces instructions fixeront la science et sa terminologie.
L'archéologie, science toute nouvelle quand il ne s'agit pas
REVUE DE PARIS. 221
des Égyptiens, des Grecs et des Romains, et encore celle de ces
peuples-là est-elle assez mal faite et peu avancée ; l'archéologie
va se constituer enfin à l'état scientifique. De poétique et de va-
gue qu'elle a été jusqu'alors elle commence à se préciser ; ses
fluctuations s'arrêtent; elle abandonne les mots sonores, mais
vides, de son ancien vocabulaire pour des expressions exactes,
mathématiques. MM Vitet, Mérimée et de Caumont sont pour
beaucoup dans ce résultat, et il faut espérer que les travaux
ordonnés par le comité des arts et préparés par MM. Albert Le-
noir, Lassus, Hippolyte Durand, Amaury Duval, Debacq, Grille
de Beuzelin, Ramée, et par le secrétaire du comité, ne seront
pas sans influence sur l'avenir scientifique de l'archéologie
nationale.
M. Lenoir est chargé de dresser la statistique monumentale
de la ville de Paris, ouvrage capital qui commence aux origines
les plus reculées, alors que Paris n'était peut-être qu'un village,
et vient aboutir à notre temps, où c'est une des plus grandes
villes du monde.
MM. Lassus et Amaury Duval ont été associés pour calquer,
en quelque sorte, la cathédrale de Chartres, qui est aux autres
cathédrales de France ce que Paris est à une ville de province.
Cette église est peuplée de cinq mille- statues sculptées en pierre
et de six mille figures peintes sur verre, dont il faudra donner
des échantillons nombreux pour que l'historien et l'artiste sachent
bien à quoi s'en tenir sur cette cathédrale, la plus intéressante
de la France, et que Notre-Dame de Reims empêche peut-être
seule d'en être la plus belle. En vérité la cathédrale de Cologne
par M. Broisserée ne sera, pour l'importance, qu'une chapelle
devant la cathédrale de Chartres par MM. Lassus et Duval; l'un
va la rebâtir en entier par le dessin, l'autre calquera, avec la
sévérité d'un élève de M. Ingres, toute son ornementation à per-
sonnages et arabesques.
M. Durand, architecte de la ville de Reims, et correspondant
historique du ministère de l'instruction publique, achève les des-
sins des édifices les plus curieux de l'arrondissement de Reims.
Cet arrondissement fournit des échantillons des églises d'Italie,
de Grèce et d'Angleterre, d'Auvergne, de Provence et de Lan-
guedoc ; il montre une église bâtie par les Romains, si les anti-
quaires romains disent vrai; il possède la plus vieille statue en
10.
■222 REVUS DE PARIS.
bois et le plus étonnant vitrail de France. Cette statistique de l'ar-
rondissement de Reims doit servir de modèle pour les statistiques
à dresser dans tous les départements de France, car il s'agit de
faire un inventaire éclairé par des dessins et un catalogue des-
criptif et raisonné des monuments de toute nature qui couvrent
nos quatre-vingt-six départements. Ce travail est analogue en
grandeur à celui de MM. Thierry, Guérard et Libri. Mais comme
un seul homme ne peut être à la fois un habile dessinateur, un
savant historien et un antiquaire exercé, on adjoint à M. Durand
M. Varin, qui fera l'histoire des monuments, et pour les décrire
le secrétaire du comité des arts. La division du travail profitera
à la science, nous l'espérons, et le précédent introduit fera loi
pour les autres départements.
M. Ramée va donner la cathédrale de Noyon, dont M. Vitet
s'est réservé le texte. Ce travail de M. Vitet est attendu avec im-
patience, car il y a longtemps que nous n'avons entendu parler
cette grave autorité en archéologie chrétienne.
M. Grille de Beuzelin revient du Quercy avec une foule de
dessins, trop nombreux sans doute pour être tous utiles, mais
qui n'en seront pas moins pleins d'intérêt.
M. Debacq a visité la Provence : Avignon, Vaison, Arles, Ca-
vaillon,Carpentras, etc. Avec des dessins faits en conscience et
par un véritable architecte, nous allons sans doute pouvoir as-
signer,sinon une date, au moins une époque à ces curieux édi-
fices provençaux dont l'âge est si controversé.
Enfin, M. Natalis de Wailly, chef de la section administrative
aux archives du royaume, va faire paraître, dans quelques se-
maines, un Manuel de Paléographie, dont l'a chargé M. Guizot,
alors ministre de l'instruction publique. Cet ouvrage, si néces-
saire, surtout en province, abrégera des trois quarts la route
ennuyeuse qu'il faut dévorer pour arriver à la lecture des ma-
nuscrits.
Je ne m'attacherai pas à faire ressortir les résultats sans nom-
bre qu'obtiendront ces travaux si variés et si nombreux. Une
autre fois, prenant l'archéologie qui est de mon domaine, je
montrerai le chemin qu'aura fait cette science avant vingt ans
d'ici et les lumières qu'elle aura répandues sur l'histoire reli-
gieuse, politique industrielle de toute la France \ j'apporterai
des faits nombreux pour prouver qu'elle viendra en aide d'une
&KVUE I>E PARIS. 2-2-
raanière inattendue au travail de M. Thierry sur les corpora-
tions, et à celui de M. Libri sur les sciences. J'indiquerai les
travaux que pourrait commander le comité des arts, et la mé-
thode à suivre pour les accomplir. Je dirai l'influence directe
que l'archéologie chrétienne va exercer sur les architectes et sur
toute l'architecture; et l'influence latérale qu'elle aura sur les
propriétaires de monuments historiques qui commencent déjà à
trembler devant une réclamation publiée dans un journal, lors-
qu'ils menacent de détruire un édifice qui leur appartient.
Didro*.
LES
TABLEAUX PARLANTS.
Parmi mes amis de collège, il en est un qui est devenu riche !
— événement vulgaire, direz-vous ! — Peut-être ; mais ce qui
Test moins, c'est que cet ami n'est ni un fripon ni un imbécile ;
et ce qui ne l'est plus du tout, c'est qu'il continue à me voir,
moi qui n'ai même pas les lumières à deux cents francs, indis-
pensables pour choisir un député.
A la vérité, Arthur Lebel n'est point un homme ordinaire. Il
n'a jamais eu de prix de thèmes ; il aime George Sand et ne lit
point Paul de Kock. Aussi, à la Bourse, passe-t-il pour républi-
cain, fouriérisle et saint-simonien, désignations évidemment
identiques, et qui s'appliquent indifféremment à tous ceux qui ne
croient pas que le monde a bien dîné lorsqu'ils sortent de chez
Véfour. — Du reste, Arthur Lebel donne des bals, et gagne
cent mille francs par an ; c'est donc au fond un homme estima-
ble, auquel il ne manque qu'un peu d'égoïsme pour être toul-à-
fait comme il faut.
J'allai le voir il y a quelques jours ; il me donna à lire une
lettre reçue la veille, et dans laquelle on lui recommandait un
jeune peintre qui désirait une place dans ses bureaux; la demande
eût paru extravagante à tout autre.
— Tu lui as donné cette place, n'est-ce pas, lui dis-je.
— Pardieu !... il en avait besoin !
— Et le connais-tu?
— Je l'ai vu ce matin.
— Un rapin qui joue le portrait de Van Dyck, n'est-ce pas?...
Longs cheveux, barbe rousse, et l'habit boutonné jusqu'au col?
REVUE DE PARIS. 225
■—Point du tout ; mais un bon jeune hommeaussi facile à faire
rougir qu'une pensionnaire, frottantle parquet du bout du pied,
et cherchant sa contenance au fond de son chapeau; avec cela
triste et un peu pâle, car il relève d'une grande maladie.
— J'y suis; un de ces sublimes niais de vingt ans, qui font
de la vie un poème épique, passent dans le monde pour slupides
parce qu'ils ne peuvent se résoudre à n'avoir que de l'esprit, et
qui n'osent manger leur soûl à la table des heureux, de peur
de paraître pauvres ou mal élevés.
— Nous vérifierons ceci, car il dîne avec nous aujourd'hui.
— Alors je reste.
Le jeune artiste arriva juste à l'heure indiquée; rien n'égale
l'exactitude des gens qui n'ont point de montre. Arthur Lebel
eut l'esprit de ne pas nous présenter l'un à l'autre, de sorte que
nous n'eûmes ni lieux communs ni mensonges à nous adresser ;
on vint nous annoncer que nous étions servis, et nous nous
mîmes a table.
Le jeune homme semblait d'abord ne vouloir ni regarder, ni
entendre, ni parler ; cependant, après le premier service, il
commença à voir ; au second, il écoutait; au dessert, il retrouva
tout-à-fait la paroie. Nous l'interrogeâmes alors, et il nous fiten
peu de mots son histoire.
Tout jeune, il avait rêvé à ces artistes d'autrefois qui, après
avoir travaillé soixante ans faméliques ou maltraités, mouraient
en laissant un nom qui devenait une religion, et il avait voulu
se mettre en croix comme eux, pour être aussi, après sa mort,
un Christ adoré. Mais les forces lui avaient manqué dès le
début.
— Oui sait si le travail ne vous en eût point donné? dit
Lebel.
— Oh ! non, monsieur, car ce n'était point la faiblesse, mais
l'ardeur, qui me perdait. Je ne pouvais régler l'étude de l'art se-
lon ma puissance; dès que j'y avais touché, il m'emportait. C'é-
tait quelque chose comme la passion du joueur, comme la soif
amoureuse du poitrinaire. L'art était pour moi une tunique de
Nessus ; à peine l'avais-je serré sur mon sein qu'elle m'embrasai!,
et je ne pouvais l'arracher de moi qu'avec mon sang el ma
chair!... Ma raison a déjà failli succomber dans cette lutte.
— Comment, cette maladie dont vous sortez !..
226 )ŒVUE DE PARIS.
— Je la dois aux fascinations de la peinture.
Nous nous accoudâmes tous les deux sur la table, comme pour
prendre acte que nous nous attendions à un récit, et le jeune
homme reprit en rougissant un peu :
— On a souvent parlé des hallucinations de la musique, mais
on ne sait point assez dans quelles extases peut jeter la peinture.
Plus d'un voyageur se rappelle qu'en Italie, après avoir admiré
longtemps la composition, le dessin et le coloris de quelque grand
maître, la toile s'animait tout à coup, et que les personnages s'en
détachaient silencieusement comme des fantômes : j'avais éprouvé
moi-même plusieurs fois cette fascination, mais elle avait tou-
jours été courte, et, pour ainsi dire, volontaire. Je m y étais
livré comme à un rêve que l'on sent , et auquel pourtant on
se laisse aller ; — espèce de représentations scéniques que l'i-
magination donne parfois au dedans de nous, et auxquelles lame
assiste en spectatrice.
Un soir, après avoir longuement étudié un squelette et l'a-
voir dessiné dans toutes les postures, je m'étais entouré d'ouvra-
ges de physiognomonieetje tâchais de pénétrer le secret de cette
science qui met le cœur sur le visage. J'étais absorbé dans la
comparaison des observations faites et des résultats obtenus par
les différents auteurs ; mon application était aussi entière que
peut l'être une application humaine. Nul souvenir ne venait ia
troubler ; car, étranger au monde, uniquement occupé de mes
études depuis plusieurs mois, mon esprit était devenu pareil à
ces eaux abritées et immobiles qui reflètent tous les objets jus-
qu'au fond. Deux heures du malin sonnèrent tout à coupa l'hor-
loge éloignée : ce bruit sembla briser le charme qui me séparait
de la vie extérieure, je sortis de ma longue méditation et je re-
gardai autour de moi.
Ma lampe, sans que je l'eusse remarqué, avait pâli insensible-
ment et était près de s'éteindre. Entourée d'un cercle bruni, elle
jetait encore pourtant une lumière rougeâlre qui éclairait ma
mansarde de teintes étranges. Cela rappelait un soleil couchant,
mais de loin et par induction. Mon squelette, une calotte grecque
sur l'oreille et une pipe turque à la bouche, grimaçait clans un
coin cet horrible sourire que les peintres du moyen âge ont
rendu avec tant d'énergie ; des membres de plâtre, suspendus
au lambris, vacillaient au vent de nuit, et Ton entendait, dans
.
REUE DE l'AKl>. 227
le lointain, quelques roulements affaiblis, quelques rumeurs
mourantes, derniers bruissements de la grande ville qui va s'en-
dormir.
Tant que mon attention s'était soutenue, je n'avais point re-
marqué ma fatigue : mais, une fois sorti de ma méditation, je
seutis quelque chose de semblable à ce qu'éprouve le nageur
qui. en quittant une eau profonde où il s'est joué longtemps sans
se lasser, sent tout à coup ses membres se détendre sous le poids
du jour et une langueur d'épuisement s'emparer de tout son
être. 11 me sembla que ma mansarde vacillait autour de moi ;
ma tète était vide ; j'ava's froid dans les cheveux et je ne sen-
tais plus mes pieds. Presque aussitôt je fus pris d'un vertige qui
m'entoura de mille cercles de feu. Je vis les livres danser sur
ma table, le squelette tendit la main à un buste de Mobé et se mit
à walser avec lui ; mes petites poches de couleur s'élancèrent sur
ma palette en formant de grotesques quadrilles, et mes pinceaux,
rangés en rayons symétriques, commencèrent à tourner comme
un soleil d'artifice autour de mon chevalet.
Étourdi, je fermai les yeux et me laissai aller à une sorte de
demi-évanouissement, pendant lequel tout devint confus pour
moi. Je ne puis dire combien de temps dura cette situation sin-
gulière, mais après une longue crise pareille à celle qu'éprouve-
rait un malade pour sortir du délire et de la fièvre, tout s'éclaircit
à mes yeux, et je me trouvai debout au milieu de ma chambre.
Il faisait grand jour... Le soleil jetait de longs rayons sur les
peintures qui encombraient mon étroit appartement, et il me
sembla que chacune d'elles avait pris une expression de vie que
je n'avais jamais remarquée auparavant. La toile remuait; les
contours étaient saillants. Je me trouvais alors vis-à-vis le por-
trait de ma grande tante, qui. les yeux baissés et l'éventail à
demi relevé, semblait jouer la modestie ; sa bouche trembla su-
bitement, et j'entendis ces mots tomber ds ses lèvres:
— Finissez donc, monsieur !..
Je demeurai la tète en avant, immobile, effaré, ne sachant
encore si je rêvais, lorsqu'une voix dit derrière moi:
— Comment me trouvez-vous ?
Je me détournai; c'était le portrait de mon cousin ! le sous-
lieutenant, qui. le buste en avant, les moustaches cirées et l'œil
aussi bleu qu'une porcelaine de Chine, m'adressait celle question
228 REVUE DE PARIS.
en grasseyant. Je n'étais pas encore revenu de ma surprise
lorsque mille autres demandes, mille autres exclamations re-
tentirent à mes oreilles ;tous les portraits accrochés aux murs de
ma mansarde parlaient!...
Je m'assis épouvanté, et je jetai autour de moi un regard
éperdu. J'étais pourtant bien éveillé, je reconnaissais bien ma
mansarde, je sentais bien le vent du matin et l'odeur de mon hé-
liotrope ; tout cela n'était point un rêve. Je continuais d'ailleurs
à entendre la voix de mes portraits, à voir les toiles s'agiter et
vivre. Le prodige était si clair et si incontestable, que je m'y ha-
bituai peu à peu. Le fait le plus étrange vous étonne moins une
fois constaté ; car l'évidence se fait accepter de force. Je me le-
vai de nouveau, et je fis quelques pas dans ma chambre, écou-
tant ces cinquante voix qui se mêlaient, se confondaient, et
recommençaient sans cesse la même phrase ou le même mot.
On eût dit une réunion de perroquets aprivoisés ou un cercle du
grand monde.
— Maudits soient, m'écriai je enfin, les peintres qui n'ont su
conserver qu'une seule pensée à leurs portraits.
Et me tournant vers deux pastels informes que le temps avait
effacés :
— 0 mon père, et ma mère bien-aimée, pourquoi le pinceau
n'a-tilpas su reproduire votre àme tout entière dans votre sou-
rire, au lieu de clouer sur vos lèvres une phrase banale? Et toi,
ma jolie Thérèse, se peut-il que ce badigeonneur allemand n'ait
su mettre sur ta bouche que l'éternel ah ! d'un étonnement de
complaisance?
En ce moment mes regards tombèrent sur une petite minia-
ture, chef-d'œuvre d'un grand artiste ; c'était le portrait du plus
cher de mes amis et tout ce qui me restait de lui. Une teinte ani-
mée passa sur ses lèvres, il les entr'ouvrit et parla vaguement
des profondes mélancolies de la terre, d'un monde meilleur où
la vie était parfumée et pétillante; puis, rappelant d'émouvants
souvenirs, il me récita tout bas quelques vers faits pour une
femme qu'il avait aimée et qu'un autre avait obtenue. Déjà la
voix plus tremblante s'abaissait attendrie, et je sentais deux lar-
mes giisser sous mes paupières, lorsque les exclamations inva-
riables de mes portraits de famille redoublèrent et m'arrachè-
rent malgré moi à mon émotion..,. Je montrai le poing à ma
REVUE DE PAKIs. tft
grand'tante, à mon oncle, à tons mes cousins, en leur criant de
faire silence, mais inutilement; la douce voix de l'ami s'était
perdue au milieu de leurs bruyantes phrases.
— Oh! qui me délivrera, m'écriai-je, de ces tuyaux d'orgue
qui ne rendent qu'un son et m'étourdissent? que n'ai-je ici, au
lieu de ces imitations grossières, les poétiques conceptions de
nos divins maîtres !
Tout à coup une pensée me saisit :1e Musée, royal, le Musée
royal !.. Je ne pus prononcer que ces deux mots et je me sentis
inondé de joie. Oh ! entendre parler les vierges de Raphaël, les
Christ du Titien et de Corrége. les saints martyrs du Dominiquin !
Tes bergers, Le Poussin, oh! les gais refrains de tes bergers
dansant sous les bocages d'Arcadie près d'un tombeau rongé de
lierre ! . . Silence, misérables portraits ; silence, échos stupides ! .. .
Le Musée royal !
Et je me précipitai dans la rue pour courir au Louvre. Eu
sortant je heurtai un commissionnaire qui portait un grand ta-
bleau la tète en bas. C'était la belle marquise que j'avais vue
quelques mois auparavant quêter pour les prisonniers et les or-
phelins. Noble dame!... Sa bouche s'entrouvrit; je crus qu'elle
allait gémir sur sa position indécente, et je m'éloignais déjà les
yeux baissés, lorsqu'elle prononça doucement un nom qui me fit
tressaillir... Celui de son peintre!
Je me remis à courir, toujours dominé par la même halluci-
nation. En passant près d'un étalage de brocanteur, j'entendis les
cris lamentables des tableaux enfumés, meurtris, frottés de vi-
triol, qui remplissaient l'étroite boutique. Une Waïade, de
Boucher, placée à la porte, pleurait sa coiffure à poudre exposée
aux éclaboussures d'une gouttière, et un bouvier en salin rose,
d'après AValteau. demandait à rentrer, en criant qu'il avait peur
des chevaux.
— Pourvu que le Musée ne soit point fermé, répétais-je eu
redoublant le pas; pourvu que l'on n'apprête point déjà les salles
pour l'exposition, et qu'on ne soit point occupé à rouler un Sal-
valor Rosa afin de faire place à M. Dubuffe ! Pourvu surtout
qu'on ne répare pas les irréparables galeries ! Car il y a
deux choses sur lesquelles il ne faut jamais compter à Paris :
les rues que l'on repave sans cesse, et les édifices publics
qui sont toujours fermés. Mais. non. tout le monde pénètre
1 M
250 RfcVIK DE PAIW>.
librement aujourd'hui; c'est un jour d'entrée particulière.
Je m'élance à la suite d'un de mes voisins qui venait de s'in-
troduire avec un passeport d'étranger et une pièce de trente sous ;
je montre ma carte, je serre les deux mains du suisse ; si je n'a-
vais craint le retard, je l'eusse embrassé. Je monte l'escalier, et
les tourbillons de sons commencent à venir jusqu'à moi; j'ap-
proche encore... et la porte s'ouvre !..
Non, jamais langue humaine ne pourra rendre ce que j'éprou-
vai ! C'était une tempête de voix à rendre insensé. Chants dis-
cordants, langues étrangères, idiomes oubliés, accents de tous les
âges, menaces, prières, amours, combats, bruits de ciel, bruits
de mer, tout cela roulait confondu dans les vastes salles comme
un ouragan. Je m'arrêtai pâle, hagard, et tremblant de tous mes
membres; j'avais l'air d'un voyageur par la nuit sous un por-
che abandonné et qui se trouverait tout à coup en face d'une
ronde du sabbat.
Cependant le désir de pénétrer dans les galeries l'emportait
en moi sur tout le reste ; de même que sur un champ de bataille,
le feu, le bruit des armes, les hennissements des chevaux et
l'odeur du sang vous enflamment, de même ce tumulte, ces ru-
gissements, ces chansons qui se croisaient, sifflaient et rebon-
dissaient dans les salles, m'y attiraient malgré moi.
— Oh ! si seulement je pouvais arriver jusqu'à l'Italie ! pen-
sai-je... Et me décidant enfin à un effort, je fermai mes oreilles
de toute la vigueur de mes deux mains, et je me mis à courir
dans la galerie.
II ne m'arriva aucun malheur en traversant l'école française.
J'entendis seulement un bourdonnement sourd et monotone
comme celui d'une douzaine de moulins à eau; c'étaient les
Romains de David qui récitaient des tirades de M. Arnault père,
et l'Endymion de Girodet psalmodiant en sourdine un madrigal
de Dorât. Mais en arrivant à l'école hollandaise, je glissai; une
de mes mains quitta mes oreilles, et cent voix glapissantes me
pénétrèrent à la fois dans le cerveau. Toutes chantaient si faux,
que je me crus un instant à l'Opéra-Comique. A droite, à gau-
che, ce n'étaient qu'injures, batteries d'ivrognes, chansons de
kermesses ; j'étais au milieu des buveurs de Téniers ! Je dé-
tournai les yeux ; mais d'impudiques nayades de Rubens m'ap-
pelaient du doigt avec un gros rire. Partout autour de moi je
REVUE DI. PARIS. 231
n'apercevais que beaux militaires fièrement campés sur la han-
che gauche et le feutre sur l'oreille, grands seigneurs à trognes
échauffées, courtisans débraillés ; il me sembla que j'étais
transporté dans une de ces tabagies d'Amsterdam où les princes
en exil et les gentilshommes ruinés du siècle de Louis HIV ap-
prenaient la philosophie pratique entre un pot de bière et une
fille de joie. Mais ce qui me frappait surtout au milieu de ce tu-
multe, c'était de voir les jeunes peintres tranquillement assis et
s'escrimant de la brosse contre leurs chevalets, tandis que le
gardien, les mains derrière le dos, arpentait lentement la galerie
en me recommandant de ne point courir si fort.
Je n'avais garde de l'écouter ; je m'étais de nouveau bouché
les oreilles, et je m'élançai vers le fond de la salle ; enfin, mes
yeux aperçurent les toiles que je cherchais; j'entrais dans l'é-
cole italienne!... je baissai tout à coup les deux mains pour
jouir en plein de la céleste harmonie que j'espérais.
Au premier instant je n'entendis qu'une rumeur fraîche et
moqueuse. Les amours de l'Albane montraient au doigt les an-
ges de Raphaël qui se cachaient tout honteux sous leurs ailes,
et la maîtresse du Titien parfumait ses belles tresses, riant de
se voir transformée en vierge. Mais à mesure que j'avançai, la
rumeur alla grossissant. Ce fut bientôt un bruit de mille voix
rieuses ou chuchottantes ; j'avais beau me retourner de tous
côtés, je n'apercevais que des femmes ! il y en avait à droite, à
gauche, en haut, en bas ; ce n'était que bouches rosées qui par-
laient ou chantaient, que têtes mutines se penchant avec coquet-
terie, que joues veloutées rougissant pour être vues, que doux
regards qui nous appelaient en dessous. Seulement il me sembla
que, par moment, une ravissante mélodie s'élevait de tous les
tableaux comme de trois mille buffets d'orgue, et qu'alors un
retentissement harmonieux courait dans la longue galerie ; mais
cela ne durait que le temps d'un éclair. Presque aussitôt la con-
fusion bruyante revenait, et alors c'était un inexplicable mé-
lange de religieuses pensées et d'exclamations profanes, une
lutte bizarre entre la terre et le ciel, un éternel débat de Dieu et
de Satan !
Ce tumulte, moins retentissant que celui de l'école flamande,
avait à la longue quelque chose de plus pénible. L'oreille n'était
point blessée, mais on éprouvait une sorte de malaise intérieur ;
252 REVUE DE PARIS.
c'était comme du bruit dans l'âme. Toutes les émotions, tous
les instincts réveillés à la fois s'entrechoquaient douloureuse-
ment ; on se sentait en même temps païen et_ catholique ; aussi
le combat entre la matière et l'esprit était-il passé des tableaux
en moi-même. J'étais là, incertain, palpitant, ne sachant qui
écouter de toutes ces voix contraires qui m'appelaient avec une
égale douceur; j'aurais payé du reste de ma vie un peu d'ordre
et de paix ; je criais avec fureur :
— Silence, amours; silence, misérables olympiens! Que je
t'entende, ô Christ! Que tu me parles! ô brune Égyptienne,
Marie, mère.«des anges, étoile du paradis !
Et j'allais d'un tableau à l'autre avec désespoir; je me jetais
aux pieds de la belle jardinière ; je tendais des mains suppliantes
à l'archange Michel ; je conjurais Raphaël lui-même, qui me
contemplait la tête penchée. Il allait me répondre peut-être,
lorsque je sentis une main s'appuyer sur mon épaule : je me dé-
tournai; j'étais entouré de soldats auxquels le gardien me dési-
gnait. Je voulus leur échapper; mais presque au même instant
je fus pris d'un éblouissement qui fit tout disparaître à mes
yeux, et je me sentis défaillir.
Lorsque je repris connaissance, j'étais dans un hospice, et
l'on me dit que j'avais été fou pendant trois mois. Tout s'expli-
qua alors pour moi, et je compris qu'il fallait renoncer à la
peinture.
— Et ce fut sans doute une grande douleur, dit Arthur Lebel ;
vous passâtes six semaines au moins à maudire le sort qui vous
forçait à quitter votre soleil pour descendre dans la vie pro-
saïque ?
— Je passai six semaines à apprendre l'arithmétique, mon-
sieur, et au bout de ce temps je me fis donner une lettre de re-
commandation pour vous.
Je pris la main du jeune artiste et je la serrai dans la mienne.
— Monsieur, m'écriai-je, nous serons amis. Vous n'avez pas
pris la folie pour le génie, et vous avez mieux aimé avoir le sens
commun que d'être un grand homme ! Dieu vous protège; vous
êtes une âme rare. Quant au bonheur, n'en ayez souci, vous le
trouverez ; car vous l'avez cherché comme le Christ a dit de
chercher la vérité : arec un cœur simple !
E. Soivestre.
POÉSIE.
A l'Auteur du Livre du Peuple.
Si ma plume inconnue a heurté votre gloire.
Si, quand votre parole a sur nous éclaté.
Ma faible voix a dit qu'au prêtre révolté,
Au tribun en colère, il ne fallait point croire ;
Ce n'est pas que je sois un homme du passé,
Vn champion vieilli, dont l'œil couvert de voiles
Ne voit pas resplendir les nouvelles étoiles,
Et se tourne toujours vers un astre éclipsé.
Je ne suis pas non plus soldat dans la cohorte
Qui ne croit qu'au présent et n'estime que l'or ;
Mon cœur est jeune et fier, mon âme ardente et forte ;
Au bien, à l'avenir, à Dieu, je crois encor !
Et, puisque me voilà sous ma lampe d'étude,
Que la muse me parle et m'invite à chanter
Ma foi dans l'avenir, je vais la raconter
A l'écho de ma solitude :
I.
Le jour, où l'homme enfant eut l'instinct de semer
Le blé dans le sillon, pour l'y faire germer;
Le jour, où, sur le tronc de quelque arbre sauvage.
Il essaya les mers, en longeant le rivage,
80.
234 REVUE BE F* RI S.
Croyait-il que son bras, faible comme un roseau,
Parviendrait à dompter le feu, la terre et l'eau?
Prévoyait-il le temps, où l'industrie humaine
Aurait tout l'univers pour son vaste domaine ;
Maîtresse de la terre et des flots écuraants,
Recevrait le tribut de tous les éléments,
Et ferait un trésor de la moindre parcelle
Que dans ses flancs profonds la nature recèle ?
II.
Eh bien ! il est venu, cet âge glorieux !
L'homme, faible et petit en présence des deux,
Et devant l'immortelle et puissante nature,
Oui, l'homme, cette frêle et pâle créature
Qui toujours souffre et pleure, et meurt à chaque instant,
L'homme règne ; et, du haut de son trône, il étend
Sans limite, à son gré, son souverain empire
Sur la matière inerte et sur ce qui respire.
Et, Dieu l'ayant doué du souffle inspirateur,
Il prolonge ses jours en de fécondes veilles ;
Sublime audacieux, il s'est fait créateur,-
Son esprit et son bras enfantent des merveilles !
m.
Une céleste ardeur fermente dans son sein,
Qui le force sans trêve à remplir son dessein,
A chercher une fin aux œuvres commencées,
Sans regret des sueurs qu'il a déjà versées ;
Cependant il sait bien que peut-être il mourra
Courbé sur son travail qu'un autre achèvera !
Car est-il jamais sûr de terminer un rêve,
Ou de voir se coucher le soleil qui se lève ?
Hélas ! l'homme est semblable au malheureux rameur
Qui pousse le vaisseau vers la rive annoncée,
Nuit et jour, sans repos, et, dans la traversée,
Tendant ses bras au port, l'œil au ciel, tombe et meurt !
REVUE DE P\KIS, 235
IV.
Tout homme n'est qu'un point dans le temps et l'espace,
Et le plus grand de tous est une ombre qui passe j
Mais l'humanité reste, et poursuit le chemin
Que lui trace d'en haut une invisible main.
Ah ! pourquoi donc vouloir hâter ses destinées,
Par ces moyens sanglants de luttes acharnées,
De glaives altérés et de canons grondants,
De guerres au dehors, d'échafauds au dedans ?
Elle marche son pas sous la main qui la guide,
Car elle ne fut point, de toute éternité,
Comme un globe qui roule au hasard dans le vide ;
L'homme est libre, mais Dieu mène l'humanité !
V.
Ah ! puisque le hasard n'est rien qu'un mot sonore ;
Que, de l'aurore au soir, et du soir à l'aurore,
Rien, non, rien ici-bas ne s'accomplit en vain ;
Et, puisque tout se meut sous le souffle divin,
C'est une impiété de s'obstiner à croire
Que l'avenir sera toujours comme l'histoire,
Et que cet univers, jouet d'un dieu brutal,
Tourne éternellement dans un cercle fatal.
Loin de nous agiter dans le fond d'un abîme,
Nous marchons vers un but immense et radieux ;
N'avons-nous pas reçu la mission sublime
De rattacher la terre à la voûte des cieux ?
VI.
Or, la loi du Progrès est la loi souveraine
Qui, vers le but divin, sans cesse nous entraîne;
Sans elle, à tout jamais, sous un ciel irrité,
Nous tous, pâles Caïns, maudits dès l'origine,
Nous n'aurions pu cueillir que la ronce et l'épine ;
Mais par elle, 6 bonheur ! l'homme déshérilé
236 REVUE DE PARIS.
Doit, rayon par rayon, ressaisir la lumière,
Et, lambeau par lambeau, cette splendeur première
Dont, au jour de la faute, il se vit dépouillé.
Le progrès est le saint et l'unique baptême
Qui doit nous relever de l'antique anathème,
Et rendre son éclat à notre front souillé !
VII.
Oui, j'en porte en mon cœur la croyance profonde,
Il doit, avec le temps, éclore un nouveau monde
Où régnera la loi du Dieu crucifié !
On méprisera l'or comme une chose vile,
Et l'on écrasera la tête du reptile,
De l'égoïsme impur qu'on a déifié.
Le travail deviendra comme une source pure
Où tous, grands et petits, laveront leur souillure ;
Tout travail sera saint et civilisateur,
Celui de l'ouvrier comme celui du prêtre ;
Et l'art, alors aussi, sera ce qu'il doit être :
Une leçon pour l'homme, un hymne au créateur !
Paulitî Limayrac
ŒUVRES INÉDITES D'ABÉLARD,
AVEC UNE INTRODUCTION PAR M. COUSIN.
On connaît le mépris des penseurs du siècle dernier pour le
passé, et spécialement pour le moyen-âge et la scholastique. Le
génie historique, qui parait être le génie même de notre époque,
a rendu pleine justice à tous les temps. Il y a de l'or dans le
fumier de la scholastique, avait dit Leibnitz. Ce mot heureux a
trouvé depuis bien des échos, mais personne jusqu'ici n'avait eu
le courage de fouiller dans ce fumier et de dégager les parcelles
de l'or qu'il cachait, pour les faire briller à tous les yeux.
C'était là une tâche ingrate, mais tout-à-fait neuve à remplir :
en s'en chargeant, M. Cousin a bien mérité de la philosophie et
aussi de la France, qui fut le berceau de la scholastique.
Habitué à vivre dans le commerce des plus beaux génies de la
science ancienne et moderne, à méditer et à juger les hautes
pensées conçues par l'inspiration d'un Platon, la réflexion d'un
Aristote, l'enthousiasme d'un Proclus, l'audace d'un Descartes
et l'immense intelligence d'un Leibnitz, l'illustre historien ne
dut pas, sans quelque dégoût, s'enfoncer dans cet aride désert,
où l'oreille, encore toute émue des voix harmonieuses de l'anti-
quité, n'entend plus que les rudes accents de la dialectique du
moyen âge. Mais il s'agissait de combler une grande lacune et
de retrouver l'anneau qui rattache la scholastique à la noble
philosophie de l'antiquité; pour obtenir ce résultat, M. Cousin
a surmonté toutes les répugnances et toutes les difficultés ; il
s'est pénétré de l'esprit du moyen âge et s'est fait scholastique,
sans cesser d'être ce qu'il fut toujours, élevé dans sa pensée, chi-
quent dans son langage.
2"8 REVUE DE P-VRIS.
L'introduction à la philosophie scholastique n'est pas un frag-
ment isolé qui aurait échappé comme par hasard à la plume
capricieuse de l'auteur ; elle se lie intimement à ses travaux, et
fait partie d'un vaste système d'études historiques. Sa grande,
on pourrait dire son unique pensée, en posant le pied dans la
carrière philosophique, fut de ruiner la philosophie de la sensa-
tion déjà ébranlée, et, en réponse aux exigences de la foi nou-
velle, d'élever sur les débris de l'ancien dogmatisme, un sys-
tème vraiment éclectique, qui, loin de détruire les systèmes
précédents, les accepte en rejetant leurs tendances exclusives et er-
ronées, et les convertit en sa propre substance. C'est dans ce
but qu'il fit un premier appel aux lumières de la conscience et
alla chercher dans les profondeurs de la psychologie le principe
et la base même de sa doctrine; c'est aussi dans ce but qu'il
scruta toute l'histoire de la pensée humaine, depuis le mysti-
cisme indien jusqu'à l'idéalisme germanique. Il ne se contenta
point de jeter un coup d'oeil sur l'ensemble des systèmes philo-
sophiques et d'en résumer les généralités dans le tableau le plus
éloquent que l'improvisation ait jamais retracé; il en détacha
de nombreuses parties qu'il travailla spécialement et sur les-
quelles il répandit de vives lumières. On sait avec quel art, re-
montant aux origines de la philosophie grecque, il reconstruisit
sur la base d'une érudition ingénieuse, toute la doctrine del'école
éléatique ; avec quelle pureté et quelle éloquence il traduisit et
interpréta Platon. Aristote vient d'attirer sa curieuse attention,
et nous sommes sûrs qu'une fois entré dans le sanctuaire de la
pensée péripatéticienne, il n'en sortira qu'en emportant son se-
cret. Il a payé aussi un tribut suffisant à l'école d'Alexandrie en
publiant les manuscrits inédits de Proclus avec une introduction
qui résume son système. Enfin son édition de Descartes, son édi-
tion des œuvres posthumes de Maine de Biran, ses brillantes et
profondes leçons sur Locke, Condillac, Reid et Kant, ont ac-
quitté sa dette envers la philosophie moderne. La scholastique
seule réclamait. Comme toute époque philosophique complète,
elle est le développement progessif d'une haute pensée; elle a
donc un point de départ, un milieu et un terme. L'histoire des
progrès et du dénouement du drame scholastique est facile ; il
n'y a qu'à l'extraire des monuments que nous ont laissés les
philosophes des xme et xiv* siècles. Mais l'origine de ce grand
RLML Dfc TARIS. 239
mouvement est restée ensevelie dans la nuit des temps anté-
rieurs. La philosophie française, insouciante du passé, ne trouva
pas le plus petit loisir pour déchirer le voile qui couvrait son
berceau. Chose singulière ! l'érudition allemande, si passionnée
pour le moyen âge, passe légèrement sur la première époque de
la scholaslique, et c'est à peine si ses historiens les plus profonds
balbutièrent sur ses origines quelques mots vagues et sans por-
tée. Ce long silence a été enfin interrompu par la publication
de M. Cousin.
Tenneman, le plus complet des historiens de la philosophie,
se borne à dire que la scholastique est née d'une phrase de
Porphyre contenue dans un commentaire de Boèce. Maisd'abord
quel est le vrai sens de cette phrase et quelle est la valeur du
problème qu'elle renferme? Il y avait à montrer que la question
des universaux n'est pas une question de mots, et que la lon-
gue querelle du réalisme et du nominalisme ne se réduit pas à
une pure logomachie. On avait bien soupçonné quelque chose
de cela, mais personne avant M. Cousin n'avait démontré que
le problème des universaux est le problème philosophique par
excellence, et que le réalisme aussi bien que le nominalisme re-
posent sur deux ordres de vérités toujours anciennes et toujours
nouvelles. En outre comment celte phrase de Porphyre engen-
dra-t-elle la scholastique ? Par quel travail sourd, par quel pro-
grès insensible, la question des universaux mûrit-elle avant de
se produire au grand jour sous les auspices de Roscelin, de
Guillaume de Champeaux, de Pierre Abélard ? Quels furent les
précurseurs de ces grands noms ? On sait que Roscelin éleva le
drapeau du nominalisme j mais comment essaya-t-il de le sou-
tenir? On sait également que Guillaume défendit d'abord le réa-
lisme à outrance, puis qu'il céda, et qu'il modifia ses idées sous le
feu de la polémique d'Abélard; mais par quelles armes se défendit-
il et quelles furent ses concessions? L'histoire n'avait retenu jus-
qu'ici de tous ces débats qu'une phrase, et encore une phrase
qui a le malheur d'être inintelligible. On sait enfin les aventures
d'Abélard, ses audacieuses doctrines en théologie, ses triomphes
dans la dialectique; mais quels étaient ses arguments dans cette
polémique où i! brille d'un si grand éclat? $ud fui ce système
mixte qui rallia pour longtemps la grande majorité des esprits
et dont il n'est resté que le nom? Quelle fut aussi ta méthode
240 REVUE DE PARIS.
dans les matières théologiques, cette méthode si féconde en in-
novations ? Voilà autant de problèmes que résout pour la pre-
mière fois le mémoire de M. Cousin.
Ce n'est pas tout encore. Si la scholastique, ainsi que le mon-
tre Tailleur, ne s'est point consumée en discussions verbales, si
elle a au contraire agité le plus grand problème qui puisse oc-
cuper la pensée humaine, elle a dû, tour à tour réaliste etno-
minaliste, agir sur le christianisme dans un sens ou dans l'au^
tre. On croit généralement que les luttes scholastiques ne
dépassèrent pas l'humble enceinte des écoles ; il n'en est rien ;
l'auteur de ce mémoire montre clairement qu'elles retentirent
dans l'église et jusque dans l'état. C'est là le dernier résultat de
son travail.
Sur tous ces problèmes l'histoire avait gardé le silence, et à
vrai dire, à moins de s'engager dans de vaines hypothèses, il
lui était difficile de le rompre, en l'absence complète de don-
nées posilives. Aussi le premier soin de l'auteur fut de remon-
ter aux sources originales et de s'adresser aux manuscrits.
A force de recherches, il retrouva à la Bibliothèque d'Avran-
ches un manuscrit sur lequel l'érudition ne comptait plus, le
aie et non, qui l'initia à lamélhode théologique d'Abélard; puis,
à la Bibliothèque royale de Paris, il découvrit trois manuscrits
inédits qui ont trait à la dialectique, 1° un manuscrit du fonds
du Roi. 2° un manuscrit du fonds de Saint-Germain, 5° un ma-
nuscrit du fonds de Saint-Victor.
Certainement il aurait fait preuve de beaucoup d'esprit, si sur
quelques documents incomplets , il eût , à force d'art et de sub-
tilité, essayé de combler les lacunes qu'avaient laissées avant
lui tant d'historiens. Mais il est dans ses habitudes de subordon-
ner l'esprit à la science ; il n'aime pas ces tours de force par
lesquels on parvient à construire, selon l'expression triviale ,
tout un système sur la pointe d'une aiguille. Il n'a jamais rien
édifié qu'il ne se soit assuré d'avance d'une base large et solide.
En philosophie, comme en histoire, c'est sur des faits qu'il a
fondé toutes ses solutions, interrogeant sans cesse ici l'observa-
tion psychologique, là l'érudition. C'est là son premier mérite;
c'est ce qui donne à tous ses travaux, à ses livres comme à ses
leçons , un caractère éminemment positif. Mais si l'auteur s'ap-
puie sur les faits, s'il s'y attache avec complaisance, c'est pour
REVUE DE PARIS. 24 1
les constater et non pour s'y arrêter définitivement ; les faits a
ses yeux sont la rtiatière de toute science , mais non la science
elle-même; aussi a-t-il coutume de demander aux faits tout ce
qu'ils contiennent, et employant tour à tour, selon la nature
des questions, le raisonnement, l'induction, l'analogie, la cri-
tique, il en épuise les conséquences. Voilà un second mérite
non moins précieux. Positif et complet . tel est le double carac-
tère qui marque les travaux de l'auteur et particulièrement le
mémoire que nous allons examiner.
Quelle fut l'origine de la scholastique ? Écoulons M. Cousin :
« Boècepeut être considéré au moyen-âge comme le lien entre le
passé et les temps nouveaux. Chrétien et latin, il traduisit de la
philosophie grecque et païenne ce qui pouvait servir à polir cl
à façonner un peu la rude enfance du christianisme barbare, re-
marquez que la grammaire et la logique péripatéticienne conve-
naient admirablement à cette éducation, car YOrganum n'est pas
plus païen que chrétien : il formait l'esprit sans compromettre la
foi. Aussi l'étude de Boèce devint-elle aisément universelle, et
elle futlongtemps utile pour aiguiser, assouplir, fortifier la pen-
sée, et lui imprimer l'habitude de la rigueur et delà précision;
mais tombant uniquement sur la forme, elle eût fini, trop pro-
longée, par épuiser l'esprit humain en le retenant dans une
dialectique aride , sans fond et sans but. Heureusement, dus le
début de VOrgatium, dans l'introduction de Porphyre, se ren-
contrait une phrase d'un tout autre caractère , une phrase qui
n'était plus seulement logique et grammaticale . et qui, au lieu
d'imposer une théorie . présentait un problème avec l'alterna-
tive de deux solutions opposées, entre lesquelles on ne pouvait
choisir sans compromettre sa loyauté envers Porphyre qui po-
sait le problème et ne le résolvait pas. ni envers Arislote qui ne
l'abordait pas directement, ni même envers Boèce qui n'a pas
Pair d'y attacher une grande importance. Plusieurs siècles de
commentaires et de gloses passèrent sur ce problème sans en aper-
cevoir la portée; on ne l'entrevit guère qu'au milieu du xi« siècle.
Mais à peine livré à l'examen, les deux solutions contraires qu'il
présentait se partagèrent les esprits-, et bientôt agitéentous sens
et fécondé à la fois par la témérité et par la sagesse, il en sortit,
à la fin du xic siècle et surtout au commencementdu xir. la phi-
losophie seholastique dans toute son originalité et sa grandeur. »
1 21
242 REVUE DE PARIS.
Voici la phrase de Porphyre : « Je ne rechercherai poinl si les
genres el les espèces existent par eux-mêmes ou seulement dans
l'intelligence, ni, dans le cas où ils existeraient par eux-mêmes ,
s'ils sont corporels ou incorporels, ni s'ils existent séparés ôvs
objets sensibles ou dans ces objets mêmes el en en faisant
partie. »
La question des universaux, que Porphyre pose avec tant de
précision, avait déjà occupé les plus beaux génies de l'antiquité.
Platon, dans sa théorie des idées , avait affirmé la réalité des
genres, mais en même temps il en avait fait, au moins en appa-
rence, des êlres à part et absolument en dehors des choses in-
dividuelles; je dis en apparence, car je soupçonne fort avec, le
savant traducteur des diaiogues. que Platon n'avait attribué
aux idées une nature substantielle qu'au sein de l'intelligence
divine. Aristole aussi avait reconnu la réalité (fès genres et
des espèces, quoi qu'on en ait dit, mais seulement dans les
individus. 11 n'en fît pas moins une guerre très-vive à son
maître, l'accusant d'avoir réalisé des abstractions. Les philoso-
phes alexandrins reproduisirent dans les mêmes termes le pro-
blème el la solution de ces deux grands hommes. La question se
couvrit d'un nuage sous le souffle grossier de la scholastique.
Sans doute les plus profonds penseurs du moyen-âge ne discu-
tèrent point pendant quatre siècles sur des mots; la question qu'ils
agitèrent était grave, mais ils la résolurent sans en comprendre
toute la portée.
» Ce n'est paslà, dit M. Cousin, une querelle de détail, c'est le
problème même de la philosophie. Les expressions de ce pro-
blème varient suivant les diverses époques de la philosophie
et de la civilisation. Les données en sont plus ou moins nette-
ment posées, les conséquences plus ou moins rigoureusement
développées ; mais le problème est toujours celui qui, à toutes les
époques, tourmente et féconde l'esprit humain, et par les diver-
ses solutions qu'il soulève engendre toutes les écoles. Il se teint
en quelquesorle de toutes les couleurs du temps où il se déve-
loppe; mais partout il est le fond duquel partent ou auquel abou-
tissent les recherches philosophiques. 11 a Pair de n'être guère
qu'un problème de psychologie et de logique, et, en réalité , il
domine toutes les parties de la philosophie; car il n'y a pas une
seule question qui, dans son sein, ne contienne celle-ci : Tout
REVIT. DK PARIS. 24:»
cela n'esl-il qu'une combinaison de noire esprit, faite par nous,
à notre usage, ou tout cela a-t-il en effet son fondement dans la
nature ùas choses? »
Comme ce problème domine la scholaslique et la philosophie
entière , nous croyons utile d'y insister, et de reprendre les cho-
ses d'un peu haut .
Toute idée a un objet : mais l'objet de l'idée a-t-il toujours
une réalité indépendante de l'esprit, et pour parler en termes
de l'école, une réalité?
Nos idées sont individuelles ou générales. Le problème de la
réalité objective des connaissances humaines se résout donc en
deux questions, à savoir : question de la réalité objective des
idées individuelles ; question de la réalité objective ùca idées gé-
nérales.Chacune de ces questions se subdivise encore en une série
de questions particulières. La solution de chacune d'elles fournit
matière à un système particulier, et c'est l'ensemble de ces sys-
tèmes qui constitue l'histoire de la philosophie ; je dirai plus ,
1 histoire delà pensée humaine tout entière. Nous nous bornerons
à une rapide indication.
Première série de questions.— Les objets des idées indivi-
duelles existent-ils indépendamment de l'acte de l'esprit qui les
perçoit? On peut l'affirmer en toute sécurité avec le sens com-
mun. Fort bien 5 mais sien même temps on veut soutenir que
tous les objets des idées générales ne sont que des abstractions
de l'esprit, ce principe une fois posé, voici les conséquences que
la logique et l'histoire ne manquent jamais d'en tirer. Les idées
générales n'ont aucune réalité objective, et il n'y a au monde
que des individus ; donc il faut reléguer parmi les chimères de la
pensée, d'abord les genres et les espèces, puis les lois et les prin-
cipes de toute sorte, le plan de l'univers, l'ordre qui en résulte ,
Dieu lui-même. En effet la raison, quels que soient ses efforts et ses
inspirations, ne voit point Dieu face a face j elle ne l'aperçoit
qu'à travers un double reflet, la conscience et le monde. La
conscience révèle Dieu à l'homme par les idées ou conceptions
nécessaires qui font précisément partie de tout cet ordre de
connaissances que l'on affirme être sans objet, et que l'on ré-
duit à de pures fictions de l'esprit. Qu'on y pense : arracher de
la conscience ces idées générales, ou leur refuser toute vertu
f>44 REVUE DE PARIS.
objective, ce qui revient au même, c'est enlever à la pensée les
ailes qui la portent jusqu'au pied du trône de l'Éternel. Le
monde aussi révèle Dieu à l'homme par le magnifique symbole
du bien, du beau, de Tordre, qui éclate dans l'univers; mais le
monde, tel qu'on vient de nous le faire, le monde réduit à un
pêle-mêle d'individus sans classes, à un chaos de phénomènes
sans lois, à une confusion d'événements sans idées, n'est plus
qu'une variété sans unité, une œuvre sans plan, un monde sans
Dieu.
Voici encore d'autres conséquences du même principe. Si les
individus seuls existent, le bien absolu, le bien général, l'ordre,
sont dépures abstractions. L'égalité et la fraternité delà grande
famille humaine sont aussi des mots. Donc, agir en vue de tout
cela, c'est agir dans un but chimérique. Le dévouement n'a plus
de hase, la sympathie plus de fondement; l'un et l'autre devien-
nent absurdes et illusoires. Sur quoi, en effet, essaie-t-on d'éta-
blir la légitimité du sacrifice? Sur ce que le tout est supérieur
à la partie, l'ensemble aux éléments, le genre à l'individu, l'hu-
manité à l'homme, et que dès lors les éléments individuels de
l'humanité ont leur centre, leur but et leur loi dans le genre
humain tout entier. Mais comment la réalité aurait-elle pour
but. pour centre et pour loi l'abstraction, c'est-à-dire le néant?
L'homme sage cherchera autre part que dans le pays des ab-
stractions la règle de sa conduite; il la cherchera dans la réalité
même, c'est-à-dire dans l'individualité; et, comme toutes les
individualités se valent, il ne dévouera son individualité à aucune
autre, et ne s'imposera pas d'autre règle de conduite que le soin
de sa propre conservation. C'est dire assez qu'il professera et
pratiquera l'égoïsme. Transportez le même principe en politi-
que, s'il n'existe que des individus, la patrie est un mot aussi
bien que l'humanité. Il n'y a de réel que les intérêts des indivi-
dus; de là l'individualisme le plus complet. L'individualisme
engendre l'anarchie, et par contre-coup, le despotisme.
Ainsi athéisme, égoïsme, individualisme, telles sont les con-
séquences du principe qui ne reconnaît que la réalité des indi-
vidus ; ce principe et ces conséquences forment un système très-
célèbre dans l'histoire de la philosophie, sous le nom d'empi-
risme. L'empirisme est-il absolu dans son principe et dans ses
conséquences ? Il nie la réalité des genres et des espèces, et ac-
REVUE DE PAP.IS. 9|5
cepte franchement fout ce que la logique déduit de cette néga-
tion. Se conlenle-l-il de poser le principe, sans en tirer toutes
les conséquences? de là un empirisme timide, connu, au
moyen-âge, sous le nom de nominalisme. A cette époque, l'em-
pirisme, comme toute doctrine philosophique, ne pouvait par-
venir à ses conséquences extrêmes, enchaîné qu'il était dans sa
marche par le dogme chrétien ; il nia donc la réalité des genres
et des espèces, et n'en proclama pas moins l'ordre de l'univers
et le gouvernement de la Providence. On pourrait ainsi, sans niel-
la réalité du genre, poser l'individu comme existant à part, et
entièrement indépendant du genre; dans celle hypothèse', le
genre, ne servant plus en rien à l'explication des choses, ne tait
qu'emharrasser la science. Quant aux conséquences, cet empi-
risme bâtard les retient, mais les atténue. Enfin on pourrait,
tout en reconnaissant que les genres existent, et même que les
individus n'existent point sans eux, se préoccuper plus particu-
lièrement de la réalité individuelle, faire de l'individu l'élément
substantiel des choses, et du genre seulement l'élément acciden-
tel. Dans ce cas, on ne tombe pas précisément dans l'empirisme,
mais on y incline. C'est à cette doctrine que le bon sens ramène
ordinairement la philosophie, quand elle a reculé devant l'ahime
ou la poussait l'esprit de système.
Deuxième série de questions. — Les objets des idées géné-
rales, à savoir, les genres, les espèces, les lois, existent-ils indé-
pendamment de Pacte de l'esprit qui les conçoit ? On peut l'affir-
mer avec raison, mais nier en même temps la réalité des indi-
vidus et l'expliquer par une illusion des sens. Le principe posé.
les conséquences suivantes sont infaillibles. Celte collection de
formes et de phénomènes individuels, qu'on appelle le monde
sensible, n'est rien, ou tout au plus une ombre, qui simule l'exis-
tence sans la posséder. Les idées seules, pour parler le langage
de Plalon, existent; elles n'existent pas dans les individus que
nous venons de réduire au néant; elles n'existent que dans leur
principe, qui est Dieu même. Dieu seul existe retiré dans les
profondeurs de son essence infinie, immuable, immobile, indé-
pendant à la fois du temps et de l'espace. Ainsi négation du
inonde, du mouvement, de la vie, de tout ce qui atteste la va-
riété et l'individualité, telle est la première conséquence du prin-
cipe posé. Poursuivons. Sj les individus n'existent pas ou ne
il.
246 BEVUE DE PARIS.
sont que des ombres d'existence, qu'est-ce que la vie de l'homme0
Moins que rien, l'effort du néant qui aspire à l'être, un mouve-
ment imperceptible auseindel'exisLence, une parcelle, une goutte
d'eau qui tombe dans l'Océan, un grain de sable qui se perd dans
l'immensité du désert. Comment donc l'homme pourrait-il pren-
dre sa vie au sérieux ? Que vaut l'action, le travail, la pensée,
le bonheur, et tous ces petits accidents dont nous remplissons
notre existence? Au fond, le mouvement diffère-t-il assez de
l'inertie, la pensée de la matière, le plaisir de la douleur, la vie
de la mort, pour qu'on proclame avec bruit et solennité la supé-
riorité de l'un sur l'autre, et qu'on érige cette supériorité en
règle de conduite ? Qu'est-ce que tout cela, vu des hauteurs de
l'infini? Le néant, le néant qui n'admet pas de degrés, et dans
l'abîme duquel tout se confond. Ainsi mépris de la vie et de tout
ce qui en est le symbole, de l'action, du travail, de la pensée ;
indifférence et immobilité, et par suite, destruction de toute
moralité, voilà la conséquence morale du système qui nie la
réalité de l'individu en philosophie. En politique, même résultat.
L'individu n'est rien, l'étal est tout; devant ses intérêts et ses droits
s'effacent les droits et les intérêt individuels. L'état atout droit
et tout pouvoir sur l'individu ; il s'empare de sa vie et s'en sert
comme il lui plait ; il touche à ce qu'il a de plus cher et de plus
intime; il dispose de sa propriété, de ses enfants, de toute sa
famille ; il brise ses affections, enchaîne sa pensée et sa volonté.
En un mot, il n'y a pas d'individus dans une société ainsi con-
stituée, il n'y a que des citoyens; la vie privée s'absorbe tout
entière dans la vie publique.
A ces traits, il est facile de reconnaître l'idéalisme.
On peut, comme nous l'avons vu à l'égard de l'empirisme,
modifier l'idéalisme, en posant le principe, sans en déduire toutes
les conséquences ; c'est ce qu'a fait le réalisme au moyen-âge;
il n'aurait pu être conséquent sans aboutir au mysticisme, et
sans renier le christianisme lui-même ; l'autorité religieuse le
surveilla donc et le contint. On peut encore adoucir l'idéalisme,
en se bornant à soutenir, la réalité des individus étant admise,
ou que les genres existent dans une entière indépendance des
individus, ou bien qu'ils eu sont la substance même et le prin-
cipe d'existence. De là deux nouveaux systèmes, ou plutôt deux
nuances d'un même système, qui reproduisent, mais en les at-
REVUE HE PARIS. 247
ténuant plus ou moins, les conséquences métaphysiques, mo-
rales, politiques, dont j'ai retracé le tableau.
En résumé, la vérité philosophique par excellence, la vérité
de tous les âges et de tous les lieux, est engagée dans le pro-
blème de la réalité objective de nos connaissances; et, pour
parler le langage de la scholastique, dans la question des uni-
versaux. Deu* solutions opposées peuvent en sorîir et en sont
sorties réellement, l'empirisme et l'idéalisme. Reste maintenant
à savoir laquelle est vraie, laquelle est fausse. Or, il nous est
facile de conclure que toutes deux sont fausses, puisque les
conséquences qu'elles portent, et qu'elles portent légitimement,
sont absurdes en métaphysique, funestes en morale, et en poli-
tique subversives de l'ordre social bien entendu. Mais ce qui
n'est pas moins évident, c'est qu'elles renferment toutes deux
une certaine part de vérité, sans quoi leur apparition et leur
durée perpétuelle sur le théâtre de l'histoire seraient un mystère
inexplicable; c'est cette part de vérité qu'il serait important
de discerner et de dégager, pour en faire la base d'une doctrine
supérieure et adéquate à la réalité tout entière. Nous ne quitte-
rons point la question des uni versa ux sans l'essayer.
L'individu exisle-t-il réellement et indépendamment de l'es-
prit qui le perçoit? Cela est incontestable. L'esprit ne crée pas
l'objet individuel en le percevant; car l'esprit ne crée jamais
rien dans l'acte de la connaissance ; il reçoit, il réfléchit la vé-
rité, et rien de plus. Ce n'est donc point parce que l'esprit
perçoit l'objet, que cet objet existe; mais c'est parce que l'objet
existe que l'esprit le perçoit. Voilà ce qu'affirme la raison uni-
verselle.
D'un autre côté, les objets de nos idées générales existent-ils
également à part de l'esprit qui généralise? Cela parait plus
douteux au premier abord, et pourtant il suffit d'un instant de
réflexion pour dissiper toute incertitude à cet égard. (Jif est-ce.
en effet, que généraliser? C'est 1° s'attacher, dans {observation
des phénomènes et des êtres individuels, aux ressemblances, en
négligeant les différences ; :2° abstraire ces ressemblances, c'est-
à-dire les détacher des différences auxquelles elles coexistent
dans la réalité. En procédant ainsi, l'esprit fait sans doute vio-
lence à la réalité, eu ce sens qu'il sépare ce qu'elfe tient étroite-
ment uni; mais l'artifice de l'abstraction ne va pas jusqu'à la
2iS REVUE DE PARIS.
fiction, jusqu'à la création d'objets imaginaires. L'esprit, même
quand il abstrait, ne crée pas ces ressemblances dont il va faire
les genres, les espèces, les lois, les idées ; il les trouve dans la
nature et s'en empare. Ainsi, ce n'est pas non plus parce que
l'esprit conçoit le général en toutes choses que les genres exis-
tent, c'est parce qu'ils existent que l'esprit les conçoit.
Maintenant les genres existent-ils indépendamment des indi-
vidus et réciproquement ? L'abstraction ne crée rien, avons-
nous dit, mais elle déplace, elle sépare, elle brise la réalité en
ses deux éléments, l'individuel et le général. Or, chaque élé-
ment n'a d'existence et de vie que dans l'union et par l'union ;
les détacher l'un de l'autre, c'est les faire évanouir en abstrac-
tions. Oui, l'individu existe, mais comme élément partiel de la
réalité, et par conséquent, dans le genre ; oui, le genre existe,
mais aussi comme élément partiel de la réalité, et, par consé-
quent, dans l'individu ; le genre n'a de réalité que par l'indi-
vidu, et l'individu que par le genre. Pose-t-on le genre comme
existant à part de l'individu, on réalise une abstraction ; pose-
t-on l'individu comme existant à part du genre, on réalise une
autre abstraction. 11 y a plus, on peut sans doute comprendre
jusqu'à un certain point le genre à part de l'individu, et l'indi-
vidu à part du genre, pourvu qu'on ne les considère que comme
les éléments d'une seule et même réalité ; car alors ils se déter-
minent et se définissent mutuellement par le fait même de leur
union et de leur opposition. Mais sous celte forme abstraite,
essayez de comprendre chacun d'eux comme une réalité com-
plète; vous ne le pourrez. Le genre séparé de l'individu devient
un je ne sais quoi sans matière et sans substance, une forme
vide, comme diraient les scholastiques. Or, toute réalité im-
plique une substance, matérielle ou autre. L'individu séparé du
genre n'est pas plus intelligible. Il n'est susceptible ni de défini-
lion, ni de représentation, car toute définition suppose un
genre ou une espèce, et toute représentation une forme ; il n'a
donc ni essence ni caractère propre. Est-ce là une véritable réa-
lité ? On admet sans examen et comme chose évidente, dans
l'école empirique, que l'individu pris à part est encore une réa-
lité, une réalité complète et palpable, tandis que le genre pris
également à part ne serait plus qu'une abstraction. Maison ne
remarque pas qu'on est ici dupe d'une confusion grossière.
RUVLE DE f'AUlS. 249
Quand vous citez l'individu, dirai-je aux empiriques, comme
une réalité complète et qui se suffît a elle-même, vous croyez
ne parler-que de l'individuel pur; eh bien ! il n'en est rien ; c'est
l'élément individuel et l'élément général que vous confondez
dans une même réalité, à laquelle vous donnez le nom très-
inexact de réalité individuelle. Cela est tellement vrai, que si
vous supprimez par la pensée l'élément général, vous ne pour-
rez plus comprendre votre prétendue réalité individuelle ; car,
encore une fois, la réalité, en tant que réalité entière, n'est pas
plus individuelle que générale: elle est l'un et l'autre à la fois.
Vient une dernière question : en quel rapport sont entre eux
le genre et l'individu ? Selon nous, il y a également erreur a
faire de l'individuel l'élément essentiel de la réalité, et à réduire
le genre à un pur accident, ou à faire du genre l'élément essen-
tiel de la réalité et à n'en considérer l'individu que comme un
élément accidentel. Le genre et l'individu, sans jouer le même
rôle au sein de la réalité, en sont les deux éléments également
essentiels, également intégrants. Que l'on pose le genre comme
la substance, et l'individu comme le mode de la réalité, rien de
mieux. Nous aimons, par exemple, qu'on envisage l'humanité
comme la substance dont tous les êtres humains ne sont
que des modes j cette conception est merveilleusement fa-
vorable à l'ordre, au dénouement, à la sympathie, au déve-
loppement de tous les nobles intérêts de la nature humaine.
Mais il faut reconnaître alors que la substance à part de ses
modes est une abstraction aussi bien que le mode à part de la
substance.
Le résultat définitif de notre analyse est que l'idéalisme
et l'empirisme sont deux systèmes vrais et faux en même
temps, vrais par ce qu'ils affirment, faux parce qu'ils nient; la
vérité complète est donc dans un vaste et profond éclectisme
qui embrasse tous les éléments de la réalité, qui croit aux gen-
res, aux espèces, aux lois, aux idées, comme aux êtres et aux
phénomènes individuels, mais qui pense qu'il n'y a pas de genre
sans individus ni d'individus sans genre, pas de loi sans phéno-
mènes, ni de phénomènes sans loi, pas d'idées sans événements
ni d'événements sans idées, pas d'unité sans variété ni de
variété sans unité, enfin pas de Dieu sous monde ni de monde
sans Dieu.
250 fïKVl F. Dfc PUA».
Quant aux conséquences morales et politiques d'une telle doc-
trine, elles ne sont pas moins conformes au sens commun. Par
cela même qu'elle croit à la réalité de l'individu, elle prend au
sérieux la vie individuelle; mais comme elle croit aussi à la
réalité du genre, de la loi, de l'ordre universel, elle n'exagère
pas l'importance de l'individualité humaine au point d'y puiser
la règle de sa conduite ; elle recommande le dévouement, mais
non le m éprisde soi-même ; elle n'immobilise pas l'individu au
sein du mouvement universel de la vie de l'humanité; elle lui
prescrit l'action, mais l'action en harmonie avec un mouvement
général. En politique, l'éclectisme proclame les droits et les in-
térêts des individus à côté des droits et des intérêts de l'état. A une
égale distance de l'individualisme qui sacrifie l'étal a l'individu,
la vie publique à la vie privée, et du socialisme qui absorbe
l'individu dans l'état, la vie privée dans la vie publique, il
consacre les besoins, les affections, les instincts qui récla-
ment l'un et l'autre genre de vie, et reconnaît que la na-
ture humaine ne se développe complètement ni dans le tumulte
du forum, ni dans le silence du foyerdomestique.il est donc le
seul système qui embrasse tous les éléments de l'existence, et
comprend la vraie destinée et le vrai bonheur de l'homme.
Revenons à notre point de départ et à la phrase de Por-
phyre. Boèce n'en comprit pas le véritable sens, et il est difficile
de savoir s'il se prononce définitivement pour ou contre la réa-
lité des genres. On trouve dans ses livres de quoi satisfaire les
partisans de l'une et de l'autre opinion. Dans un premier com-
mentaire il affirme la réalité, non pas seulement des genres,
mais du genre, du propre et de l'accident, et tombe ainsi dans
un réalisme extravagant; puis dans un second commentaire, il
la nie en s'appuyant sur Arislote. Tour à tour il pense avec
Platon que les genres et les espèces n'existent pas seulement
dans les individus, mais aussi en eux-mêmes, et avec Arislote
qu'ils n'ont d'existence réelle que dans les individus et ne sont
hors de là que des abstractions de l'esprit. Mais Boèce n'ac-
corde qu'une ligne à l'opinion platonicienne, tandis qu'il déve-
loppe la théorie péripatéticienne avec étendue et quelque clarté.
Or. il ne faut pas oublier que les commentaires de Boèce sont
l'unique base et le seul point de départ de la scholastique ; il sem-
ble donc qu'elle eût dû primitivement adopter la seule doctrine
REVUE DL PARIS. S5J
qui lui était un peu connue, et incliner ainsi au nominalisme.
D'un autre côté, dit M. Cousin, « Aristote et Boèce avaient un
puissant rival, et ce rival était le christianisme. En effet, la re-
ligion chrétienne est une religion essentiellement idéaliste, qui
porte lame et l'esprit au culte et à la foi de l'invisible, com-
mande le sacrifice des sens, et adore le verbe incréé comme le
fils de Dieu et Dieu même. Le christianisme est né et s'est formé
sous le régne de la doctrine platonicienne ; les pères grecs sont,
en général, platoniciens, et saint Augustin, le représentant et
l'oracle de l'église latine, saint Augustin est enthousiaste de
Platon et tous ses écrits respirent et répandent l'idéalisme.
L'esprit chrétien était donc pour Platon, et toutes les habi-
tudes d'école, toute l'éducation savante pour Aristote. Ainsi
dans la scholastique, en apparence tout est péripatéticien, et
la méthode et le langage, car on n'avait pas d'autres ouvrages
que ceux d'Aiistote ; mais en réalité, tout est platonicien, et on
pourrait, avec une parfaite vérité, définir la philosophie du
moyen-âge, la lutte du fond chrétien avec une forme étrangère,
que le fond décompose quelquefois et refait à son usage, et qui,
à sort tour, réagit souvent sur le fond, règle son développement,
et quelquefois aussi l'entrave ou l'égaré.»
Voilà le berceau de la scholastique fixé. M. Cousin, à l'aide
de découvertes inespérées, dignes de la patience et de la saga-
cité bénédictine, nous montre quelle fut sa première enfance
depuis Boèce jusqu'à Roscelin ; il fait voir le nominalisme, né
d'un souvenir péripatéticien, se conservant, se fortifiant et se
développant sous l'humble forme de la glose et du commentaire
dans Boèce, dans Raban-Maur et dans un autre auteur ano-
nyme du xe siècle. En même temps d'authentiques témoignages,
tirés des manuscrits inédits de la bibliothèque royale, prou-
vent qu'il y avait à cette époque des commentateurs plus pla-
toniciens, qui n'admettaient point la solution équivoque de
Boèce, et qui se prononçaient pour la réalité des genres. Le
réalisme et le nominalisme existaient dans ce germe, et déjà
ils étaient en présence ; mais il y avait bien du vague et de l'in-
cohérence au fond de ces deux opinions. Boèce nie d'un côté ce
qu'il affirme de l'autre ; Raban-Maur et l'anonyme tombent dans
la même contradiction. La raison en est qu'avant Roscelin et
Guillaume de Champcaux un ne comprenait pas clairement les
2S2 REVUE DE PARIS.
principes qui servent de base au nominalisme ; on ne faisait que
les pressentir.
Aussi, bien que depuis longtemps le germe de ces deux systè-
mes fermentât sourdement, on peut dire que le premier nomi-
nalisme fut Roscelin, comme le premier réaliste fut Guillaume
de Champeaux.
Roscelin, laissant à ses timides prédécesseurs les distinctions
et les restrictions, formula le principe et les conséquences du
nominalisme avec une rigueur parfaite, qui prouve qu'il était
maifrede son idée. Avant la publication de M. Cousin, on ne
connaissait guère de Roscelin que le nom de son système. Othon
de Freisingen et Jean de Salisbury nous avaient appris que Ros-
celin réduisait les genres et les espèces à des mots : on savait
de plus, d'après la lettre d'Abélard à l'évêque de Paris, et d'après
la réfutation de saint Anselme contenue dans le de Ft'de Tri-
m'tatiêj qu'il confondait dans une commune proscription les
genres, les espèces, les parties, tous les objets de nos idées
abstraites et générales. Mais comment soutenait-il cette thèse ?
c'est ce que nous apprend, pour la première fois, un passage du
manuscrit de Saint-Victor. Nous nous bornerons à résumer la
pensée qui domine toute l'argumentation de Roscelin. Son
grand principe est que toute réalité est dans les individus 5 d'où
il suit que. hors de là, il n'y a que des abstractions. Les genres
et les espèces ne sont que des abstractions, aussi bien que les
qualités abstraites des choses. Or, dans le langage de Roscelin,
une abstraction, c'est-à-dire une idée sans objet réel, est un
mot. De là cette conclusion définitive que les universaux sont
de purs mots. Le principe posé, la conséquence était inévitable;
mais personne, avant Roscelin, ne l'avait tirée, parce que per-
sonne ne comprenait bien le principe. « Dans toute l'antiquité,
dit M. Cousin, le péripalétisme, développé et commenté par tant
d'esprits pénétrants et rigoureux, et dans une indépendance
philosophique illimitée, ne produisit jamais une telle consé-
quence, ou du moins celte conséquence n'y eut jamais le
rang et la dignité d'une doctrine! Si donc le nominalisme n'est
qu'une conséquence du péripatétismc, si par là il se rattache à
la philosophie ancienne, il faut reconnaître que c'en est une
conséquence nouvelle, inconnue, inouïe ; c'est un fruit tout à
fait nouveau, éclos à la fin du xie siècle, et donné à la philoso-
REVUE DE PARIS. 2o5
plue moderne par la scholaslique et par un Français. Or, une
époque philosophique, religieuse ou politique, n'existe qifà une
condition . qu'elle possède un principe nouveau, qui devienne
le fondement d'un grand débat et produise un grand mouve-
ment. Ce grand mouvement, ce grand débat est ici la lutte du
nominalisme et du réalisme 5 et cette lutte ne pouvait prendre
de l'importance et de la grandeur qu'autant que s'élèverait une
opinion nouvelle, nette et précise, qui, allant droit à toutes ses
conséquences, éclairât d'abord l'horizon nébuleux du péripalé-
tisme indécis légué par Boèce aux écoles carlovingiennes. La
scholaslique, comme époque originale de l'histoire de la philo-
sophie, commence avec la querelle du nominalisme et du réa-
lisme : c'est le nominalisme qui a engagé cette querelle, c'est
donc lui qui l'a produite, et avec elle la philosophie scholas-
tique. »
Le nominaiisme de Rosceiin était trop prononcé pour ne pas
provoquer immédiatement un nouveau et plus énergique déve-
loppement du réalisme. Saint-Anselme fut le premier adversaire
de Rosceiin ; il écrivit contre lui, non dans l'intérêt d'une théo-
rie philosophique, mais pour défendre le dogme sur lequel re-
pose le christianisme, et que le père du nominalisme avait atta-
qué. Ce ne fut qu'indirectement qu'il réfuta son opinion sur la
nature des universaux. Aussi est-il assez difficile de tirer une
doctrine des quelques paroles qu'il laisse échapper sur ce point.
Il reproche au nominalisme de réduire à des mots les genres et
les espèces, les parties et les qualités abstraites des objets ; il
est donc certainement réaliste. Mais l'est-il au point de croire
que les universaux existent hors des individus ? ou se borne-t-il
à ne leur reconnaître d'existence réelle qu'au sein des individus
et des substances ? Nous ne pouvons rien affirmer. Seulement
deux choses, dans sa réfutation, indiqueraient qu'il penche for-
tement vers un réalisme absolu : l'expression de substances
universelles employée pour qualifier les universaux, et le re-
proche fait à ses adversaires de ne comprendre que les réalités
sensibles et corporelles, et de ne savoir s'élever jusqu'aux essen-
ces immatérielles et suprasensib!es.
Le véritable adversaire du nominalisme de Rosceiin fut Guil-
laume de Champeaux. Jusqu'ici on ne possédait qu'un seul do-
cument sur le système de cet ardent dialecticien, le passage
1 22
254 RLYLL DE PARIS.
célèbre de Y Histoire des malheurs d'Jbèlard; et la seule
chose qui ressorte clairement de ce passage, c'est que Guillaume
avait donné d'abord dans un réalisme absolu, mais que plus
tard, pressé par les attaques d'Abélard, il avait modifié son an-
cienne théorie. Restait à savoir en quoi consistait cette modifi-
cation. Divers passages tirés du manuscrit de Saint-Victor et
du manuscrit de Saint-Germain, nous rapprennent pour la pre-
mière fois. Dans son ancienne doctrine (nous nous bornons ici
à une courte analyse), Guillaume fait du genre l'essence même
des individus, et réduit ceux-ci à de simples accidents; dans la
nouvelle, tout en maintenant l'existence réelle des genres au
sein des individus, il leur retire la propriété de constituer l'es-
sence des choses pour la reporter aux individus. Là dessus,
Abélard triomphant s'écrie qu'il a forcé son adversaire à chanter
palinodie. M. Cousin reconnaît la gravité de la concession, mais
il pense qu'elle ne va pas jusqu'à l'abandon du réalisme. Et sans
doute Guillaume ne tombe pas dans le nomiualisme pur, puis-
qu'il voit dans les universaux autre chose que des mots ; mais il
n'admet plus que les universaux existent hors des individus, ce
qui est le propre du réalisme absolu. Au reste, la première doc-
trine de Guillaume est celle qui fit sa renommée, et l'adversaire
de Roscelin ne pouvait être qu'un réaliste décidé.
Avant de passera Abélard, nous devons donner une idée du
système de Rernardde Chartres pour montrer quel essor le réa-
lisme avait pris au commencement du xne siècle. Si Guillaume
fut le dialecticien du réalisme, Bernard peut en être considéré
comme le métaphysicien ; il chercha la vérité plutôt dans la
méditation que dans les disputes de l'école. Sa doctrine a un
caractère tout platonicien, comme on peut s'en assurer par l'ex-
trait suivant : « Les deux éléments primitifs et éternels sont la
matière et l'idée. La Providence applique l'idée à la matière, et
la matière s'anime et prend une forme. .Dans l'intelligence
divine étaient d'avance les exemplaires de la vie, les notions éter-
nelles, le monde intelligible et la prescience des choses qui
doivent arriver un jour. Or, ce qui est dans 1 intelligence siu-
prême lui est conforme, et l'idée est divine de sa nature. Dans
la formation des choses, la Providence a été des genres aux
espèces, des espèces aux individus, et des individus elle revient
à leurs principes dans un cercle perpétuel. »
KEVUK Bfl PARIS. K8
Ainsi. quand parut Abélard, deux systèmes se disputaient l'em-
pire dans récote, mais avec des fortunes bien différentes. Le
nominalisme. foudroyé par la puissance ecclésiastique dans la
personne de Roscelin, ne se défendait plus que faiblement ; le
réalisme, au contraire, fier de l'appui que lui prêtait l'église, se
développait dans toute sa force et dans toute sa liberté.
Quel parti prit Abélard dans la querelle? et s'il est vrai qu'il
attaqua les deux écoles et se créa un système mixte sous le nom
de concepiualisme, en quoi consiste ce système? L'bistoire
n'avait laissé qu'un mot sur la philosophie d'Abélard ; grâce à
la publication de M. Cousin, ce mot est devenu le signe par-
faitement clair d'une doctrine entière. Du manuscrit de Saint-
Germain l'auteur a extrait un certain nombre de fragments qui
résument complètement la polémique d'Abélard et sa théorie.
Ces fragments, remarquables d'ailleurs comme reproduction
d'une pensée qu'on croyait perdue, sont durs à lire, et il a fallu
à rauleur celte persévérance et cette passion du vrai que nous lui
connaissons pour s'engager dans les discussions épineuses du xir-
siècle. Nous n'osons pas y conduire le lecteur; il devra se con-
tenter dune rapide analyse.
Le réalisme se partageait en deux écoles ; l'une, à la tête de
laquelle brillaient Bernard de Chartres et Guillaume de Cham-
peaux (dans sa première doctrine), prétendait que les genres et
les espèces existent réellement dans les individus, et que, de
plus, ils en constituent l'essence : c'était professer un véritable
réalisme; l'autre distinguait dans chaque objet deux éléments,
le différent et le non-différent, et faisait du non-différent le genre
et l'espèce. Ainsi, selon elle, le genre et l'espèce existent intégra-
lement dans chaque objet, mais ils n'en constituent pas l'élément
essentiel : c'est le différent, c'est-à-dire l'individualité seule, qui
en fait l'essence et la nature propre. Cette opinion n'était plus qui
l'ombre du réalisme. Voici les arguments par lesquels Abélard
attaque l'une et l'autre école.
S'a dressant d'abord aux réalistes purs, il dit à Bernard de
Chartres : ■ Si les universaux son inengendrés et co-étermls à
Dieu, comme vous le prétendez, l'âme (qui. dans l'opinion dis
scliolastiques. compte parmi les universaux). n'est soumise en
rien à Dieu, puisqu'elle a toujours élé avec Dieu, et h* tire BOB
oii;;inequp d'elle-même. l'A Dieu n'a l'ait aucun.' chose, car S<>-
256 REVUE DE PARIS.
craie est composé de deux choses co-éternelles à Dieu. Il »'y a
donc rien eu de nouveau qu'une réunion ; il n'y a pas eu de
création, car la forme est universelle comme la matière, et,
comme elle, co-éternelle à Dieu. » A cela, Bernard de Chartres
aurait pu répondre : « 11 ne vous est pas difficile de me con-
vaincre d'erreur, car vous me prêtez des principes que je n'ai
jamais eus. Quand je dis que les idées sont inengendrées et
co-éternelles à Dieu, je ne parle pas des idées, en tant qu'elles
résident dans les objets, car il est trop clair qu'alors elles sont,
aussi bien que toute réalité individuelle, le résultat de la création
divine dans le temps et dans l'espace, et par conséquent ne peu-
vent être co-éternelles à Dieu ; je parle seulement des idées, en
tant qu'elles existent en dehors des objets, et résident comme
conceptions immuables, comme exemplaires de toute chose au
sein même de la nature suprême. Au fond, j'ai donc voulu sou-
tenir que Vidée ou pensée divine est co-éternelle à 1 essence
même de Dieu. Où est l'absurdité? où est même l'erreur? »
Abélard dit ensuite à Guillaume de Champeaux : « Vous pré-
tendez que le genre et l'espèce sont l'essence même des indi-
vidus : mais votre principe mène tout droit à l'absurde. En effet,
l'essence d'un individu, vous devez le reconnaître avec moi, est
identique à l'individu, c'est l'individu lui-même. Or, d'après
vous, le genre et l'espèce constituent l'essence des individus ;
donc, tous les individus qui appartiennent à un même genre ou
à une même espèce possèdent, par cela seul, la même essence,
donc ils sont absolument identiques ; car, encore une fois,
l'essence étant ce qui constitue l'individu, l'identité d'essence
implique l'identité même des individus. Aussi, puisque l'humanité
est l'essence commune de Sociale et de Platon, Platon et Socrale
sont identiques, Platon est Socrate et Socrale est Platon. Cette
conséquence étant évidemment absurde, il en résulte l'absur-
dité du principe sur lequel elle repose. »
Malgré les concessions de Guillaume de Champeaux, Abélard
insiste et lui dit encore : « Selon vous, il y a dans tous les indi-
vidus d'une même classe une partie commune et identique que
vous appelez la non-différence, et de cette non-différence vous
faites un genre et unt^ espèce. Mais vous ne preuez pas garde
que vous êtes irrésistiblement amené à reconnaître un genre et
unç espèce dans chaque objet, et à supposer autant d'universaux
BEVUE DE PARIS. 257
qu'il y a d'individus. Ce n'est pas tout : dans votre système*
chaque individu humain, en Lan! qu'homme, est une espèce. Or,
Socrate est un homme ; (ione, Socrate à lui seul forme une es-
pèce. Mais si Socrate est une espèce, il (*sl universel, et s'il est
universel, il n'est pas un individu. D'où celte conséquence, il
n'est point Socrate. Essayez d'échapper à ce syllogisme. »
Le réalisme abattu et réduit au silence, Abélard tourne ses
armes contre le nominalisme ; mais il esl aisé de voir, a la mol-
lesse de ses coups, qu'il lui est beaucoup moins hostile. Au fond,
il différait peu de Roscelin, comme nous le verrons tout à
l'heure; mais la forme sous laquelle l'audacieux nominalisle
avait exprimé son opinion choquait le bon sens d' Abélard. « Le
nominalisme, dit-il, soutient que les genres et les espèces sont
de purs mots; mais cela est faux, car les mots ne sont rien, et
les genres et les espèces sont quelque chose. Ensuite, si les
genres et les espèces sont des mots, comme les genres sont la
matière des espèces, il s'ensuit qu'il y a des mots qui sont la
matière d'autres mots. »
Sur les ruines de ces deux écoles quel système élèvera Abé-
lard? u Un seul est possible, dit M. Cousin; si les universaux
ne sont ni des choses ni des mots, il reste qu'ils soient des con-
ceptions de l'esprit. C'est là toute leur réalité ; mais cette réalité
est suffisante. 11 n'existe que des individus, et nul de ces indi-
vidus n'est en soi ni genre ni espèce; mais ces individus ont des
ressemblances que l'esprit peut apercevoir, et ces ressemblances,
considérées seules, et abstraction faite des différences, forment
des classes plus ou moins compréhensives qu'on appelle des
genres et des espèces. Les genres et les espèces sont donc des
produits réels de l'esprit : ce ne sont /ni des mots, quoique des
mots les expriment ; ni des choses en dehors ou en dedans des
individus ; ce sont des conceptions. De là ce système intermé-
diaire qu'on nomme le conceptualisme. »
Quelques historiens nous l'ont représenté comme un système
éclectique, gardant un sage milieu entre les excès opposés du
réalisme et du nominalisme. M. Cousin démontre qu'il n'en est
rien. En effet, le conceplualisme incline évidemment au nomi-
n ilisme. et non-seulement il y incline, mais, pour peu qu'on y
regarde le près, on voit qu'il est le nominalisme lui-même mo-
difié par faiblesse, par inconséquence, peut-être nussi par une
M
l'.'iS REVUE VU PARIS.
réaction du sens commun. Roscelin. en réduisant les genres et
les espèces à de purs mots, ne pouvait nier et ne niait certaine-
ment pas que les mots ont un sens, et s'ils ont un sens, ils sup-
posent donc une idée. Roscelin devait le reconnaître, et sous ce
rapport, il était nécessairement conceptualiste ; seulement, dans
son langage, les mots sont les opposés des choses, et n'admet-
tant pas que les universaux soient des choses, il devait en faire
des mots. « Rejetant le réalisme, dit M. Cousin, il avait dû
conclure au nominalisme, en sous-entendanlle conceptualisme. »
Le système d'Abélard rentre donc dans le nominalisme. 11 y avait
bien un moyen de rompre ouvertement avec le nominalisme,
sans se jeter dans les bras du réalisme; c'était, tout en admettant
que nos idées générales sont sans objet réel, de les rapporter a
des lois nécessaires de la pensée, indépendantes à la (ois du lan-
gage qui les formule et des notions individuelles qui leur four-
nissent seulement une occasion de développement; mais il faut
arriver jusqu à Kant pour trouver ce conceptualisme profond
et original. Et quand même Abélard eût compris et embrassé
cette nouvelle solution du problème des universaux, il n'eût pas
été pour cela plus éclectique ; car l'éclectisme, nous l'avons vu,
consiste ici à reconnaître avec le nominalisme la réalité des in-
dividus, avec le réalisme la réalité des genres, et à faire des uns
et des autres les éléments intégrants des choses, en les distin-
guant sans les séparer.
Nous ne quitterons pas Abélard sans dire un mot de la mé-
thode qu'il applique aux études théologiques. Pendant plusieurs
siècles, la société profondément chrétienne du moyen-àge a\ait
accepté sans examen toute proposition qui émanait de l'autorité
religieuse ; elle s'était interdit toute interprétation des dogmes,
et n'avait pas même cherché à comprendre les plus ardents ob-
jets de sa foi. Elle aimait à se reposer dans le mystérieux et
dans l'incompréhensible ; la ferveur de sa croyance embrassait
l'absurde, le contradictoire, l'impossible même, quand ils lui
venaient d'une source sacrée. Cela fut à la fois une nécessité et
un bien ; car, pour une société jeune et ignorante, le premier et
unique besoin, c'est le besoin de croire. La pensée éminemment
sociale que le christianisme avait inoculée au monde nouveau,
devait, avant tout, se conserver, se fortifier et grandir, car à
celte pensée étaient attachés le présent et l'avenir de l'humanité.
REVUE DE PARIS. 259
Or, elle ne pouvait le faire que par la foi et l'autorité, dans un
âge où la philosophie ne balbutiait même pas encore. Mais, à
mesure que la raison des siècles s'éveilla, un besoin nouveau se
fit sentir; on ne se borna plus à croire, on voulut comprendre.
De là, d'abord, les démonstrations toutes rationnelles de saint
Anselme, puis les hardies explications de Rosceliu, enfin les
essais théologiques d'Abélard.
Esprit ferme et souvent profond, mais toujours calme et cir-
conspect, saint Anselme se servit de la philosophie, sans jamais
oublier qu'elle devait être, entre les mains du théologien, un in-
strument, et non pas un guide; toujours il subordonna la rai-
son à la foi. se bornant à expliquer et à démontrer par la raison
les objets de la foi. On sait les tentatives et le sort de Rosceliu.
Abélard aussi se dévoua aune mission périlleuse; il voulut intro-
duire la critique dans l'emploi des textes sacrés et la philosophie
dans l'explication des dogmes. L'histoire nous a dit quels orages
l'inforiuné attira sur sa tête. M. Cousin a retrouvé, à la bibliothè-
que d'Avranches. un ouvrage d'Abélard, intitulé : Sic et y on; oui
et non . Cet ouvrage ne paraît, au premier abord, qu'une compila-
tion insignifiante d'autorités et de solutions contraires, sur toute
espèce de questions théologiques; maison ne tarde pas à y décou-
vrir unbutetun plan plus sérieux. De nombreuses contradictions
avaient frappé Abélard dans la lecture des livres saints; il pensa
donc que, tout en conservant la parole sacrée dans sa pureté,
un chrétien sensé pouvait soumettre à la critique les commen-
taires des pères et docteurs de 1 église. Pour cela, il conçut l'idée
d'établir, *>uv tous les points de quelque importance, le pour et
le contre, à l'aide de divers passages tirés soit des saintes écri-
tures, soit des livres de saints pères, soit même des ouvrages des
écrivains profanes. C'est ainsi qu'il en vint à mettre en question
toute la métaphysique du christianisme. Mais ce n'est pas dans
le Sic et X on qu'il faut chercher le théologien téméraire; c'est
dans Y Introduction à la Théologie, dans la Théologie Chré-
tienne, et dans la Morale. Là seulement éclate en hérésies l'es-
prit nominaliste d'Abélard. Lu mérite précieux de notre mémoire
est d'avoir signalé, pour la première fois, l'influence du réa-
lisme, du nominalisme et du eoneeplialisme. sur la théologie
chrétienne.
Le christianisme agit puissamment sur la philosophie du
reo revue m paris.
moyen âge. soit pour la comprimer, soit pour la diriger dans les
voies de l'orthodoxie. La philosophie réagit de son côté sur le
christianisme, quelquefois pour l'éclairer, quelquefois aussi pour
l'altérer dans ses dogmes les plus graves. Le réalisme est l'idéa-
lisme appliqué a la question des universaux. Or, l'idéalisme,
comme on sait, en niant la réalité de l'individuel et du contin-
gent, et en ne reconnaissant de réalité digne de ce nom que les
idées, élève l'esprit à l'invisible et au verbe éternel, et favorise
la religion jusque dans sa pente au mysticisme. Au contraire,
l'empirisme et le nominalisme, en niant les genres, les espèces
et les lois, l'ordre entier des vérités générales et nécessaires,
tendent à détruire la foi dans l'invisible et l'infini, c'est-à-dire le
le principe même delà religion. L'influence du réalisme fut toute
pacifique ; sorti comme le christianisme d'un principe idéaliste.
il n'oublia point cette confraternité d'origine et s'appliqua con-
stamment à soutenir et à défendre le dogme chrétien ; s'il tenta
quelquefois de l'expliquer et de l'interpréter, ce fut pour la plus
grande gloire de l'église, car il ne fit jamais qu'en relever la
beauté, la vérité et la grandeur. Et même le mysticisme qui sor-
tait du réalisme, en dégoûtant de l'action et de la vie du siècle,
servait à peupler et à honorer les monastères, et, par là, n'était
pas inutile à l'église. La religion, reconnaissante, protégea, à
son tour, le réalisme naissant, et lui permit, pour se développer,
rie puiser dans les trésors de sa métaphysique : de plus, elle le
récompensa dans la personne de ses premiers représentants,
saint Anselme, Odon, Bernard de Chartres, Guillaume deCham-
peaux. En général donc, le réalisme s'allie à l'orthodoxie. L'in-
fluence du nominalisme fut d'une tout autre nature; lui aussi
aborde la théologie avec des intentions pures et un cœur sincè-
rement chrétien; il ne veut que défendre et expliquer le chris-
tianisme. Écoutez Roscelin : « Les païens défendent leur reli-
gion, les juifs défendent la leur; nous aussi, chrétiens, il faut
que nous défendions notre foi. » Et pourtant le nominalisme ne
fit que compromettre le christianisme par sa défense et le déna-
turer par ses explications. C'est qu'en dépit de son bon vouloir,
il portait dans son sein un principe hoslile aux idées chrétiennes,
à savoir le mépris de l'abstrait et de l'invisible.
Roscelin détruisit le dogme par excellence, la Trinité, en lui
appliquant s*a doctrine. S'il n'y a que des individus et que tout ce
REVUE DE PARIS. 201
qui est général ou abstrait soit chimérique, les parties, les qua-
lités et les rapports, qui sont des objets abstraits, n'existent pas
et se réduisent à de puis mots. Transportez ceci en théologie :
les rapports des trois personnes divines entre elles sévanouis-
sjnt, et il n'y a plus qu'an seul Dieu sans trinilé de personnes,
ou trois personnes, ou plutôt trois êtres, trois Dieux, sans unité;
car l'unité qui n'est pas celle de l'individu est, pour le nomina-
Iistne, un pur mot. « De ià. dit M. Cousin, le dilemme de Ros-
celin : Ou les trois personnes de Dieu ne sont pas seulement trois
choses qui existent chacune individuellement et séparément,
comme existent trois anges ou trois âmes, n'ayant de com-
mun entre elles que la ressemblance ou l'identité de volonté et
de puissance ; ou bien les trois personnes ne font qu'un seul
Dieu, et, dans ce cas. ce Dieu seul existe sans distinction de
personnes; il agit tout entier, quand il agit; et par con-
séquent, il faudrait dire que le Père et le Saint-Esprit ont dû
s'incarner quand le Fils s'est incarné. Or, cette dernière hypo-
thèse est absurde : donc il faut adopter la première, et admettre
que les trois personnes sont, en effet, trois êtres distincts, et pour
ainsi dire trois Dieux. » Le nominaliste et hérétique Roscelin
fut condamné au premier concile de Soissons.
Le conceptualiste Abélard ne fut guère plus heureux dans son
explication du même dogme. Ici encore nous laisserons parler
M. Cousin : « Partant du même principe et imbu du même
esprit, il rencontra la même alternative, et y succomba égale-
ment, mais différemment. Roscelin avait sacrifié la réalité de
l'unité de Dieu à la réalité des trois personnes; Abélard parait
avoir sacrifié la réalité des trois personnes à l'unité de Dieu. Il
est certain, du* moins, que les interprétations qu'il a données
i\ea trois personnes ont bien l'air de substituer des distinctions
logiques à de véritables existences. Tantôt il compare les trois
personnes de la Trinité aux divers termes d'un syllogisme : tan-
tôt à l'empreinte d'un cachet relativement à ce cachet lui-même,
ou bien encore à la forme relativement à la matière. Plus d'une
fois il assimile les rapports des trois personnes entre elles au
rapport dialectique de l'espèce et du genre, analogie dont il ré-
sultait une subordination de rangs, une hiérarchie entre les trois
personnes. 11 aime à comparer la Trinité chrétienne à celle de
Platon, et. dans cette comparaison, le Saint-Esprit est l'âme du
232 REVUE DE PARIS.
monde. iMais, dans cet abaissement du Sainl-Espiif, le dogme
augustinien de la grâce devait nécessairement recevoir quelque
échec ; de sorte qu'à parler sincèrement, saint Bernard était
assez fondé à lancer, contre Abélard, ces formidables paroles :
Cum de Trinitate loquitur sapit Arium, cum de gratia
sapit Pelagium, cum de persona Chrisli sapit Nestorium. »
Abélard fut condamné dans deux conciles.
Depuis ce moment, le nominalisme, rendu plus sage par le
spectacle de ces deux grandes infortunes, se contint et se cacha
sous les formes d'un conceptualisine de plus en plus timide ; il
ne troubla plus l'église, qui, par égard pour son impuissance, le
laissa en repos. Mais après un long sommeil, il reparut ardent
et implacable dans la personne d'Occam ; il reparut fort de l'es-
prit nouveau qui le soutenait alors, fort des progrès de la phi-
losophie. La guerre recommença, non plus une guerre d'escar-
mouches et d'attaques indirectes, non plus une guerre où les
principes se heurtaient en dépit des intentions; mais uneguerre
franchement déclarée, franchement acceptée, où les combattants
se portèrent des coups mortels. Le conceptualisine lit place au
nominalisme, et le nominalisme lui-même périt dans le fort de
la mêlée ; mais en tombant, il légua sa mission à Jean Uns, à
Luther, au xvnie siècle. Nous ne pouvons résister au plaisir de
citer une dernière fois l'éloquent morceau qui termine le mé-
moire de M. Cousin : « C'est ici qu'il faut se donner le spectacle
de la puissance des principes. Un problème, digne à peine, ce
semble, d'occuper la rêverie des philosophes, donne naissance a
divers systèmes de métaphysique. Ces systèmes troublent les
écoles; mais d'abord ils ne troublent que les écoles. Bientôt de
la métaphysique ils passent dans la religion, el de la religion
dans l'état. Les voilà sur la scène de l'histoire ; ils interviennent
dans les événements de ce monde, suscitent des conciles, oc-
cupent des rois. Un roi d'Angleterre est mis en mouvement par
le clergé contre le nominaliste Roscelin, et Louis Vil préside
l'assemblée où saint Bernard, le héros du siècle, porte la parole
contre le conceptualisle Abélard, le maître d'Arnaud de Brescia.
Encore n'est-ce là qu'un prélude. Laissez marcher le temps : le
conceptualisine, qui, pendant près de deux siècles, a retenu
dans son sein le nominalisme, le laisse échapper enfin, et celte
nouvelle conséquence, ou plutôt celte conséquence renouvelée
RfcML DE PARIS. '265
du même principe, trouvant des temps plus favorables, jette un
bien autre éclat, soulève de bien autres tempêtes. Un autre Ros-
celin. Occam, en appliquant encore une fois le norninalisme à
la théologie, et par la théologie à la politique, fait échec au
pape, met dans sa querelle un roi et un empereur, et s'abrilant
contre les foudres de Rome sous les ailes de l'aigle impérial, il
peut dire avec un légitime orgueil au chef du Saint-Empire :
;< Défends-moi avec ton épée. moi. je te défendrai avec ma plume.
Tu me défende gladio, e<jo, te defendam calamo. » Aban-
donné par le roi de France, secouru par l'empereur d'Allemagne,
l'indompté franciscain, échappé au cachot de Roger Racon.
meurt dans l'exil à Munich ; mais il a enseigné à Paris, et celte
terre n'a jamais laissé périr aucun des germes qui lui ont été
confiés. L'université de Paris embrasse la doctrine proscrite; le
norninalisme victorieux répand l'esprit d'indépendance; cet es-
prit nouveau produit les conciles de Constance et de Râle, où
siègent les grands nominalistes, Pierre d'Ailly, Jean Gerson, ces
pères de l'église gallicane , sages réformateurs , dont la voix
n'est, pas écoutée, et que remplace bientôt cet autre nominalisle.
qui s'appelle Luther. II ne faut donc pas tant plaisanter avec la
métaphysique, car la métaphysique, ce sont les principes pre-
miers et derniers de toutes choses. »
Le lecteur nous pardonnera d'avoir semé notre analyse de
nombreuses citations ; c'était, il a pu s'en convaincre, le seul
moyen d'y répandre un peu d'intérêt et de mouvement. L'auteur
du mémoire s'arrête à Abélard, et quoiqu'il ait fourni une lon-
gue carrière et satisfait pleinement à sa tâche, nous trouvons
qu'il s'arrête trop tôt ; nous voudrions qu'il nous accompagnât
jusqu'aux dernières limites de la seholastique. tant son œuvre
brille de toutes les qualités qui font l'historien de la philosophie.
Tout savant ne réunit pas à l'érudition qui recueille les faits,
l'intelligence qui en dégage les idées, et le style qui exprime
dignement ce double résultat ; à la foule des historiens, retendue
et la variété de l'érudition ; au petit nombre, la force et l'éléva-
tion de la pensée; à quelques-uns le charme et l'éclat de l'ex-
pression. Je ne puis mieux juger l'écrit dont je viens de faire
l'analyse, qu'en affirmant qu'il réunit à un haut degré ces mé-
rites divers. V.vcherot,
Jgrégê de philosophie, docteur es-lettre*.
Critique iïittémvt.
IiE L.11JRE DU PEITLE,
PAR M. F. DE LA MENAIS.
Ce nouvel ouvrage de M. de La Mennais n'a dû causer de
surprise à personne; c'est un simple développement des idées
que l'illustre écrivain défend aujourd'hui avec cette violence
qu'il employait autrefois à les combattre.
Quand un de ces esprits, doués de puissance, mais frappés
d'exaltation, qui franchisent toujours les milieux et se précipi-
tent vers les extrêmes, qui semblent dédaigner le possible, pour
se jeter sans repos ni trêve à la poursuite de l'irréalisable, est
saisi d'une illumination soudaine, comme dit Bossuet, bonne ou
fatale, selon le cas, et déserte sans hésitation son ancien dra-
peau, pour passer avec armes et bagages sous le drapeau en-
nemi, on peut prévoir toutes les phases que traversera, dans sa
condition nouvelle, cette intelligence depuis longtemps connue
de nous, et éprouvée par de longues luttes ; car pour changer
d'idées, on ne change pas de caractère, et il serait absurde de
penser que ces grands esprits, parce qu'ils ont une ou même
plusieurs fois subi une complète métamorphose, parce que
d'absolutistes ils sont devenus révolutionnaires, d'ultramontains
schisma tiques, ou réciproquement, ne possèdent pas cette logi-
que vulgaire qui consiste à tirer des conséquences et à pousser
à bout un principe. Ils ont, au contraire, de cette logique pins
que personne : et si, à moins d'être prophète, on ne peut dire à
quelles opinions humaines, dans quelques années, ils prêteront
le secours de leur verve toujours jeune et de leur force inépui-
sable, en revanche il n'est pas de critique un peu exercé, qui,
les voyant engagés dans une route quelconque, ne puisse, sans
RE\ LE DE PARIS. Mo
crainte de se tromper, calculer leur marche sur cette, roule.
Ces esprits sont doubles; d'un côté, ils sont insaisissables et
vous échappent sans cesse ; de l'autre, on les tient et on les suit
aisément. Ils sont artistes et logiciens tout ensemble, et on
aura d'aux une assez exacte image, si on se figure une puis-
sante machine locomotive, lancée sur un chemin de fer, qui, à
certain embranchement, pourrait prendre indistinctement à
droite ou à gauche, et se diriger ainsi de toute sa vitesse, sans
qu'on pût le prévoir, vers le nord OU vers le midi, mais qui. une
fois entrée dans le rail, marcherait d'un train irrésistible, et
dont l'arrivée au but, dès lors infaillible, serait calculable mi-
nute par minute.
M. de La Mennais doit être placé au nombre de ces esprits;
il a déjà passé d'un pèle à l'autre, et qui sait ce que lui ré-
serve l'avenir ? Celui qui, il y a cinq ans. prit le bâton du pèle-
rin, comme un croyant du moyen-âge, et alla chercher, dans la
capitale du monde catholique, de quoi fortifier sa foi, alors si
robuste, et revint de ce triste voyage, la foi ébranlée et à moi-
tié détruite, reprendra peut-être v,n jour, le front courbé et la
tête blanchie, le chemin de la ville éternelle, pour aller s'atta-
cher à jamais à ce rocher de Saint-Pierre, qu'il (branle aujour-
d'hui de toutes ses forces; peut-être aussi s'éloignera-t-il de
plus en plus de ses anciennes croyances; peut-être le prêtre
catholique, ce défenseur de '["autorité, ce flambeau de l'Eglise,
aboutira-t-il. il n'en est pas loin, au déisme de Diderot et à la
politique de Babceuf; et la mort viendra-t-elle le surprendre
( déplorable conjecture ! ) défaisant avec acharnement l'œuvre
de trente années de sa vie? Cet avenir, tout le monde l'ignore
comme M. de La Mennais lui-même. Ce qu'on peut assurer des
aujourd'hui, c'est que l'auteur des Paroles d'un Ci ayant et du
Livre du Peuple poussera jusqu'à sa dernière limite le prin-
cipe démocratique. 11 ne s'arrêtera, s'il doit s'arrêter, qu'après
avoir épuisé pour la cause du radicalisme absolu, comme autre-
fois pour la cause contraire, toutes les ressources de son génie,
toute son argumentation el toute sa colère. Ses ennemis d'au-
jourd'hui trouveront en lui le même homme que ses ennemis
d'autrefois, qui essaiera bien moins de les convaincre qu'il ne
s'efforcera de les foudroyer. Cette âme passionnée est en effet
dévorée d'une foi si grande dans le principe qu'elle embrasse.
1 23
Mf KEVIL DE IWKiS.
et dont cependant elle doit se dépouiller plus lard ; ce qu'elle
croit la vérité, et que dans peu d'années elle rejettera comme
grossière, lui apparaît comme un soleil si resplendissant, que
ses adversaires sont nécessairement ou des aveugles ou des
gens de mauvaise foi. M. de La Mennais laisse à Dieu le soin
d'éclairer les aveugles, et se charge d'avoir raison de ceux qui
ne veulent pas voir. Aussi sa vie, comme celle de quelques
hommes illustres, privilégiés et malheureux, a été un combat.
Il est à déplorer que ce soit un comhat pour et contre ; qu'une
moitié de ses ouvrages soit là pour réfuter l'autre moitié. Re-
marquons, pour être justes, que si le tout présente une discor-
dance éclatante, chacune des deux parties, prise séparément,
offre une harmonieuse unité.
Dans l'intérêt de cette unité partielle, M. de La Mennais au-
rait dû se dispenser d'écrire, en terminant les affaires de
Borne : « Je regarde et je désire qu'on regarde ce court écrit
comme destiné à clore la série de ceux que j'ai publiés depuis
vingt-cinq ans. J'ai désormais des devoirs plus simples et plus
clairs; le reste de ma vie sera, je l'espère, consacré à les rem-
plir, selon la mesure de mes forces. » Cette déclaration est là à
contre-sens ; les affaires de Rome n'ouvrent ni ne ferment
une série; c'est ainsi qu'il fallait parler avant les Paroles d'un
Croyant. Dès lors la série nouvelle était commencée. Or, les
anciens et les nouveaux livres de M. de La Mennais étant
comme deux fleuves qui partent de la même source, mais qui
se séparent violemment dès leur naissance, pour aller aboutir
avec fracas à deux mers opposées, il est impossible de les con-
fondre, sinon à dessein. M. de La Mennais n'y pense donc pas?
Qu'il répare au plus vite son erreur. Ce beau monument ca-
tholique, qui commence à YEssai sur l'Indifférence et se
continue à travers de nombreux travaux de polémique élo-
quente et pleine de foi, ne doit pas et ne peut pas se terminer
par cepamphet sceptique intitulé : affaires de Rome. Il fauten
prendre son parti ; l'auteur de YEssai est mort il y a cinq ans ;
c'est un autre homme héritier de son génie, mais rempli d'une
autre foi, un tribun et non plus un prêtre, qui a écrit les Pa-
roles d'un Croyant, les Affaires de Rome, et qui vient de
publier le Livre du Peuple.
Ce livre développe les théories de la souveraineté populaire,
REYLK IiK PARIS. 207
de réalité parfaite, de la liberté absolue dechaeun, et du gou-
vernement de tous par tous. Ces théories chimériques sont
adoptées sans restriction par M. de La Mennais ; et si on dé-
pouille du beau style dont il les a revêtues, toutes ces exagéra-
tions anti-sociales, que trouve-t-on le plus souvent ? Sinon ce
que les théoriciens de 9-3 écrivaient de leur ignoble langue sans
nom, pétrie de sang et de boue. Il dit au peuple : « Toute au-
torité est en vous; n'obéissez pas aux lois que vous n'avez pas
faites ; votre droit est que nul ne vous gouverne et ne vous
impose des lois à son gré; vous ne vous êtes donc jamais comp-
tés? Vous êtes cent contre un! » Ainsi il fait un appel pur et
simple à la force brutale, et ne voit d'autre moyen de remédier
aux maux de la société que de la bouleverser de fond en com-
ble, et de la jeter dans des révolutions sanglantes, au bout des-
quelles elle retrouverait les mêmes misères et les mêmes douleurs
qu'auparavant. Lorsque parmi tous les pouvoirs qui nous gou-
vernent il n'en est pas un qui relève directement du peuple,
lorsque dans nos codes, il n'est pas une loi qui émane de son
bon plaisir, n'est-ce pas l'exciter ouvertement à la révolte, que
de lui dire à haute voix et de lui répéter sur tous les tons : Tout
pouvoir que tu n'as point fondé est impie; toute loi que tu n'as
point faite est immorale. Si on adoptait les conclusions de
M. de La Mennais, il faudrait descendre armé sur la place
publique, abattre sans pitié ni merci tous le3 audacieux usur-
pateurs revêtus d'un signe quelconque d'autorité, et, la vic-
toire gagnée (la victoire ne se ferait pas attendre, puisqu'on est
cent contre un), danser, en poussant des cris sauvages de li-
berté, autour d'un grand feu de joie qui consumerait nos
lois et nos institutions, les plus anciennes et les plus récentes.
car elles sont toutes immorales et impies ; aucune n'est l'œuvre
de tous !
Est-ce donc que la justice est dans le nombre et dans la force ?
Est-ce que la justice n'est plus une qualité spirituelle, indépen-
dante des lieux, des hommes et des choses, que rien ne peut
anéantir, pas plus un roi que toute une nation, qui est parce
qu'elle est? Est-ce que le pouvoir, pour être légitime, doit né-
cessairement être aux mains de tous? Quand il leur est échu
par hasard, nous avons vu ce qu'en ont lait les masses inin-
telligentes et violentes : sous le règne de ions, la responsabilité
268 REVUE DE PARIS.
disparaît; personne ne porte plus le poids des fautes; chaque
juge se lave les mains comme Pilate. Cette absence de respon-
sabilité suffirait à prouver que le gouvernement de tous est
impossible ; serait-il d'ailleurs bien difficile d'établir historique-
ment que c'est toujours le petit nombre qui a gouverné le
monde? Lorsque, comme de nos jours, ce petit nombre n'est point
une classe privilégiée et immobile qui règne à l'exclusion de
toutes les autres ; mais qui se renouvelle sans cesse, qui se re-
crute d'en bas et d'en haut, des descendants des familles anti-
ques et des fils de paysans, peut-on dire qu'il y a là violation de
la loi de l'égalité ? >"'est-ce pas au contraire une consécration
complète de celle loi ? Tout le monde n'est pas admis, c'est vrai,
mais personne n'est exclu. Si M. de La Mennais parvient à nous
démontrer qu'il y a chez tous les hommes, en égale mesure,
la moralité, l'intelligence et le savoir, nous nous rangerons de
son avis. Jusque-là, nous persisterons à croire qu'il s'insurge,
non-seulement contre la société actuelle, mais contre l'état de so-
ciété en généra}.
Prêcber la liberté absolue, déclarer formellement le sort
des animaux non assujettis au joug préférable à celui du peu-
ple, c'est préconiser l'état sauvage. Il reste à dire après cela
que les villes sont d'odieuses prisons et qu'il n'est de bonheur
possible pour l'homme qu'au sein des forêts ténébreuses qui
furent son premier asile. Ce n'est, en effet, que dans les
forets, en vivant seul, qu'il trouvera l'entière liberté dont on
lui vante si poétiquement les douceurs. Dans l'état de civi-
lisation, tous les droits sont relatifs ; il n'y a d'absolu que
les devoirs. La civilisation n'est possible qu'au prix de la res-
triction, quelquefois même du sacrifice des droits individuels,
et dans l'accomplissement sans réserve des devoirs particuliers
et généraux.
Ce n'est pas, à Dieu ne plaise ! que nous voulions nier le
progrès dans les affaires de ce monde, et enfermer les droits de
l'homme dans le cercle de Popilius. Les droits s'étendent, et
même se transforment. Le progrès est dans la nature de l'homme
déchu appelé à la réhabilitation. Le progrès, a dit un philosophe
chrétien, est la reconstruction del"èlre.Mais. hélas .'que d'épreu-
ves à subir afin de faire un pas en avant ! tout affranchissement
est le fruit de longues années: et connaît-on un plus grand, un
REVUE DE PARIS. 269
plus beau spectacle que celui qu'offre le peuple, marchant d'é-
mancipation en émancipation, à travers des douleurs sans nom-
bre, et dans toutes les alternatives d'unt lutte infinie, aujour-
d'hui vainqueur et demain vaincu . mais voyant toujours
tourner à son profit ses défaites comme ses victoires? In seul
exemple entre bien d'autres prouvera que les défaites du peuple,
c'est-à-dire ses halles forcées, sont dans les voies providen-
tielles : — Dans les anciennes républi [lies, un esclave n'était
point un homme; le christianisme vint, qui émancipa l'esclave
et le revêtit du caractère sacré de la dignité humaine; ce fut,
certes, pour le peuple, la plus grande de toutes les victoires ;
mais arriva le régime féodal qui lui imposa de nouveau un
joug; après la victoire, venait la défaite. Cependant oserait-on
nier que le régime féodal n'ait été une institution favorable à
l'humanité? La parole chrétienne, qui avait été semée dans le
monde, n'avait point eu le temps de germer encore; car,
comme l'éducation du peuple ne se fait pas d'après les
livres, mais d'après les événements, elle s'opère avec une grande
lenteur ; et la féodalité eut pour mission de contenir le peuple
jusqu'à ce qu'il fût préparé à jouir des bienfaits à lui donnés
par le christianisme, et dont il eut infailliblement abusé, s'il
était entré d'abord en pleine jouissance. Le temps est donc
l'élément indispensable du progrès, et il y a certainement un
peu de folie à croire que, dans quelques années, comme d'un
coup de baguette magique, on peut accomplir ce qui doit être
l'œuvre des siècles.
Que les poètes, dans leur enthousiasme, saluent l'aurore d'un
avenir prochain et magnifique; qu'échappant aux tristes réali-
tés qui nous entourent, ils se réfugient dans tes régions infinies
de l'idéal, et chantent la réalisation possible d'un paradis sur
cette terre, à la bonne heure! rien de mieux. Nous avons assez
longtemps entendu des cris de désolation, des hymnes funèbres,
pour que nous devions savoir gré aux poètes qui entreprennent
de relever les coeurs en défaillance; applaudissons-les. même
quand ils nous bercent d'espérances impossibles. Si M. de La
Mennais se contentait d'être un poète, d'entonner des hymnes à
l'avenir, et de prophétiser des merveilles dans l'ordre matériel
et dans l'ordre moral, on écouterait avec admiration les dithy-
rambes chaleureux qu'il sait si bien écrire en prose; on ne se
270 REWK i)K PARIS.
laisserai! pns convaincre sans doute, mais on se laisserait char-
mer et entraîner par cette parole éloquente. Malheureusement
M. de La Mennais est tribun en même temps que poëte. Ce n'est
pas dans un but d'artiste qu'il frappe les imaginations ; ce n'est
pas dans un but d'homme religieux, pour nous aider à suppor-
ter le poids du jour présent, qu'il nous dépeint en traits en-
flammés un avenir merveilleux; c'est dans un but révolution-
naire. — Tiens, dit-il au peuple, tu vois d'ici la terre promise,
lève-toi, secoue le joug, sois le plus fort, et tu y arriveras
demain !...
Quand on a raison sur le fond des choses, on ne cherche pas
d'ordinaire à défigurer les faits; on les expose naturellement et
sans détour. Est-ce ainsi qu'agit M. de La Mennais? Non certes;
cependant n'accusons pas sa bonne foi, rejetons toutes les erreurs
sur le compte de sa passion : l'auteur du Livre du Peuple est
comme un homme en colère qui ne voit pas ce qui se passe
autour de lui, ou qui exagère ce qu'il voit. Citons un exemple
entre cent.
« Peuple, tu dis : J'ai froid ; et pour réchauffer les membres
amaigris, on les étre'mt de triples liens de fer. Tu dis : .l'ai faim;
et on te répond : Mange les miettes balayées de nos tables de
festin. Tu dis : J'ai soif; et on te répond : Bois tes larmes. Tu
le plains de ne pouvoir cultiver ton esprit, développer ton
intelligence; tes dominateurs disent : C'est bien; il faut que le
peuplé soit abruti pour être gouvernable. »
Vraiment, ce n'est que dans un monde imaginaire qu'a pu se
tenir un pareil dialogue. On nous donne pour une réalité pal-
pable un rêve fantastique. On se crée des fantômes d'ennemis
pour se procurer le plaisir facile de les vaincre.
Les misères du peuple sont grandes sans doute, et ne sont
point secourues avec cette chaleur de zèle qu'inspire le chris-
tianisme; nous savons bien que si, un suir d'hiver, on pénètre
dans une de ces mansardes délabrées où s'entassent pêle-mêle
de pauvres familles; si, après le long travail du jour (heureux
quand ils ont travaillé!), on trouve le père, la mère et les enfants
greloiant de froid autour d'un morceau de pain qui doit suffire
à tous, nous savons bien que si on compare alors la mansarde
délabrée et froide de ces gens laborieux aux hôtels splendides
des gens oisifs, e! le morceau de pain gagné a la sueur (\u Iront
REVUE HE PARIS. 271
aux tables somptueusement servies des heureux du monde, on
est tenté7 pour peu qu'on soit du peuple, comme nous en som-
mes tous, de crier à l'injustice, à la violation des lois de Dieu,
et de pousser à la révolte, pour rétablir l'équilibre, ceux qui
n'ont rien contre ceux qui ont trop. Mais si on considère philo-
sophiquement celte loi des inégalités sociales, on obtient celle
triste conviction qu'elles ont de tous temps existé, et ne cesse-
ront jamais, comme les inégalités de la nature, et aussi celte
conviction consolante qu'il est donné à la civilisation de les
adoucir, de les rendre supportables. La loi religieuse en fournit
les moyens. M. de La Mennais prend le contre-pied de cette loi.
Il s'efforce d'éveiller au cœur du pauvre la plus mauvaise de
toutes les passions, l'envie, tandis qu'il s'agit d'éveiller au cœur
du riche la plus douce de toutes les vertus, la charité.
Il y a peu d'époques où l'égoïsme ait été plus profond que
dans la nôtre, et chose singulière, el qui au premier abord
paraît contradictoire, il y a peu d'époques aussi où l'on se soit
plus activement occupé de l'amélioration des classes pauvres.
De tous côtés s'agitent les questions de leur bien-être et de leur
instruction ; sur tous les points, s'ouvrent des asiles de paix
aux vieillards, et des écoles aux enfa-.its du peuple. C'est qu'il
est certains faits moraux, providentiels selon nous, contre les-
quels les passions de l'homme ne peuvent rien. Il est tout aussi
impossible défaire aujourd'hui qu'un prolétaire soit un ilote,
que de nous transporter à Sparte, sous Lycurgue. C'est pourquoi
Mi de La Mennais trompe évidemment le peuple, quand il lui dit
qu'on cherche à l'abrutir pour le rendre gouvernable. Il n'aurait
qu'à ouvrir les yeux pour voir le contraire, pour voir l'instruc-
tion se répandre parmi les classes populaires dans de prudentes
limites qui s'agrandiront de jour en jour. IS'e nous évertuons
pas à prouver à M. de La Mennais qu'il a tort. N'allons pas cher-
cher des arguments au loin; il nous en offre lui-même de bonne
grâce; car, enfin, puisqu'il adresse son livre au peuple, c'est
qu'apparemment une partie de ce peuple sait lire.
Il faut être juste, même envers ceux qui ne le sont pas;
avouons donc (pie dans le Livre du Peuple, on trouve autre
chose que des paradoxes insoutenable et des cris de révolte.
On y lit quelques pages sur les devoirs qui. partout ailleurs,
seraient admirable de simplicité el de logique, niais que là, à
272 REVUE DE PARIS.
cette place, on ne comprend guère, puisque railleur, il n'y a
qu'un instant, vient de détruire la sanction de ces devoirs, et de
renverser d'un coup de main la base sacrée sur laquelle ils
reposent. Dans tout autre endroit, on admirerait aussi les pages
sur l'amour, remplies d'une onction pénétrante, et écrites sans
doute avec cette plume dont se servait autrefois le pieux écrivain
pour traduire et commenter l'Imitation. C'est la plus belle morale
qu'il y ait au monde, ce sont des préceptes d'une évangélique
douceur; mais, comme ils sont encadrés entre des chapitres qui
respirent la colère et la haine, on se rappelle involontairement,
en les lisant, l'ancienne devise : la fraternité ou la mort.
Le Livre du Peuple, comme les Paroles d'un Croyant, est
écrit en style poétique. Ce ne sont qu'images, comparaisons et
apologues. Cette forme une fois adoptée, on ne trouve jamais
l'écrivain inférieur à lui-même. C'est toujours le même grand
style, dédaigneux des petits effets, marchant à son but librement
et franchement. La plume de M. La Mennais ne vieillit pas; elle
semble même gagner en vigueur, comme en grâce et en sou-
plesse. D'où vient cependant que ce dernier ouvrage, qui, sous
tous les rapports, est pour le moins l'égal des Paroles d'un
Croyant, n'a point obtenu la dixième partie de leur succès. C'est
que ce premier succès n'était pas fondé sur une admiration sin-
cère, ni sur des sympathies profondes, mais sur un vif sentiment
de curiosité. Ce siècle, qui a été témoin de révolutions si diverses,
n'en avait point vu encore une semblable à celle que lui offrait
le génie ardent de M. de La Mennais ; tout le monde voulut voir
ce spectacle extraordinaire ; la surprise passée, la curiosité satis-
faite, tout a été fini. C'est ce qui explique pourquoi les Paroles
d'un Croyant retentirent d'un bout de l'Europe à l'autre, comme
un coup de tonnerre, et pourquoi le Livre du Peuple a paru
presque incognito.
Quoique M. de La Mennais ne s'attache qifa détruire, et qu'il
ne s'occupe pas encore de formuler un système social, il se rap-
proche cependant de plus en plus des deux ou trois réformateurs
sociaux qui, dans ce siècle, se sont donnés pour des Messies.
Comme ces réformateurs demi-dieux, il aspire au gouvernement
de la société, et ne tient aucun compte i\a<, nécessités sociales ; il
supprime !e temps et l'espace ; il est tout à fait en dehors du mi-
lieu où s'agitent les hommes ; il vit comme sur un trépied élec-
REVUE DE PARIS. 273
trique qui l'isole du reste du monde. Comme Saint-Simon et Fou-
rier, il fait de quelques abstractions des vérités absolues, hors
desquelles il n'y a que désordres matériels, ruines morales et
intellectuelles. Que va gagnera ce jeu périlleux l'illustre écrivain?
Déjà il avait compromis sa gloire pour courir après la popularité.
Abandonné de tous ses anciens disciples, combattu par le plus
fervent d'entre eux, M. Gerbet, qui aurait pu et n'a point voulu
être le doux et inaltérable Mélancliton de ce fougueux Luther;
peu compris de ses nouveaux amis, comme isolé et étranger au
milieu d'eux, il ne lui restait pour consolation dans ses amertu-
mes que le bruit immense qui se faisait autour de chacun de ses
livres, bruit enivrant qui l'endormait dans son orgueil, et lui
faisait oublier les réalités de la vie. Mais voilà que ce bruit qu'il
aimait tant diminue; voilà que celte popularité si chère lui
échappe; il n'est qu'un public qui ne lui manquera jamais, dont
il se contentait jadis, ma/s qui, trop restreint et peu bruyant, ne
suffit plus à son ambition, ce sont les hommes d'intelligence et
d'étude. Ceux-là ne perdront jamais de vue ce génie emporté
tour à tour par l'esprit du bien et par celui du mal, qui monte
aux plus grandes hauteurs et tombe dans les plus profonds
abîmes, et, dans toutes ses agitations, ils le suivront avec cet in-
térêt mêlé de terreur qu'on éprouve à contempler un bel orage.
Paulin Ldiayrac
I„ES PÉRÉGISIXATfiOXS DX:XE PARIA.
PAR 3Iln,> FLORA TRÏSTA>.
Le titre de ce livre ne nous parait pas heureusement choisi. Il
a premièrement le tort de ne pas faire pressentir assez l'intérêt
qui se rattache à la relation d'un voyage; il a encore le tort
non moins grave de promettre un principal personnage partout
rebuté, partout malheureux, et d'infinies déclamations contre
la société, à une époque où celui qui a un habit neuf trouve de
si mauvais goût qu'un autre se plaigne delre en haillons, ou
celui qui atteint une position, se flattant qu'à lui seul il était
donné de venir à bout de ce qu'il a accompli, écoule avec tant
27 i REVIT. DE PARIS.
de Mépris les doléances de celui qui lutte. Aussi nous hâtons-
nous de dire, dans l'intérêt de ce livre, qu'il ne tient pas tout ce
que promet le titre; les déclamations n'y font pas faute, à la
vérité, mais les infortunes de la paria dont il est ici question
ne sont pas de nature à effaroucher notre égoïste sensibilité.
Nous le prouverons par un rapide examen, qui nous forcera
toutefois de nous immiscer dans la vie privée de l'auteur, dont
il nous a fort entretenus.
Son père, Espagnol né au Pérou, s'est marié clandestinement,
en Espagne, à une Française émigrée, et ne s'est pas occupé
depuis d'assurer le sort de ses enfants, soit en régularisant son
mariage, soit en faisant un testament. Il meurt, et. comme il
arrive dans les ménages qui ne sont pas légalement établis, ses
enfants sont réduits à sortir de la maison qu'ils avaient appris à
regarder comme leur propriété. M,nc Tristan avait alors quatre
ans. Plus tard, elle est mariée à un homme qu'elle dit ne pouvoir
aimer, ni estimer, et qu'elle nomme. A vingt ans, elle se sépare
de ce mari, c'est en 1827 ; alors elle reprend sou nom de Tris-
tan, se donne quelquefois comme non mariée et plus ordinai-
rement comme veuve, car elle a deux enfants dont il faut jus-
tifier la présence. Mais, hahilant la même ville que son mari,
exposée chaque jour à rencontrer ses anciennes connaissances,
ce rôle, qui, dit-elle, jetait un voile d'ambiguïté sur sa per-
sonne, était difficile à soutenir, et lui attirait une foule de désa-
gréments. Ceux qui l'avaient d'abord accueillie comme demoi-
selle ou comme veuve, la repoussaient, si sa véritable position
venait à se découvrir, et ce n'est guère au voile d'ambkjuité
qui la couvre qu'elle s'en prend de ce qu'elle avait à souffrir en
ces occasions. « L'incompatibilité, dit-elle quelque part, et mille
motifs que la loi n'admet pas, rendent nécessaire la séparation
des époux; mais la perversité, ne supposant pas à la femme des
motifs qu'elle puisse avouer, la poursuit de ses infâmes calom-
nies. » Cela étant, s'envelopper inutilement de mystère, n'est-ce
pas donner trop beau jeu à la malignité?
En 18-29, Mme Tristan écrit au Pérou à don Pio, son oncle,
pour lui apprendre qu'elle existe. Ses droits comme fille natu-
relle sont d'abord reconnus de ce parent; mais elle se flatte en
outre qu'il négligera l'intérêt de sa propre famille, et qu'en
dépit de la loi, et peut-être contre le vœu d un frère, qui paraît
KfcAlt DK PAiUS. 276
avoir omis à dessein d'établir les droits de ses enfants, il voudra
la considérer comme légitime et lui faire compter, à la mort de
sa grand'mère. m million à titre d'héritage. Elle a donc le désir
de se réfugier au sein de sa famille paternelle, comptant bien
trouver la une position qui la fasse rentrer dans la société, dont
elle se dit exclue. Mais les soins à donner à sa fille la retiennent
en France. Voici comment la société en agit alors envers celle
qui se plaint d'être un? paria.
lue maîtresse de pension, la voyant triste et préoccupée, lui
dit. sans la questionner aucunement sur les causes de sa tris-
tesse : a Partez sans inquiétude ; pendant votre absence, je ser-
virai de mère à votre enfant, et. si le malheur voulait qu'elle ne
vous revit jamais, elle resterait avec nous. » _Mme Tristan s'en
va à Bordeaux, se faire connaître à un cousin de son père, qui
reporte aussitôt sur elle l'affection qu'il avait eue pour son pa-
rent. Ce cousin la présente partout comme sa nièce, et, chez
lui, elle trouve un homme d'affaires qui lui avance 53.000 francs
pour faciliter son passage au Pérou et l'aider à réclamer la
fortune à laquelle elle prétend. A tout autre égard, il est encore
pour elle un ami empressé, qui recherche l'occasion de lui être
agréable, et dont rattachement se montre dans les moindres
choses. Elle est maintenant en mesure de traiter de son passage
sur le brick le Mexicain, qu'elle préfère à tout autre par diffé-
rentes raisons ; mais elle se trouve tout à coup dans un grand
embarras. Elle s'est donnée, à Bordeaux, pour n'avoir jamais
été mariée, et le capitaine du brick l'a connue, à Paris, comme
veuve et mère de famille. Il peut, en la revoyant, la trahir de-
vant ses parents et ses nouveaux amis : elle l'envoie chercher
et le prie, sans autre explication, d'oublier qu'il l'ait connue
autrefois. Il le promet, et. avant de quitter le port, il s'engage
aussi à protéger la jeune enfant de Mine Tristan, s'il arrive que
celle-ci succombe aux fatigues de la traversée. Embarquée en-
fin, elle hésite, elle est prête à remettre le pied sur la terre de
France pour ne la pas quitter : mais la présence ôçs, curieux on
des amis des passagers, accourus pour assister au départ du
brick . lui rappelle, comme un spectre horrible, la société qui
l'a rejetée de son sein. Elle part, implorant la mort, la mort,
comme le seul remède o ses maux. Néanmoins, elle est déjà,
sur le raiMeau. l'objet des plus tendra soin- ; capitaine, ofri-
276 RENEE DE PARIS.
ciers, passagers, équipage, tous s'empressent à lui plaire. Elle-
même se loue de l'affection compatissante que sa position in-
spirait généralement. Pendant la navigation, le capitaine
Chabrié , à qui elle fait eroire qu'elle est mère sans être ma-
riée, offre la protection de son nom pour l'aider à rentrer dans
la société, dont elle se dit bannie, la pressant de l'épouser avant
l'issue de la réclamation qu'elle vient faire, et se soumettant à
rester en Amérique, à se fixer aux Indes, en Chine, partout où
elle voudra. M. David, sceptique et misantrope, associé du ca-
pitaine, se réserve aussi très-sérieusement l'emploi de berceuse
dans ce futur ménage. En causant de ces projets, on louche au
Pérou. La paria voyageuse n'est pas plus tôt descendue sur la
côte, que l'inspection des passeports et ses aveux la faisant re-
connaître pour la parente de don Pio de Tristan, elle est traitée
avec la déférence et la distinction dont on n'use qu'à l'égard des
personnages éminents de la république. Chacun des notables lui
offre sa maison, lui rend de grands honneurs, et lui donne des
fêles. Enfin, à Aréquipa. plusieurs habitants manifestent l'in-
tention de lui adresser leurs vœux; entre autres, le colonel San
Pioman exprime hautement son admiration pour elle, malgré les
grosses fra?ichises qu'elle lui dit au sujet de sa politique. De
son côté, don Pio, militaire distingué et homme d'état, qui, nous
dit-on, possède une supériorité de savoir-faire telle que, mise en
œuvre, elle eût surpassé celle des rsesselrode, des Melternich,
vient hu'.nblement recevoir de sa nièce des conseils et des ren-
seignements. Il a de si vastes connaissances en toutes choses
que, bien plus que son autorité de chef de famille, elles lui ont
acquis sur ses proches une influence dont il est jaloux jusqu'à
redouter que l'éducation lui donne un rival dans son fils : néan-
moins, il renonce volontiers à user de ses propres lumières pour
juger et se conduire par celles de sa nièce. Comme on voit, le
monda n'a guère, pour aucune femme, de procédés meilleurs,
d'hommages plus réels, que ceux qui accueillent et suivent par-
tout celle qui se dit une paria.
Ees Pérégrinations comprennent, sous la forme de mémoires,
deux années de la vie de l'auteur, durant lesquelles, toujours
au premier plan, il est le centre des moindres incidents. Nous
sommes avertis cependant que ce n'est pas sur lui personnelle-
ment qu'il s'est proposé d'altirer l'attention, mais sur toutes les
REVUE !>L PARIS. 277
femmes qui se trouvent dans la position où il esl placé, c'esl-à-
dire « sur la servitude où reste le sexe faible à l'égard du fort;
sur la contrainte où est la femme, dans les affections les moins
contrair/nables delà nature, depuis la suppression du divorce,
qui l'affranchissait et la mettait au niveau de l'homme pour les
droits civils. « A ces propositions, que le saint-simotiisme nous
a rendues familières, il n'est pas bien nécessaire de répondre ce
que chacun sait, que la suppression du divorce ne pèse pas
moins sur un sexe que sur l'autre ; que certaines femmes ne se
contraignent guère plus que certains hommes dans les affections
les moins contiaignables de notre nature ; que tout individu,
forcé par l'autorité d'une famille, ou par des considérations
auxquelles il a dû céder, à faire un mariage contre son pen-
chant, et qui se sépare de sa femme, se trouve précisément dans
la position que Mme Tristan nous dit être la sienne. Comme
elle, il reste garotté dans ses premiers liens ; il rencontre la
même censure, subit les mêmes interprétations de sa conduite,
la même incrédulité touchant les explications qu'il en donne,
tant est naturel le blâme général pour tout ce qui contrevient à
l'ordre établi.
Ailleurs, gomme moyen de réforme en ce qui s'oppose à l'in-
dépendance de la femme, et de répression en ce qui regarde les
mœurs de la généralité, l'auteur propose d'appliquer la liberté
de la presse à la vie privée des individus vivants, d'arracher le
masque du vice, d'écrire le nom du coupable à son front, et. au
front de la vertu, des louanges en manière d'hommages. Don-
nant lui-même un exemple qu'il ne doute pas de voir suivi, il
appelle aussitôt le blâme sur sa propre famille, en dénonçant le
père de ses enfants comme un homme vil, et le frère de son père
comme un spoliateur. Nous n'hésitons pas a le dire, cet exemple
ne sera pas suivi. L'intérêt public pi-ut exiger que les actes des
fonctionnaires de Tétat soient livrés à la publicité ; mais la vie
privée de tout individu est sa propriété; la délicatesse, la reli-
gion, la charité, s'opposent également à ce qu'on y porte atteinte,
la moindre pouvant lui causer un préjudice dont on ne saurait
toujours calculer la portée. Nous en donnerons celle faible
preuve: qu'à Bordeaux. M""' Tristan se trouva heureuse que le
•secret de ses affaires particulières fut gardé parle capitaine du
Mexicain. Non. la publicité ae ferait que rendre le vice plus
1 2i
278 REVUE DE PARIS.
hypocrite, conséquemment plus dangereux. Quanta la vertu,
qu'a-t-elle besoin d'hommages publics ? Ne porte-l-elle pas en
elle les plus parfaites récompenses? et une admiration aussi di-
recte et aussi bruyante ne blesserait-elle pas sa modestie? Won,
tant que la bonne renommée sera un bien précieux, ce sera de-
voir de la conserver à sa propre famille el aux autres. L'écrivain
qui propose de semblables attaques comme moyen de progrès,
s'expose à être personnellement éconduit de toute réunion, à se
faire interdire ce champ des observations, et à priver ainsi la
morale des enseignements qu'il pouvait donner plus efficace-
ment, en supposant les noms de ses personnages. Qu'est-ce
d'ailleurs pour nous que la plupart de ces noms inconnus que
M,ne Tristan nous a livrés? Une fiction. Si M. Chabrié nous eût
été présenté sous loute autre dénomination, en serait-il moins
l'homme qu'on nous a peint ? L'amour, personnifié sous un nom
d'emprunt, n'en est pas moins l'amour; ainsi des autres passions,
ainsi des vices et des vertus; et l'écrivain qui se renferme dans
la discrétion n'encourt pas le reproche d'avoir publié des mé-
moires intempestifs, et de s'être arrogé le droit d'attirer l'atten-
tion sur ceux qui n'y prétendaient pas.
L'auteur des Pérégrinations, en nous montrant, selon qu'il
se l'était proposé, les hommes sans acception de rang et tels que
le pays où ils vivent les présente, ne nous a pas toujours exposé
des personnages et des faits qui eussent un droit incontestable à
nous occuper. «La valeur de l'homme aux yeux de Dieu, nous
dit-il, est proportionnée à son degré d'utilité dans ses rapports
avec l'espèce entière. » Cela est vrai el stimulant. Mais, aux yeux
du lecteur, la valeur des hommes, à quelque classe qu'ils ap-
partiennent, est toute dans ce qu'ils ont de part aux événements.
Rien n'empêche qu'en les montrant agissant au dehors, on ne
nous introduise aussi dans leur intérieur ; mais se borner à nous
les montrer isolés des faits marquants, c'est les exposer à notre
indifférence. D'un autre côté, dire d'un homme renfermé dans
son habitation qu'il eût pu être un grand homme d'état, dire d'une
femme qui ne sort jamais des plus simples occupations, qu'elle eût
pu gouverner un royaume, ce n'est les juger que par présomption ;
car, seulenu-nt à l'œuvre, il est permis de qualifier l'ouvrier.
Cependant, parmi les portraits tracés par Mmo Tristan, il en est
qui témoignent un véritable ia'enl d'obsenation. Sa relation
REVUE DE PARIS. 279
ne manque pas non plus d'une sorte d'intérêt, indéprnd animent
de celui que présente l'œuvre d'une femme qui, jeune encore, se
voue aux études sérieuses. Pour l'accompagner dans ses Péwé
grinations, nous la rejoindrons abord.
Elle nous apprend que, nonobstant le désir d'obtenir une part
à 1'hérilage de sa grand'mère, elle est encore entraînée loin de
son pays par la raison que l'impossibilité de rompre son ma-
riage l'y fait rester esclave. Essuie-t-elle la tempête dans le golfe
de Gascogne, a-t-elle chaud sous la ligne, froid au cap Horn,
c'est la suppression du divorce qu'elle en accuse. Le capitaine
Chahrié l'aime avec dévouement, et, quoiqu'elle ne réponde à cet
amour que par l'amitié, une voix infernale lui crie, avec un
ricanement affreux : Tu es mariée, et pas plus ici qu'en Eu-
rope la chaîne ne peut être rompue. Toutefois elle ne rejette
pas les offres du capitaine. La noblesse de ses sentiments la dé-
fend contre lui même, et son intrépidité contre toute autre atta-
que; s'il arrivait que le navire se brisât contre les rochers, elle
est sûre que le capitaine la sauverait et la ferait respecter aux
lieux où ils échoueraient. S'il arrivait que le navire sombrât, elle
est sûre que le capitaine la porterait dans la chaloupe, lui donne-
rait son dernier morceau de biscuit, sa dernière goutte d'eau
pour la nourrir. En conséquence, elle continue de cacher son
mariage pour se conserver una protection si puissante. Les plans
de félicité (pie tracent le capitaine et son associé, sont si sédui-
sants, qu'elle s'arrête à la pensée d'épouser M. Chahrié et de s'é-
tablir en Californie, rejetant tout l'odieux de ce bigame sur/'«6-
surde loi qui établit l'indissolubilité du mariage. C'est bien ainsi
que l'homme s'applique à dénigrer les institutions les plus nobles
et les plus bienfaisantes, alors qu'elles le gênent. Dans ces dis-
positions, on arrive à Yalparaho, et elle quitte le Mexicain
pour se rendre au Pérou. Le capitaine Chahrié doit l'y rejoindre,
car elle consent à se marier et à partager avec lui la bonne et la
mauvaise fortune, en Amérique. (Juoique l'amour n'ait pas de
part àcette promesse, la voyageuse n'est pas plutlôt seulesur un
autre navire, qu'elle est tentée (Je s'engloutir dans l'immen-
sité de la mer. C'est la seconde tentation de ce genre à enregis-
trer au compte de l'indissolubilité du mariage. Cependant,
.quand plus tard te Mexicuin arrive au Pérou, elle se trouve si
embarrassée de l'amour du capitaine et de la promesse qu'elle
280 REVUE DE PARIS.
' lui a faite, qu'elle désire qu'une mort funeste lui permette de
verser de douces larmes sur 1 homme qui la voulait sans une
piastre et qui embrassait avec joie l'exil avec elle. Le connais-
sant intègre, elle met pour condition à leur mariage, qu'il fera
fabriquer un titre qui la rende habile à hériter de sa grand'mère
Comme elle s'y attendait, le capitaine refuse de se prêter à cette
déloyauté, et il repart aussitôt. Mais nous avons anticipé-
revenons à la côte sombre et désolée du Pérou où la vovapeusc
va aborder.
Après avoir pris quelque repos à Islay, elle entre dans le désert
pour aller à Aréquipa, lieu ordinaire de la résidence de don
Pio. C'est a cheval, qu'au sortir du port, elle traverse âes gor-
ges arides. La chaleur est brûlante, la poussière fine, que sou-
levé le pied des mules, dessèche le gosier et provoque une soif
incessante. Nulle part, l'œil, que la vue du sable noir attriste,
ne se repose sur un arbre, un arbuste, un brin d'herbe. Mais, du
haut de la dernière cime, la voyageuse, soulagée par un peu de
fraîcheur, découvre la plaine, l'immensité du désert, la chaîne
couverte de neige des Cordillières et les trois volcans gigantes-
ques d'Aréquipa , qui semblent unis à leur base et dont les
sommets sont couronnés de neige. Dans la plaine, où le sable
amoncelé par les vents figure des vagues bleues, comme le ciel
qui s'y réfléchit, le mirage lui montre ces vagues ondulant aux
pieds des montures qui y enfoncent jusqu'aux genoux. Puis la
vision change. A mesure que le soleil s'élève, la réverbération
du sable est si ardente, l'atmosphère si chaude, la poussière de-
vient une brume si dévorante, que l'aspect du sable liquide
présente maintenant celui d'une merde feu. Vers midi, la voya-
geuse, vaincue par une souffrance générale, tombe comme
morte, et quand elle continue sa route, c'est couchée sur son
cheval. A l'approche du soir, elle est ranimée par le froid que
l'influence des neiges sur le vent rend pénétrant. Mais la clarté
disparaît, et les voyageurs, hors d'état de distinguer le chemin,
sont réduits à se confier à l'instinct de leurs mules, pour arriver
à la halte établie dans ce désert.
Le lendemain, la perspective se renouvelle, le pays redevient
montagneux, mais ne présente toujours aucune trace de végé-
tation. C'est l'absence de tout mouvement, c'est la nature morte
Pas un oiseau qui vole, pas le plus petit animal qui se meuve \
REVIT. Dfi PARIS. 281
rion que le sol noir et pierreux. Seulement, cà el là, des sque-
lettes de chevaux, de mulets, d'ânes, morts de soif ou de faim,
marquent le passage de l'homme. Au matin, le froid est vif en-
core ; mais le soleil s'élève, ramenant l'ardente chaleur et la
poussière dévorante. La pèlerine, incapable de se tenir sur sa
mule, essaie de marcher, et rencontre un mulet et un âne, qui,
succombant à la faim et à la soif, expirent dans une sorte de
rage. Plus loin, c'est une tombe. Un jeune homme malade, re-
venant de prendre les bains à Islay, n'a pu supporter la marche
à travers ce désert, où la mort, avec les exécuteurs de ses
arrêts, l'isolement, la fatigue, la faim, la soif, les orages, qui
bouleversent les vagues de sable, les soulèvent quelquefois en
montagnes qu'ils effacent aussitôt, semble avoir établi son em-
pire. A la vue de si tristes objets, la voyageuse épuisée reste
anéantie, el n'est rappelée à la vie qu'à grand'peine ; mais c'est
pour revoir la verdure dans les belles vallées d'Aréquipa et pour
être accueillie par des parents affectueux. Ces souffrances aiguës
et réelles, Mme Tristan les fait témoigner, à leur tour, contre
l'indissolubilité du mariage; toutefois, pas plus que celle qui
fuit un lien qu'elle ne peut rompre, la jeune fille qui viendrait
d'Aréquipa chercher parmi nous les bienfaits d'une éducation
européenne, n'en serait dispensée.
Cependant la grand'mère de la voyageuse est morle, et don
Pio ne veut se démettre des biens, dont chaque membre de la
famille est en possession légale, qu'à présentation de titres lé-
gaux, qu'il n'est pas au pouvoir de sa nièce de se procurer.
Lorsqu'il a appris l'existence de celle parente, en 1829, il lui a
fait léguer, par sa grand'mère, 15,000 fr., somme à laquelle il a
mcore ajouté, et, quoique il ne jouisse qu'en partie des biens
qui devaient être l'héritage de son frère, il paie de ses seuls de-
niers une rente de 2,500 fr. à sa nièce, à titre de pension ali-
mentaire. L'espérance qu'elle avait mise en son oncle étant
trompée, elle se plaint de son père, de sa mère, et maudit don
Pio, pour qui elle a pris de la haine. Néanmoins, par différentes
raisons, elle renonce à plaider pour ses droits devant les tribu-
naux. L'une de ces raisons est la révolution qui vient d'éclater à
Lima. Gamarra. sortant de la présidence, y a porté Bertnuder,
pour continuer d'exercer le pouvoir sous son nom. Mais un parti
opposé aux gamarristes a renversé Bermude* et nommé Orbegoso.
24.
8S8 REVUK I»E PARIS.
L'un et l'autre parti se préparent à soutenir chacun son prési-
dent, et déjà le parti d'Orbegoso s'est emparé d'Aréquipa.
Nous n'entrerons pas avec l'auteur dans les détails très-bien
observés de cette guerre, ni dans une suite de développements
psychologiques, dont l'un ne parait trop souvent qu'un démenti
donné à c lui qui Ta précédé. On a pu voir ailleurs que, dans ces
déductions, la force de l'expression se déploie avec si peu de
mesure, que, presque toujours, la parole excède la pensée et
exagère le sentiment. Nous nous bornerons à dire que la voya-
geuse, recherchée en mariage et ne pouvant profiler de ce
moyen de réparer ses souffrances, et de se procurer les commo-
dités de la vie, retombe dans le désespoir. Ne sachant où se réfu-
gier contre le passé et contre l'avenir, elle est entraînée au
suicide pour la troisième fois. Heureusement elle en est détourT
née par le désir de jouer un rôle dans la révolution du Pérou.
Elle projette maintenant de prendre parti pour Orbegoso contre
Bermudez, ou pin loi contre la senora Gainarra, qui a exercé la
présidence au nom de son mari, qui conduit encore toutes les
affaires et commande aux troupes. En un mot, la voyageuse as-
pire à devenir général d'armée et l'arbitre de la république. Il
ne faut pour cela que trouver un militaire d'un caractère énergi-
que, influent sur le soldat, inspirer de l'amour à eet officier, dé-
velopper son ambition, s'appuyer sur la puissance de son sabre
et tout entreprendre. Mais le seul homme habile parmi l'armée
d'Orbegoso est marié, le rôle de l'amazone se borne à quelques
visites au camp. Bientôt les gamarristes se présentent devant ce
camp, et leur colonel est vainqueur à la bataille de Cangallo, que
l'incapacité et la poltronnerie des chefs rendent parfois très-
plaisante. Puis les troupes d'Orbegoso sont remplacées à Aré-
quipa par les gamarristes. Au nombre de ces vainqueurs est le
colonel Escudero, secrétaire de la senora Gainarra. Militaire,
journaliste ou commerçant, selon l'occurrence, c'est l'homme
capable de seconder l'amazone dans ses projets d'ambition.
Croyant voir qu'en lui inspirant de l'amour elle prendrait sur lui
beaucoup d'influence, elle va se mettre à l'œuvre. Mais déjà elle
tremble de participer à la puissance, dans un pays où vit l'oncle
qui lui a fait tant de mal. et elle sacrifie généreusement une
position, tout à faire, à la crainte de traiter ce parent en ennemi.
Elle fuit, car le colonel lui plaît, et elle passe à Lima. Pendant
RI VI K l)F PARIS. SS5
ce temps une contre-révolution ramène Orbtgoso triomphant à
Aréquipa. et la senora Gamarra est exilée au Chili, où elle meurt,
deux mois après, de regret d'avoir perdu la puissance.
L'auieur, dans ses différentes stations, étudie les localités,
les productions, l'industrie des pays; les ressources, l'impor-
tance des ports; le genre du commerce, le nombre des popula-
tions. Sur le Medicai n. nous sommes initiés aux habitude*,
aux causeries, aux souffrances de la vie de bord. A Aréquipa et
à Lima, nous prenons une idée des mœurs, du naturel des ha-
bitants, de la forme du gouvernement, des révolutions qui dé-
chirent l'état. Cette partie de la relation a quelques-unes des
qualités de l'histoire. Et. nous l'osons dire, si l'auteur eût voulu
réprimer les écarts d'un esprit un peu fanatisé, et ceux d'un
style qui est loin d'être pur, son œuvre eût été remarquable.
Nous citerons df-ux morceaux qui méritent particulièrement
l'attention : les Couvents d Aréquipa et les Femmesde Lima.
Parmi ces femmes, se trouve M*8 de La Riva-Aguero: nous en
parlerons pour conclure.
Elle est née en Hollande. Son mari la vit à Bruxelles; elle
était belle : il l'aima. Abus elle avait dix-huit ans; il en avait
cinquante. Pour obtenir celte jeune fille, il se présenta comme
président du Pérou et possesseur de grandes richesses. Elle ne
lut éblouie ni par ce rang, ni par celte opulence ; mais son père
avait sept enfants el peu de fortune : il accueillit la demande de
M. de La Riva-Aguero, el la pauvre fiile dut consentir. Bientôt
encoreelle dut suivie son mari au Pérou ; elle s'arracha à sa fa-
mille, à son pays. Arrivée dans la maison de son mari, elle ne
trouva ni palais, ni richesses, ni honneurs. Son père avait été
trompé; M. de La Riva-Aguero n'était pas riche, n'était paspré-
sident. E'ie nelrouva. à plus de trois mille lieues de sou pays,
de sa fa mi le, qu'une masure pour habitation el l'obscurité el les
privations âne côtés d\\n mari infirme. Elle ne se plaignit point,
ne lui dit point qu'il était méprisable, ne chercha pas à s'en sé-
parer; elle se soumit à son devoir, fit le sacrifice dv* honneurs
et du bien-être, comme elle avait fait le sacrifice de l'amour, de
rattachement à sa terri nalale et à ses parents. Elle soigna pieu-
sement son mari, et sut. par h- travail et l'économie, soutenir
honorablement sa maison. Elle nourrit et éleva elle-même ses
enfanta, et écrivit à son père qu'elle était heureuse. L'eût-. ik
284 REVUE DE PARIS.
trompé, le mensonge était louable. Mais elle ne le trompa point.
Elle était mère, et ses enfants lui tenaient lieu d'amour, de ri-
chesse, et de la considération qu'on y attache. Car elle est du
nombre de ces êtres choisis et chastes, moins rares qu'on ne
pense, qui, plaçant les joies de la paternité au-dessus de toutes
les joies, renonceraient à former de nouveaux nœuds, s'il arri-
vait que la mort rompît les premiers qu'ils ont formés ; qui d'ail-
leurs considèrent le mariage comme un frein à l'inconstance de
nos vœux, qui comprennent que s'il pouvait être annulé, il
cesserait d'être un engagement sérieux, respectable, et ainsi
manquerait le but de son institution ; que le ménage alors ne
serait qu'un caravansérail où homme et femme camperaient
pour y attendre l'occasionde saisir les choses qu'ils désireraient;
où le mari, tombé dans l'obscurité et le dénuement, serait bien-
tôt délaissé d'une femme vaine et ambitieuse; où la femme,
qui aurait perdu la jeunesse et la beauté qu'elle avait apportées
en dot, serait remplacée par d'autres, pourvues de plus d'at-
traits. Pour certains, les raisons de changer ne manqueraient
guère. Après s'être marié pour être riche, l'homme voudrait se
marier par inclination ; puis, dégoûté de l'amour, il recherche-
rait d'utiles alliances pour se frayer un chemin au pouvoir. La
femme, après avoir choisi tel orateur pour son éloquence, choi-
sirait tel militaire pour son intrépidité, puis tel poète pour la
douceur de ses chants. De la sorte, après avoir gaspillé tous les
principes du bonheur, on arriverait à la lassitude, au mépris de
soi-même, à l'ennui. Et que deviendraient les enfants? Aban-
donnés ou partagés, ils passeraient de famille en famille, se-
raient partout négligés, privés d'affection, de soins, de surveil-
lance, d'éducation; partout étrangers et malheureux, au milieu
de cet affreux pêle-mêle qui serait la société. Et cette société, où
le mariage serait devenu inutile, reculerait au niveau des peuples
les plus barbares. Voici pourtant qu'un écrivain est venu nous
proposer le divorce comme moyen de progrès.
Mme de La Riva-Aguero l'entend autrement. Elle a vu son père
craindre de ne pas pourvoir chacun de ses enfants, de les laisser
dans l'isolement et la pauvreté ; elle a dit : j'épouserai l'homme
riche, et le cœur démon père sera consolé. Si jeune et si belle,
quand elle voit son mari humilié, désespéréré de ne pouvoir
cacher toujours le mensonge dont il a usé, elle en a pilié et fait
REVUE DE PARIS. 285
de cet homme, vieux et infirme, le mari le plus fortune" et le
plus glorieux. Ce n'est pas avec une résignation pleine de re-
proche qu'elle remplit la mission de la femme ici-bas; plus le
devoir se montre pénible, plus elle se passionne pour lui, et plus
le courage qui est en elle grandit pour la lutte. En même temps
que ses bras sont le berceau de ses enfants, son regard cherche
son mari avec sollicitude. Jamais elle ne dérobe ni à lui, ni à
eux, un instant de la vie qui leur appartient, et, a chacun de
ces instants, ils peuvent apprendre d'elle à honorer, à consoler
un père, à aimer un mari, et ce que peut une mère pour le bien
de ses enfants. Ils étaient pauvres, elle leur a procuré l'aisance;
dans ce ménage, la force de cette femme a suffi à tout ; seule,
plie a tout entrepris, tout exécuté ; et, sans y songer, elle a, dans
la simplicité et la droiture de son cœur, résolu la question de
l'égalité des sexes plus victorieusement qu'elle ne l'eût fait par
les actes d'une virilité extravagante. Aussi, chaque jour, ses
filles pieuses, chastes et laborieuses ; ses fils, bons et courageux,
dont elle est l'orgueil et l'amour, lui rendent le bonheur qu'elle
leur a donné. Telle est Mme de La Riva-Aguero. Que les femmes
lui ressemblent, et, forcément, le mariage sera saint et heureux,
et la société progressera.
MmeM
UN
DRAME EN VENDÉE.
— La nuit est bien sombre et bien froide pour la passer ainsi
l'arme au bras, dans ce bois, où la pluie nous inonde, où la bise
gèle nos mains et nos peids.
— Frère, que veux-tu? c'est la consigne. Si notre pauvre roi
Louis XVI n'eût pas été assassiné par la Convention, nous se-
rions maintenant à son service. Les souffrances que nous éprou-
vons ici, nous les ressentirions ailleurs, au château du roi ou
sur quelque champ de bataille. Nous faisons par dévouement ce
que le sort nous aurait fait faire par force. 11 ne faut donc nous
plaindre que juste amant que la nature l'exige.
— Mais, François, je ne me plains pas , seulement je voudrais
savoir pourquoi, depuis neuf heures, nous sommes là plantés,
immobiles, à celle croisée de la forêt, comme les grands chê-
nes que voilà ?
— Notre capitaine m'a dit ce matin : « François, il y a un
poste dangereux à occuper ce soir. Je désire deux braves pour
s'y rendre. Tu vas y aller. » Sans plus de réflexion, j'ai saisi mon
meilleur fusil, et j'ai dit au capitaine : Je prendrai mon frère
André sur la route, puis vous pouvez compter sur nous deux. Je
l'ai pris, et nous voilà.
— C'est bien, mais que faisons-nous? qu'attendons-nous?
— André continue François en s'avançant de quelques pas
vers son frère qu'un petit taillis séparait de lui, nous faisons
sentinelle, nous veillons sur un officier, qui, celle nuit même,
doit passer par ce bois pour se rendre à la Chaponière, où il y a
REVUE Bfi PAULS. H»
rendez-vous. Maintenant ta en sais autant que moi. Attention et
silence, car nous sommes aux avant-postes, et le moindre bruit
peut donner réveil aux patrouilles républicaines qui battent la
forêt.
Puis, sur cette recommandation, les deux frères s'abritèrent
du mieux qu'il leur fut possible sous les grands arbres qui bor-
daient l'étroit sentier ; bientôt Ton n'entendit plus que la pluie et
le vent, s'engouffrant dans les chênes séculaires, ou chassant
devant eux les quelques feuilles jaunies oubliées par l'automne.
François et André restèrent ainsi plus d'une heure encore,
exposés à toutes les intempéries d'une nuit de décembre. Enfin
des pas de chrétiens retentirent dans le lointain. Les deux
frères, dont l'oreille était aux aguets, arment leurs fusils, comme
si l'ennemi venait de les surprendre. François s'avance à leur
rencontre. Qui vive? s'écrie-t-il.
— Dieu et le roi? fait entendre la voix retentissante d'un des
voyageurs.
— Passez, monsieur Stofflel. répond le factionnaire qui pré-
senle l'arme au général en chef. Passez, j'ai reconnu votre
accent.
— Quand je vous disais, mon cher baron de Lichleningen,
reprit Stofflet qui s'approcha de son aide de camp, que, dans la
Vendée, l'allemand est bon à quelque chose.
— Depuis que j'ai l'honneur de servir sous vos ordres, je n'en
ai jamais douté, général, et vous m'avez donné tant de preuves
de cette assertion que j'y crois comme à l'existence de Dieu.
— Vous êtes un flatteur, monsieur le baron, mais comme
vous ne flattez qu'un pauvre garde-chasse, j'espère que le eiel
vous pardonnera.
Et. faisant un signe de la main gauche à François, qui.
comme un vieux soldat, reste toujours l'arme droit, le bras
tendu : — Ici, conscrit. Combien de lieues encore pour arriver
à la Chaponière?
— Une petite; pas plus, général.
— Kl tu n'as rien vu ? Les bleus, pendant cette effroyable
nuit, n'ont lâché aucune patrouille de ce côte?
— Rien, monsieur Sloitlet. absolument rien.
— C'est bon. ta faction est finie. Va dormir, mon entant ;
mais pour le réchauffer un peu le coeur, Liens, partage avec nous
288 REVUE DE PARIS.
ces quelques gouttes d'eau-de-vie que l'abbé conserve dans le
même havresac que son bréviaire.
Pendant ce colloque, un quatrième personnage arrivait,
essoufflé, courbé sous la fatigue et sous la pluie. — Allons donc,
monsieur Bernier, s'écriait le général en riant de ce gros rire si
franc, si naïf, que tous les Vendéens lui ont connu. Allons donc,
monsieur Dernier ! Si vous mettiez autant de temps à rédiger
une note diplomatique ou une proclamation qu'à gagner le
large, lorsqu'il faut tromper l'ennemi par des marches détour-
nées, à coup sûr vous n'auriez jamais eu l'honneur d'être choisi
par nous tous en qualité de secrétaire général de l'armée catho-
lique et royale. Vous avancez comme une véritable tortue, et,
Dieu me damne, si déjà deux ou trois fois votre lenteur n'a pas
failli nous faire tomber entre les mains des bleus.
Sans répondre, un mot, l'abbé Bernier s'appuya contre un
chêne. Ses forces paraissaient épuisées ; tout son corps trem-
blait comme agité par la fièvre. Cependant il présenta à Stofflet
la gourde d'eau-de-vie qu'il lui avait entendu demander, puis
de la bouche du général, elle passe dans les mains de François.
Le baron de Lichteningen la prend à son tour.
— Eh bien ! à vous, l'abbé, maintenant. Il me semble que
vous en avez plus besoin que nous trois à la fois.
— Merci, général, répond d'un air aussi calme que digne
l'ancien curé d'Angers ; merci, il est plus de minuit ; dans quel-
ques heures, je veux offrir le saint sacrifice de la messe pour le
succès de notre cause.
Ces mots suspendent aux lèvres de Stofflet une plaisanterie
qui allait s'en échapper : pour mieux l'arrêter au passage, il se
tourne du côté de François.
— Tu m'as l'air d'un brave, lui dit-il. Te sens-tu la force de
nous accompagner jusqu'à la métairie où nous sommes at-
tendus?
— Si je ne l'avais pas, monsieur Stofflet, je la retrouverais
pour vous faire plaisir.
—Eh bien ! c'est bon, prends sous ton bras M. l'abbé Bernier,
qui, avec ses mauvais yeux de théologien , n'a pas autant
qu'un garde-chasse du comte de Colbert parcouru ces diables
de chemins, et sers-nous de guide. Je te récompenserai peut-
être demain, en te faisant combattre les républicains à mes côtés.
RBVCE DE PARIS. S*9
— Bien obligé, général, je ne demande pas mieux; mais je
n'étais pas seul ici. J'ai un frère qui, si vous l'ordonnez, est prêt
à vous suivre ainsi que moi. André, continue-t-il à voix basse,
André, viens-tu ?
André ne répondit pas.
— C'est singulier, murmura le factionnaire ; il était la quand
vous êtes arrivé !
— Et ne voulant peut-être pas partager avec nous la petite
ration de vieux schnik, il sera parti, lorsque je t'ai dit qu'il
n'était plus nécessaire de rester là, en sentinelle perdue ; ton
frère a bien fait : tu le reverras demain.
A ces mots-, le général Stofflet, son aide de camp, l'abbé
Dernier, se laissant porter sur François, se mettent en route à
travers des sentiers impraticables, coupés presque à chaque pas
par des ravins ou des mares d'eau que les quatre voyageurs ne
prenaient même pas la peine de chercher à éviter. Tout cou-
verts de boue, ruisselants de pluie, transis de froid, le front
chargé d'une mortelle sueur, ils entrent ainsi à la Chapo-
nière.
Le métayer ne dormait pas. L'âlre pétillait d'un feu ardent de
bruyère, et sur un coin de la longue table de chêne, une soupe
au lard répandait son parfum rance dans toute la salle où se
trouvaient déjà quelques officiers vendéens mandés par ordre
supérieur.
L'abbé Bernier s'approche du propriétaire de la Chaponière.
— Dans quatre heures, lui dit-il, il se présentera ici deux géné-
raux de notre armée qui viennent, comme ces messieurs, pour
s'entendre avec Stofflet. Personne ne connaît leur arrivée, pas
même les voyageurs qui nous attendaient. Votre ferme est sûre,
je le sais, elle est retirée, ensevelie presque au milieu des bois.
Veillez cependant pour que les bleus ne puissent pas nous trou-
bler; de l'entrevue que nous allons avoir ce matin, dans votre
métairie, dépend peut-être le sort de l'armée catholique et
royale.
—Eh! allons donc, l'abbé, s'écrie Stofflet, qui, déjà à table avec
les officiers qui l'avaient précédé, faisait admirablement honneur
à la soupe aux choux et au lard de son hôte, eh ! allons donc !
parce qu'il vous est interdit de souper avec nous, ce n'est pas
une raison pour ne point vous approcher de ce bon feu qui rend
1 85
290 REVUE DE PARIS.
la vie, et pour donner à cet honnête fermier des ordres et une
consigne, comme si vous vous apprêtiez à échanger votre bon-
net carré contre un casque.
— Général, reprend M. Bernier, Dieu n"a pas défendu d'être
prudent. Je le suis pour vous et pour ces messieurs. J'arrange
tout, de telle façon qu'il sera impossible de venir nous surpren-
dre, à moins qu'un traître ne se glisse parmi nous.
— Vous serez donc toujours le même, mon bon curé, soup-
çonnant des lâches partout, trouvant partout des espions ! Vous
voyez le monde aussi noir que votre soutane. Je suis heureux
sur ce chapitre de ne pas être souvent de votre avis.
— Et vous avez tort, "général. Quand sur quelques tè'es seule-
ment repose l'avenir de la religion et de la monarchie, il faut
préserver ces tètes de toutes les embûches qu'on doit leur ten-
dre. Vous savez combattre, mon cher SlofHet, mais une fois
hors du champ de bataille, vous ne savez pas protéger la vie
que vous ne devez exposer qu'en connaissance de cause.
— Le reproche que vous m'adressez là, je ne le mérite guère,
mon ami, car, enfin, il ne me plairait pas beaucoup plus qu'à
vous de tomber dans une embuscade, dépérir sans combat sous
quelques balles républicaines, ou par la main d'un de leurs
exécuteurs des hautes œuvres. Mais ici nous n'avons rien à
craindre de semblable. Mon secrétaire Coulon nous a recom-
mandé cette ferme et cet honnête homme. Que diable voulez-
vous qui vienne nous y déterrer par l'affreux temps qui fait?
— Je ne sais, dit Bernier le front caché dans ses deux mains;
je ne sais. Puis, après quelques minutes de silence, le prêtre se
lève cofhme frappé d'une illumination soudaine. Il s'élance vers
François, qui, assis à la table commune, satisfait un appétit de
vingt ans, aiguisé par douze heures d'abtinence forcée. Ses yeux
fauves enfoncés dans leur orbite, et presque entièrement voilés
par d'épais sourcils, dardent une sombre lueur, et frappant sur
l'épaule du factionnaire :
— Jeune homme. a'écrie-l-il, n'avez-vous pas dit que vous
étiez deux à l'endroit où le général vous a rencontré?
— Oui, monsieur l'abbé, nous étions deux en faction, mon
frère André et moi. C'était notre capitaine de paroisse qui nous
avait mis là et qui m'avait confié à moi seul le mot d'ordre et le
secret.
REVUE HE PARIS. 291
— Pourquoi pas à voire frère aussi ? interrompt Beroier
qui ne détachait pas ses yeux de la figure candide de Fran-
çois.
— Ah ! je vais vous dire cela, monsieur l'abbé. C'est que An-
dré, brave comme un César, n'est pas toujours aussi discret que
moi.
— El a qui votre frère fait-il ses confidences ?
— Aux camarades, monsieur Bernier. aux enfants du pays,
qui, comme nous, sont sous le drapeau.
— Pas à d'autres?
— Mais, l'abbé, reprend Slofflet, où voulez-vous en venir
avec l'interrogatoire que vous faites subir à ce pauvre garçon,
qui certainement aimerait mieux continuer son repas que ré-
pondre aux inutiles questions dont vous l'accablez?
— Ce que je demande à ce jeune homme est tout dans son
intérêt et dans le vôtre; ne m'interrompez donc plus, je
vous prie. Quand votre frère vous a-t-il laissé là-bas, dans la
forêt ?
— André, réplique le factionnaire toujours avec la même
franchise, a dû me laisser au moment où vous êtes arrivé. Le
général nous a dit que le service n'était plus nécessaire la.
Comme mon frère était de l'autre côlédu chemin, il aura peut-
être cru que je le suivais et il sera parti.
M. Bernier murmura entre ses dents quelques paroles que
personne n'entendit , puis , après avoir encore donné a voix
basse de nouveaux ordres au fermier de la Chaponière, il se
plaça sous le vaste manteau de la gothique cheminée, ouvrit
son bréviaire, et, avant d'en commencer la lecture : — Je vous
conseille, messieurs, de prendre une heure ou deux de re-
pos ; qui sait si demain vous trouverez un moment aussi favo-
rable ?
— Voilà, dit le baron Lichteningen, se penchant à l'oreille de
son général, la première parole raisonnable que le curé ait pro-
noncée depuis notre départ.
— Camarades, dit Stofflet , suivons le conseil de l'abbé.
et pendant qu'il va prier pour nous, lâchons de dormir pour
lui.
Quelques minutes après, tous ceux qui t'étaient assis à la
même table que Slofflel reposaient, à l'exception de François.
292 REVUE DE PARIS.
qui, tourmenté par l'interrogatoire du curé de Saint-Laud, le
suppliait de lui en donner l'explication.
— Mon enfant, lui disait l'abbé, je suis bien éloignéde croire
que votre frère soit un traître, Dieu me garde d'accuser sans
preuves mon prochain ; mais je suis, mais nous sommes lotis
ici, vous comme les autres, chargés d'une terrible responsabi-
lité. Dans trois ou quatre heures les principaux chefs de l'armée
vendéenne seront réunis sous ce toit, ils s'y rendent pour com-
biner un mouvement dont dépendent la gloire et peut-être la
pacification du pays ; et si cette réunion n'a pas lieu, si Stofflet,
ou les généraux qui arrivent comme lui sans escorte à travers
les bois, tombaient par trahison entre les mains des bleus, jugez
quel compte la patrie serait en droit d'exiger de celui qui au-
rait vendu par indiscrétion ou par tout autre motif, sans doute
plus vil encore, un secret aussi important !
— Mais, monsieur le curé, mon frère est incapable d'une
pareille bassesse ! mon frère est retourné à la ferme; et si je
pouvais m'en assurer, si vous vouliez me donner l'ordre d'y
courir....
— Mon bon François, c'est le ciel, s'écrie M. Bernier, qui
vous inspire cette pensée. Partez vite, revenez plus prompte-
ment encore; plaise à Dieu que vous trouviez André au sein de
votre famille!
— Je vous l'affirmerais d'avance, répond François, dont le
visage couvert d'une sainte pudeur rougissait à l'idée seule
qu'on pouvait soupçonner son frère d'un crime aussi épouvan-
table, dans trois heures je ramène André avec moi.
Il partit. Quoique obsédé par de vagues inquiétudes, l'abbé
Bernier commença son bréviaire.
Afin d'arriver plus vite à la maison de son père, François
coupe à travers champs, marche, agité lui aussi par l'horrible
soupçon que le départ inexplicable d'André a fait germer dans
son âme. Buissons, fossés, ravins, rien ne l'arrête, à tout prix
il faut qu'il éclaircisse son doute, qu'il rende à M. Bernier une
prompte réponse, que surtout il démontre l'innocence de son
frère. 11 allait donc, comme emporté par une puissance sur-
humaine, quand tout à coup, mais à une distance encore bien
éloignée, il aperçoit quelques lumières vacillantes ; son œil
exercé ne le trompe point. François prend de suite son parti ;
REVUE DE PARIS. 293
il change de roule, il s'avance dn côté de ces lumières, nui
semblent tendre vers la Chaponière : bientôt il est près de ceux
qu. les portent. Ce sont des soldats républicains, qui. pour mieux
se guider au milieu des landes et des bois, ont attaché à la
baïonnette de leurs fusils des lanternes dont le feu les a tra-
ins. Ils marchent en silence et pins nombreux qu'une patrouille
ordinaire, un paysan est à leur tète. Le cœur de François se
serre avec une indicible terreur. L'honnête gars tremble
comme si déjà tous les soupçons du curé de Saint-Laud étaient
réalises, comme si déjà il venait d'en acquérir la triste cerli-
Les bleus cheminaient toujours sans défiance. Ils passent devant
François qui, à leur rapproche, s'est blotti derrière un bouquet
de genêts bordant la route, et qn'on juge de son douloureux
effroi lorsque, dans le paysan qui les accompagne, il reconnaît
André, André avec son fusil vendéen, avec sa cocarde blanche
avec son scapulaire bénit, André les mains libres. le front haut'
qui semble servir de guide à ces soldats.
Il ne lui en fallait pas tant pour deviner où couraient les bleus
pour connaître la noble victime qui leur était vendue, qui allait
leur être livrée. Il bondit décolère et de désespoir ; puis cher-
chant dans son âme de nouvelles forces, il part comme un trait
tourne du côté de la Chaponière ; tout haletant, tout baigné de
sueur, il tombe aux pieds de M. Dernier.
— Sauvez-vous , s'écrie-t-il , sauvez le général, mon frère est
un traître ! —
-J'en avais le pressentiment, dit le curé de Saint-Laud Gé-
néral, messieurs, alerte ! reprend-il d'une voix tonnante, alerte »
nom sommes cernés.
A ces mots Slofflet, Lichteningen et les officiers qui dorment
dans la ferme, s'élancent sur leurs pistolets-Où est l'ennemi '
ou est l'ennemi? répète le général.
— L'ennemi n'est pas là encore, répond François tout en lar-
mes, mais il ne tardera pas. car j'ai à peine quelques minutes
d avance sur lui. Fuyez donc.
— Et où fuir ? s'écrient tous ensemble les Vendéens.
— Mes précaulions sont prises, réplique le cure avec un ad-
mirable sang-froid, prises pendant que vous vous livriez au
sommeil. Cet honnèie fermier, notre hôte de cette nuit nous a
29i REVUE f>K PARIS.
préparé un gîte en cas de besoin, il ne nous reste plus qu'à le
suivre.
Tous, comme dominés par cette puissance du génie qui veille
sur Stofflet, s'échappent par une porte donnant dans le jardin
de la ferme. Presque suspendu au bras de François qui tremble
et pleure, l'abbé Bernier est à leur tête. Le fermier de la Lhapo-
nière les précédant leur indique le chemin : ils marchent ainsi
pendant plus d'une heure ; le jour commençait à poindre lors-
qu'ils pénétrèrent dans une chaumière écartée.
— Messieurs, dit l'abbé Bernier en se jetant au cou du mé-
tayer, ici nous n'avons aucun risque à courir. Remercions la
Providence de ce qu'elle a fait pour nous cette nuit.
François, pâle et abattu, était plongé dans une morne rêverie.
Stofflet s'approche de lui : — Ta main , mon brave ! lui dit-il.
Ton frère est un lâche, mais toi, tu as eu du courage pour deux ;
toi, tu as sauvé la Vendée et ton nom du plus horrible des cri-
mes. C'est avec bonheur que je t'embrasse. Allons, du courage !
mais si André tombe jamais en ma puissance, dis-lui de faire vile
un dernier acte de contrition , car son compte est réglé. Sur le
sol de la Vendée il ne faut pas de traîtres ; et s'il s'en trouve par
hasard, une balle à quinze pas doit les séparer du nombre des
vivants. J'aime d'un amour de fils M. le comte de Colbert, qui a
été pour moi un protecteur, un père ; eh bien ! si par impossible
M. de Colbert se trouvait dans le cas où vient de se placer André,
je ne ferais pas grâce même à M. de Colbert.
—Je dirai cela à mon frère, général, murmure en sanglotant
le pauvre François. Je lui dirai, je vous le jure, après le ciel
fera le reste. Nous sommes maintenant tous deux à sa garde.
— Messieurs, reprend Slofflet, ce n'est pas tout : nous voilà à
l'abri du danger; mais M. de Cbarette, mais M. de Marigny, 'qui
devaient ce matin même venir me joindre à la Chaponière, vont
infailliblement tomber, tète baissée, dans le précipice auquel
nous échappons par une grâce toute spéciale du bon Dfeu. Il
faut à tout prix les empêcher d'arriver, il faut...
— Tout est prévu, général, réplique l'abbé Bernier. MM. de
Cbarette et de Marigny ne sont menacés d'aucun péril. Les deux
fils de notre bote sont à leur rencontre, porteurs d'une lettre
écrile par moi et en votre nom, pendant que vous dormiez et
«pie François courait à la recherche de son frère. Mes soupçons
R EVITE DR P\R1S. IK
ont été plus forts q"ue ma. patience; je n'ai pu attendre son re-
tour, je m'en félicite maintenant.
— A merveille, mon hon abbé; si Lichteningen n'était pas ici,
je vous proclamerais le plus habile aide de camp que jamais gé-
néral ait eu dans son état major.
Ils se cachèrent comme ils purent dans cette cabane couverte
de genêts et abritée par quelques vieux châtaigniers, puis Fran-
çois et le métayer de la Chaponière prirent chacun la route qui
conduisait à leur domicile : François, toujours sombre, toujoui i
sous le coup d'une affreuse pensée ; le métayer tremblant des
malheurs qui, pour lui, pouvaient résulter de l'accomplissement
d'un devoir sacré. Quand il fut en face de la Chaponière, il n'en
restait plus pierre sur pierre. Dans l'espace de quelques heures
sa maison avait été rasée. L'incendie dévorait encore ses récoltes
de l'année, et ses bœufs que le fer avait mutilés. Frappé de ce
spectacle si commun à cette fatale époque, le métayer trouve
dans son cœur assez de force pour appeler ses enfants, pour les
réunir autour de lui comme une consolation et une espérance.
Personne ne répond à cette voix pleine de deuil. Seulement d'é-
pouvantables ricanements se font entendre du côté d'une petite
grange que la destruction a épargnée. Le métayer se précipite
vers l'ouverture : une décharge presque à bout portant l'étend
mort sur les débris de sa maison. Les bleus sortent alors de leur
embuscade.
— Le receleur a louché son salaire, dit leur chef. En atten-
dant mieux, reprenons la route du cantonnement. Toi, citoyen
André, qui n'as point trompé la nation, fais comme nous, re-
tourne à ta demeure. La nation, en mettant à l'épreuve ton pa-
triotisme, saura te témoigner sa reconnaissance. Tu as voulu
lui rendre aujourd'hui un important service. Le diable a été plus
fort que nous, mais lu as, dans tes poches, de quoi prendre ta
revanche, nous comptons sur ton zèle : au revoir.
Sept heures viennent de sonner à l'horloge du village. Fran-
çois, agité par les plus terribles pensées, est accroupi auprès du
feu qu'attise a chaque minute la main attentive de sa vieille
mère. 11 n'a pas encore prononcé une parole, pas encore porté
un regard d'amour sur sa famille, pas encore répondu aux
questions que son père, que sa mère lui adressent sur l'absence
d'André. Enfin vaincu par les sollicitations dont il est l'objet, il
296 REVUE DE PARIS.
se lève, il marche à pas précipités, il se frappe le front, il s'ar-
rache les cheveux, puis, jetant aux deux vieillards un regard de
désespoir, il s'avance vers eux avec des mouvements convul-
sifs.
— Père, dit-il, celte nuit, un homme de la Vendée, né dans ce
village, sous ce toit (mais cet homme n'est plus mon frère, mais
cet homme n'a jamais été votre fils), a vendu aux hleus la tète
de Slofflet, vendu la vie de M. Bernier, a failli faire tomber
entre les mains des républicains MM. Charette et Marigny qui
s'étaient donné rendez-vous à la Chaponière. Cette maison n'est
plus qu'un amas de cendres et de ruines où le sang du métayer
fume seul, demandant justice. J'ai vu tous ces crimes, j'en con-
nais l'auteur.
— Et tu ne l'as pas tué? s'écrie le vieillard.
— Non, père, il n'était pas encore jugé; mais M. Slofflet m'a
dit que si le comte de Maulevrier, son ancien maître, celui qu'il
aime presque autant que Dieu et le roi, se rendait, chose impos-
sible, coupable d'une semblable bassesse, le comte de Maule-
vrier ne mourrait que de sa main. Père, en proférant ces mots,
le général a condamné André. Pour qu'il ne souille plus noire
nom jusqu'alors obscur, mais sans tache, c'est à moi qu'il ap-
partient d'exécuter ce jugement, et, avant de déserter ce logis,
je suis venu pour la dernière fois vous donner à vous et à ma
pauvre mère le baiser d'éternel adieu.
Sous le coup d'une aussi affreuse révélation, les deux vieil-
lards tombent anéantis : leurs yeux n'ont pas de larmes, leur
bouche n'a pas de paroles. Ils restent muets d'effroi en présence
de ce fils qui leur annonce un crime, et qui, aussi pâle, aussi
épouvanté qu'eux, leur demande justice, ustice pour un autre
fils qu'ils ont aimé comme lui. Un lugubre silence répond seul
à la voix de François. Il n'est interrompu que par les gémisse-
ments de la pauvre mère.
— Femme, dit le fermier vendéen, ce n'est pas le jour des
pleurs et des soupirs. Dieu nous avait donné deux fils : il nous
en ôte un d'une manière bien cruelle. Que son saint nom soit
béni pourtant!
— Mais malheureux, qu'allez-vous entreprendre! s'écrie la
mère dans un de ces transports d'amour que la nature explique
si bien.
REVUE DE PARIS. 207
— Ce que nous allons entreprendre, femme? ce qu'Abraham,
à la voix de Dieu, voulait faire sur la montagne, quand il ap-
prêtait le bûcher pour Isaac, innocente créature qui n'avait
trahi ni sa foi, ni son roi ; ce que M. Stofflet ne manquerait pas
de faire, si, comme il l'a dit, le comte de Colbert avait trahi.
Femme, priez pour le traître, si vous vous sentez encore ce cou-
rage ; moi, je supplie le ciel de m'accorder la force qui m'est
nécessaire pour accomplir le sacrifice.
Et tous trois, dans un cruel saisissement, tombent à genoux.
En ce moment même la porte s'ouvre, André paraît, son vi-
sage est riant, ses yeux étincellent de joie ; mais sa démarche
est chancelante, mal assurée, sa voix trahit l'ivresse et la
débauche. Il s'asseoit, et frappant à coups redoublés sur la
table :
— Mère, grommèle-t-il, j'ai soif, donnez du vin; vous aurez
bien le temps après de marmotter vos patenôtres.
— Nous prions pour les morts, répond François, et plus par-
ticulièrement pour ceux qui, ce matin, à la Chaponière, ont été
assassinés par les bleus.
Ce mot rend à André toute sa raison ; le souvenir du rùle qu'il
joua dans ce drame de quelques heures se présente à son ima-
gination ; il frémit, car son frère est là qui suit tous ses mouve-
ments, qui peut avoir conçu un soupçon. André comprend qu'il
ne faut pas se livrer; et avec un instinct que sa triste vocation
lui avait déjà donné, il reprend :
— Vous n'avez point, n'est-ce pas, été inqHiets de moi quand
vous ne m'avez pas vu rentrer celte nuit avec mon frère?
— Je ne suis arrivé que depuis une heure, réplique François.
J'ai accompagné le général à la Chaponière; mais toi, où donc
as-tu été? pourquoi n'es-tu pas resté avec moi au poste qui nous
était confié?
Les lèvres d'André pâlissent en essayant de balbutier une ré-
ponse; puis il s'aperçut bientôt que sa frayeur ou son embarras
pouvaient le perdre, et, en s'efforçant de donner à sa voix \uw
assurance qu'elle était loin de témoigner, il commença une his-
toire préparée par lui au cas de besoin.
— C'est bien, dit le père qui, toujours à genoux sur la pierre
du foyer, avait écouté, immobile et désespéré, le récil de son
fils, c'est bien, la nuit et la journée ont été pénibles pour Ions;
298 REVUE DE PARIS.
nous avons besoin de repos, demain nous verrons co qu'il reste
à faire.
Heureux d'avoir esquivé avec tant de bonheur les investiga-
tions de sa famille, André se relire. La mère alors abandonne
la place où, pendant toute cette conversation, elle avait inondé
de ses larmes le chapelet aux longs grains qu'elle déroulait sous
ses doigts crispés par la douleur; puis se rapprochant des deux
hommes qui se contemplaient dans une muette terreur :
— André, dit-elle d'une voix suppliante, n'est peut-être pas
aussi coupable que vous l'avez jugé. Si ce qu'il nous a raconté
était vrai pourtant, que feriez-vous?
— Mère, reprend François, André a vendu son âme à la nation
et le général Stofflet aux bleus. Je l'ai vu qui guidait leurs pas,
qui élait au milieu deux, qui les conduisait pour nous égorger.
Il a dû toucher le prix du sang, car, lorsqu'il est entré, il y
avait de l'ivresse dans sa tète et du vin dans ses yeux. Ce qu'il a
fait une fois, il peut le faire encore.
— Mais si de faux soupçons vous aveuglaient? si le malheu-
reux n'était coupable que d'une indiscrétion? Eh bien! vous,
tueiïez-vous votre enfant? toi, massacrerais-tu ton frère?
— Pour ne pas rester plus longtemps sous le coup d'un pareil
opprobre, dit le père, femme, viens avec moi; André sommeille,
nous verrons si dans ses vêtements ne se trouve pas quelque
preuve contre lui.
Tous deux, mornes et affligés, gravissent avec effort l'échelle
qui conduit au grenier où couchaient leurs enfants. Le coupable
dormait; du moins tout portait à le croire, car lorsque son père
et sa mère entr'ouvrirent la porte et que la lumière frappa sur
ses rideaux de serge verte, aucun mouvement ne le trahit : le
vieillard s'empare en reculant de ses habits, de ses armes et de
sa ceinture rouge ; vingt pièces d'or roulent à ses pieds. La mère
pâlit, son cœur se serre, comme si cet or était, même pour elle,
un indice accusateur. Sans proférer une parole, sans exprimer
par un geste les tortures qui tourmentent son âme, le père
continue ses recherches; il porte la main sur le gilel d'André,
il en fouille la poche, tout à coup un cri de grâce et de pardon
s'échappe du lit. André, le front couvert d'une sueur mortelle,
est aux pieds du Vendéen ; il embrasse ses genoux, il les baigne
de larmes. — Mon père, disait-il d'une voix déchirante, mon
REVUE DE PAH1S. 299
père, au nom du ciel ! ne lisez pas cet écrit, c'est un arrêt de
mort !
— Prononcé contre qui? s'écrie François faisant retentir sur
le plancher la crosse du fusil dont il est armée ; est-ce contre la
Vendée ou contre les espions? parle, car pour toi l'heure du
jugement va sonner.
Et interdit sous le feu des regards dont l'indignation l'écrase,
l'espion se tait.
— André, dit François, dont les lèvres décolorées accusaient
une vertueuse colère, ce papier ne peut rien nous apprendre, il
est inutile; nous ne savons pas lire; mais réponds-moi. Qui a
livré aux hleus le secret de Stofflet? qui a trafiqué de sa tète?
qui a conduit les soldats pour l'immoler à la Chaponière? dans
leurs rangs, il se trouvait un des fils de notre père ; nous voilà
tous deux en présence : lequel faut-il condamner?
André se tait encore.
— Quel est cet or que nous foulons aux pieds, continue Fran-
çois, nous qui, dans toute une année, ne pourrions pas, à force
de travail, en gagner honnêtement la moitié? Qui en a souillé
celte demeure? de quelle infamie est-il la récompense? Mais
réponds donc, malheureux, mais lave-toi donc du sang qui
couvre tes mains, du sang qui te monte à la tète, du sang qui
étouffe la voix !
André se taisait toujours.
Quelques minutes d'un lugubre silence succèdent à cet épou-
vantable interrogatoire; sur un geste de son mari, la mère dé-
solée, cachant son visage dans le tablier qui serre ses reins,
quitte à pas lents ce lieu d'horreur, puis quand elle est parvenue
au bas de l'escalier, le vieillard s'avance vers le jeune homme
dont les mains jointes tremblaient, dont les yeux hagards
n'osaient se soulever pour contempler son père et son frère.
— Il n'y a jamais eu. dit le Vendéen, de traîtres ou d'espions
dans notre famille, il n'y en aura jamais tant que je vivrai.
André, réunis toutes tes forces, confesse tes péchés, implore de
Dieu un pardon qu'il est impossible que ton père t'accorde sur
la terre ; prie, comme tous trois nous avons vus prier pour le
coupable, quand la Providence t'a conduit dans celte maison ;
prie, car lorsque tu auras fait ton acte de contrition, je n'aurai
plus qu'un fils.
500 REVUE DE PARIS,
Puis, a\ec la triste majesté d'un juge dont la bouche vient,
au nom de ia société, de laisser tomber sur un criminel des
paroles de mort, le vieillard, les bras croisés, le front impas-
sible, reste debout, ses yeux, sa bouche ne laissant soupçonner
aucune émotion. François, dont le bras est toujours armé, mais
qui jusqu'alors a su contenir dans son cœur les sentiments op-
posés qui y luttent avec violence, s'approche enfin d'André dont
le visage livide révèle les remords et la frayeur.
— Frère, lui dit-il, recommande ton âme à Dieu, repens-toi
ihi plus grand des crimes, et, puisque tu ne 'peux vivre en
honnête homme, meurs du moins en chrétien.
—Je mourrai ainsi, mon père, si le ciel m'en fait la grâce ré-
pond André dont les dents s'entrechoquaient; je suis coupable
divers vous dont j'ai souillé le nom, envers la Vendée dont j'ai
trahi la confiance. Je suis encore plus coupable que vous ne
croyez, mais ne me faites pas grâce ; car je sens que je faibli-
rais encore, que pour de l'or ou de damnables plaisirs je pour-
rais encore trafiquer de mon âme.
— Arrière, François, s'écrie le père, laisse-lui les quelques
minutes qui lui restent à vivre pour se réconcilier avec Dieu.
— C'est fait, mon père, dit le condamné se levant avec un
front plein de sérénité, je mérite la mort, donnez-la-moi.
Au même instant une affreuse détonation retentit dans celle
chambre.
— Il est mort en brave et en chrétien ! s'écria le vieillard.
François, descendons consoler ta mère.
Ils n'en eurent pas besoin. Au bas de l'échelle ils ne trouvè-
rent qu'un cadavre ; la douleur les avait d'un seul coup rendus
veuf et orphelin.
Quarante-huit heures ont passé sur cette effroyable nuit.
Stofflet est dans sa tente; il prépare, avec son état-major, le
plan de bataille qu'il doit livrer le jour suivant, lorsque le ba-
ron de Lichteningen introduit deux paysans. Le plus jeune se
jette aux pieds du général.
— Monsieur Stofflet, dit-il d'une voix brève et fiévreuse, mon
père et moi avons donné à l'homme qui vous avait vendu à la
(jhaponière la mort que vous avez déclaré vous-même être prêt
à donner, dans le même cas, à votre meilleur ami ; pour nous,
ce misérable était quelque chose de plus encore, car voici son
REVUE DE PARIS. % 301
père, et a\uà genoux est son frère. Avec quelques pièces d'or,
fruit de sa perfidie, nous avons trouvé ce papier ; je vous le re-
mets, monsieur Stofflet ; pour toute grâce, il ne nous reste,
après un pareil crime, qu'à demander le bonheur de mourir au
premier rang, dans un jour de bataille.
— A demain alors, répond le général qui étendait sa large
uain sur ses yeux pour cacher les pleurs qui en coulaient ; à
demain! Et le père et le fils sortirent de la tente moins sombres
qu'ils n'y étaient entrés.
— Qu'on appelle à l'instant H. l'abbé Bernier, s'écrie Stof-
flet. Après avoir parcouru le billet déposé entre ses mains... Mes-
sieurs, les deux hommes qui étaient là tout à l'heure viennent de
sauver l'armée dont ce papier, s'il eût été remis à son adresse,
pouvait compromettre la sûreté. Je dois donc pardonner 4 celle
sauvage vertu, comme je pense que Dieu leur pardonnera :
nous les retrouverons du reste dans la mêlée, ils ne sont pas
gens à survivre au premier combat.
Ainsi qu'ils l'avaient espéré et que le général l'avait annoncé,
tous les deux, le lendemain, furent trouvés à côté l'un de l'au-
tre, criblés de blessures et morts sur le champ de bataille.
J. CKtTIMAl JOLY.
{fie vue Française ).
36
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
SOCIÉTÉ TYPOGRAPHIQUE BELGE,
ADOLPHE WAHLES ET C03ipi«.
NOUVEAUX. Ol Y RAGES PUBLIÉS PENDANT LE MOIS DE JANVIER 1858.
ŒUVRER COMPLÈTES
DE CASIMIR DELAVIOE,
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE.
SEULE ÉDITION AVOUEE PAR L'AUTEUR,
1 col. grand m-8° , pap. vélin satiné , orné d'un portrait
gravé sur acier, et de vignettes gravées sur bois.
Cet ouvrage, imprimé avec un luxe typographique fort re-
marqua!) e, est sorti des presses de la Société Typographique
Belge quelques jours seulement avant le 1er janvier, et c'est
sans contredit le livre le plus important qui ait paru à cette
époque à Bruxelles. Il formait le plus beau volume qui pût
être offert en étrennes, et c'était un habile calcul que de l'avoir
imprimé au moment où tous les chefs de famille recherchent
avec empressement ces chefs-d'œuvres delà littérature contem-
poraine qui doivent être remis à la jeunesse à la fois comme
sujets d'études et comme des modèles de bon goût et de style.
Les OEuvres complètes de Casimir Delavigne font suite à la
collection in-8° des grands écrivains du XIXe siècle, publiée
par la Société Typographique Belge, à laquelle nous devons
déjà les œuvres complètes de Victor Hugo, Balzac, Lamartine.
REVUE M PARIS. 305
V Histoire de la Révolution Française de M. Thiers, les Le*
çons d'éloquence judiciaire et parlementaire de M. Berryer,
etc., elc. Les OEuvres de Casimir Delavigne, composées du
théâtre et des poésies, présentent l'ensemble le plus parfait de
cette riche et sage organisation dont les écrits ont pris en Eu-
rope un rang si élevé. Casimir Delavigne a toujours su se pré-
server de la contagion des nouvelles écoles, et éviter ces écarts
d'une imagination ardente qui parfois rencontre le sublime,
mais pour y arriver passe souvent à travers l'exagération et le
ridicule. On ne peut pas dire de l'honorable auteur, comme de
M. de Balzac, qu'il est le plus fécond écrivain de nos jours : mais
cette lenteur grave et prudente est mille fois préférable, puis-
qu'elle ne produit que des œuvres mûries, consciencieuses,
recommandables, et qui toutes ont obtenu un immense succès
d'estime en même temps que d'enthousiasme. On peut suivie
toutes les phases et les formes successives du beau talent de
Casimir Delavigne dans ce volume. On verra le jeune et cha-
leureux écrivain, encore inexpérimenté dans les / épres Sici-
liennes et le Paria, se reposer de ses éludes théâtrales par les
chants énergiques des Messéniennes; puis essayer de réhabiliter
la comédie moderne dans Y École des Vieillards, les Comédiens,
lapr incesse Au relie; enfin marcher d'un pas toujours plus ferme,
et arriver à la maturité d'un grand génie dans Louis XI, Don
Juan d'Autriche, Une famille au temps de huilier. C'est un
beau privilège que celui de représenter presqu'exclusivement la
littérature du XIXe siècle dans son expression la plus morale
et la plus pure. Casimir lielavigne n'a jamais affiché la préten-
tion de créer une école; il D'à point eu ses adeptes frénétiques;
ses représentations n'étaient point .changées en sortes de pugi-
lats où le succès était affermi à grands renforts de luttes et de
coups de poings; mais ses ouvrages resteront au théâtre, et de
tous les écrivains de l'époque, c'est à lui sans contredit que
l'avenir nous parait le mieux assuré. La collection des œuvres
des grands écrivains du XIXe siècle, dont les ufr'ui res de
Casimir Delavigne font partie, formera une magnifique biblio-
thèque; c'est le plus riche monument qui ait encore été élevé à
la littérature moderne.
30 4 REVUE DE PARIS.
MË VIEUX COMMODORE,
PAR LE CAPITAINE MARRYAT, TRADUIT IiE L'ANGLAIS PAR DEFAVCONPRET,
2 vol. ?w-18.
Chaque fois qu'un nouveau roman du capitaine Marryat a
paru à Londres, à Paris ou à Bruxelles, nous nous sommes
empressés de le signaler à l'intérêt de nos lecteurs. On connaît
la manière et la touche originale de cet ingénieux écrivain : on
peut sans doute lui reprocher quelque négligence de style ; la
rapidité de son exécution et sa prodigieuse fécondité expliquent
suffisamment la désinvolture de ses récits piquants. Mais il y a
tant de charmes, de naïveté, dans ses créations; elles nous re-
posent avec tant de grâces des peintures exagérées des roman-
ciers maritimes français, qu'en conscience nous ne nous sentons
pas la force de nous montrer bien sévères envers lui. Nous l'a-
vons déjà dit, le capitaine Marryat est l'élève le plus habile de
l'école de Cooper; mais il y a chez lui bien plus de naturel et de
gaieté. Le Vieux Commodore est encore un tableau de la vie
maritime, mêlé à une fable intéressante. C'est l'esquisse de ces
marins du dernier siècle, avec toute la rudesse de leur caractère,
mais aussi avec tout leur courage, toute leur énergie. Le Vieux
Commodore, publié en même temps en Angleterre, en France et
en Belgique, y a obtenu déjà tout le succès de ses aînés.
MÉMOIRES m: PRINCE Î*E I, A PAIX ,
dox manuel godoï, tome 4e, grand-lS.
Les mémoires historiques n'ont point été aussi nombreux en
l'année 1857 qu'on pouvait s'y attendre; on a été dupe si souvent
d'annonces pompeuses agitant un nom connu comme une ban-
derolle éclatante, et la plupart du temps servant tout simplement
d'introduction à un livre composé à grand renfort de diction-
naires biographiques et de journaux du temps, qu'une sorte
REVUE DE PARIS. 305
de méfiance semble s'attacher à certains ouvrages qui appar-
tiennent à ce genre de publications ; nous n'en sommes sur-
pris en aucune façon. On n'accueille plus avec intérêt que les
mémoires officiellement publiés par les personnages célèbres
eux-mêmes, ou par leur famille, et c'est le seul motif <jui ait
heureusement diminué le nombre incroyable des écrits confiden-
tiels dont nous étions naguère quotidiennement inondés.
Parmi les mémoires politiques avoués ainsi par leurs ailleurs,
nous devons placer en première ligne les Mémoires du Prince
de la Paix. Vne confiance universelle a été tout d'abord ac-
cordée aux trois premiers volumes qui ont été déjà publiés, et le
haut intérêt historique qu'ils comportent a consolidé ce succès
vraiment mérité. Les révélations de don Manuel Godoï jettent le
plus grand jour sur les circonstances qui ont précédé l'occupa-
tion française en Espagne et toutes ces révolutions successives
qui bouleversent la péninsule depuis tant d'années. A ce titre,
c'est comme la préface obligée des événements contemporains,
c'est un sommaire qui donne la clef de bien des intrigues qui ont
encore de l'écho, et de nos jours nous semblent incompréhensi-
bles. Dans un moment où l'attention générale se porte tout en-
tière sur la lutte acharnée dont l'Espagne est le théâtre, on lira
avec un double plaisir le récit des faits politiques qui ont amené
les troubles déplorables dont nous sommes aujourd'hui les spec-
tateurs désintéressés.
Nous terminerons en signalant un inconvénient, qui n'aura
certainement échappé à aucun de nos lecteurs; c'est celui des
publications faites ainsi volume par volume par la presse pari-
sienne : la librairie belge est forcée naturellement de suivre
cette marche défectueuse, et il devient presqu'impossible de
s'arrêter à une opinion fixe sur un livre ainsi fractionné. Les
ouvrages comme les Mémoires du Prince de la Paix, les Mé-
moires de La fayette, les Mémoires de Lucien Bonaparte, sur
lesquels une immense curiosité se rattache, tout incomplets
qu'ils soient encore, sont extrêmement rares; et quels désavan-
tages ne présentent pas ces éditions françaises ainsi inierroin-
pues?Le commencement appelle nécessairement la fin qui n'arri-
vera que trop tard peut-être pour que les premiers détails soient
encore bien présents à la mémoire du lecteur. Et malheureu-
sement, dans nos jours d'exécution précipitée et d'existence ra-
26.
308 ♦ RFA LE m PARIS.
pide. c'est la méthode qu'on suit le plus souvent dans l'impression
des ouvrages pour lesquels on veut tàter d'avance le goût et les
sympathies du public. C'est un soin dont on pouvait se dispenser
pour la publication des Mémoires du Prince de la Paix.
COURS »E ZHftOIT MTIREB;,
OC PHILOSOPHIE DU DROIT,
Fait d'après l'état actuel de cette science en Allemagne, par
L. Abkens, ancien docteur agrégé à l'Université de Goettingue,
professeur de philosophie et de droit naturel à l'Université de
Bruxelles. — Ire livraison.
La science du Droit naturel, qui a été cultivée à toutes les
époques et dans tous les pays où l'esprit humain commençait à
se manifester et à se développer librement, doit son origine au
besoin que la raison éprouve de soumettre à l'examen tout ce
qui existe dans la vie, et de rechercher comment les rapports
entre les hommes déviaient être établis, pour être conformes à la
vérité, au bien et a la justice. L'origine de cette science est donc
contemporaine de la naissance de l'esprit philosophique, qui est
celui delà recherche libre des premiers principes et des raisons
de tout ce qui existe dans la nature et dans la vie sociale. Aussi,
en consultant l'histoire, remarque-t-on que les premiers systè-
mes philosophiques un peu étendus ouvrent également les re-
cherches sur la justice dans les conditions de la vie humaine,
et déduisent même de la science qu'ils établissent sur la nature
de l'homme des principes de conduite et d'organisation sociales
qui vont au delà de l'esprit du temps.
M: Ahrens, en poursuivant le développement de la science qu
s'occupe des premiers principes du Droit, prouve que c'est par
le progrès constant de la philosophie que les principes du droit
et de la justice ont été le mieux déterminés, élargis et réunis dans
un corps de science. Celte liaison historique qu'il remarque
entre la philosophie et la culture des premiers principes du Droit,
indique la route qu'il y n à suivre pour saisir le vrai caractère
REVUE DE PARIS. gft
de la science du Droit naturel, et pour connaître la source où
il en faut puiser les principes.
Ou se mettrait en opposition avec toutes les idées qu'on s'est
faites jusqu'ici du Droit, soit positif, soit naturel, si on voulait
charger la science du Droit de considérer la nature de tous les
êtres, d'analyser toutes les choses avec lesquelles l'homme peut
se trouver en rapport, et de faire connaître toutes les lois
morales qu'il doit suivre dans sa vie individuelle et sociale. Le
Droit louche bien, d'un certain côté, à toutes les relations de
l'homme : il touche aux rapports religieux, mais il n'est pas la
science même de la religion. Il concerne l'activité humaine en
tant qu'elle se porte sur l'exploitation de la nature extérieure,
mais il n'est pas pour cela une science de la nature. Le Droit se
rapporte encore plus aux rapports sociaux dans lesquels les
hommes vivent entre eux ; cependant il n'est pas non plus la
science de tous ces rapports ; il n'expose pas, par exemple, en
quoi Consistent les rapports de l'amitié, de l'amour, etc. Enfin
il n'est pas la science de l'homme moral et physique. Cependant,
comme le Droit touche à toutes ces relations d'un Certain côté,
il présuppose, comme base, une science plus vaste qui traite des
rapports que nous venons d'indiquer. Or, celle science, c'est la
Philosophie ; car c'est elle qui a la mission de rechercher les
principes de toutes les choses, d'examiner les rapports qui exis-
tent entre tous les êtres et de déterminer particulièrement la
place que l'homme occupe dans l'univers et la destinai ion qui lui
est assignée. En effet, la Philosophie a toujours traité les ques-
tions les plus élevées et les plus graves qui puissent intéresser
l'humanité. Elle cherche à connaître les rapports qui unissent
l'homme avec l'Être suprême, avec la nature et avec sessembla-
hles ; elle a développé des idées de plus en plus élevées et pro-
fondes sur l'homme et sur son but individuel et social, après
avoir acquis une connaissance plus claire et plus étendue de sa
nature. La Philosophie, il est vrai, ne peut pas encore présenter,
sur tous ces grands problèmes, unv solution complète et qui
puisse forcer l'assentiment de tous; néanmoins, les progrès
qu'elle a faits successivement dans la solution de ces problèmes
sont incontestables, et lui assurent le titre de science fonda-
mentale, universelle, qui expose en même temps le but et la
destination de l'homme.
SOS REVUE DE PARIS.
Ces développements, que nous avons empruntés en partie à
l'auteur, feront comprendre la haute portée d'un pareil ouvrage :
ajoutons qu'il a été traité avec un grand talent de style, de
science et de raisonnement. C'est le livre de philosophie le plus
remarquable qui ait encore été publié en Belgique.
REVUE DE PARIS ; N° de décembre.
INSTITUATES DE DROIT COMMERCIAL, ou examendes prin-
cipales questions qui peuvent s'élever sur les matières commer-
ciales ; parDELViivcouRT, ancien professeur et doyen de la Faculté
de droit de Paris, membre du conseil royal de l'instruction pu-
blique. Édition augmentée en Belgique de la conférence de l'ou-
vrage avec la doctrine, conforme ou contraire, de MM. Par-
dessus, Finccns, Frèmery, et de la législation et de la
Jurisprudence belges, par M. V. Godet, professeur de droit
commercial à l'Universilé de Liège ; 1 vol. gr. in-8°.
PASINOMIE, ou Collection complète des lois belges; 2e série
(1814-1830). tome 2e, lre livr.,in-8°.
DICTIONNAIRE GÉNÉRAL RAISONNÉ DE PROCÉDURE CIVILE
ET COMMERCIALE, contenant 1° l'ensemble des règles sur la
procédure; 2° le résumé de l'opinion de tous les auteurs; ô° la
Jurisprudence la plus récente sur toutes les questions; 4° des
modèles d'actes sur chaque article des Codes, avec l'indication
du coût de chacun d'eux; terminé par un recueil de toutes les
lois spéciales qui complètent ou modifient le Code de procédure,
et par une table de concordance avec les articles du Code; par
MM. Bioche et Goejet, avocats et avoués à la Cour royale de
Paris. Édition augmentée de la législation et de la Jurisprudence
de Belgique; tome 4me, grand in-8°, pap. vél. satiné.
JURISPRUDENCE DU X1X« SIÈCLE, ou Recueil des Arrêts des
Cours de Belgique ; année 1837, llme cahier.
BIBLIOTHÈQUE DU MÉDECIN. Répertoire Médico-Chirur-
gical, ou Choix de Monographies, Thèses, Mémoires, etc., sur
la Médecine, la Chirurgie et Part des Accouchements ; t. 4me,
lre partie, gr. in-8°.
REVUE DE PARIS. "00
Par suite de l'article 14 des Statuts de la Société Typographi-
que Belge, les propriétaires de vingt actions nominatives, au
moins, reçoivent un exemplaire gratis de tous les ouvrages pu-
bliés par la Société, a partir du moment de la réunion de ces
actions dans le même chef.
Ils ont reçu de cette manière :
Depuis le 5 octobre 1836 jusqu'au 5 octobre 1837, pour une
valeur de fr. 1004 50
Le 5 novembre 1837 63 00
Le 5 décembre 55 00
Le 5 janvier 1838 4C 25
E>se:hdle. . . fr. 1174 75
TABLE DES MATIÈRES.
Le Bonheur d'être Fou, par Asaï's Séualas. {Chronique de
Paris) 5
L'Espagne en 1857. par Rosseeuw Saint-Hilaire. . . . 25
Une Matinée à l'Hôtel de Rambouillet, par Paul de Musset. 55
Comédies sociales, par Eugène Sue 75
Les Maisons de jeu à Paris, par le Baron Calvet. . . .141
Les quatre Talismans, par Ch. IVodier 149
L'oratorio d'Holoferne. —Manuscrit du Maestro J. F. Hila-
rius Grundmaus 187
Delà Commission des Travaux Historiques établie au minis-
tère de l'Instruction publique, par Didron 20G
Les Tableaux Parlants , par E. Souvestke 224
Poésie. — A l'auteur du livre du Peuple, par Paulin Limay-
rac 253
Œuvres Inédites d'Abélard, avec une Introduction de M .Cou-
sin, par Vacuerot 257
Critique Littéraire. — Le Livre du Peuple de M. F. de
Lamennais, par Paulin Limay&ac 2G4
Les Pérégrinations d'une Paria, de Mme Flore Tristan,
par Mn,c M 275
Un Drame en Vendée, par J. Crétine au Joly. {Revue
Française) 28G
Publications Nouvelles de la Société Typographique Belge,
pendant le mois de janvier 1858 502